Honneur aux vaincus

A l’approche du 70ème anniversaire du 8 mai 1945, le Président Hollande a déclaré vouloir rendre hommage aux personnes handicapées victimes du régime nazi et de Vichy.

A l’approche du 70ème anniversaire du 8 mai 1945, le Président Hollande a déclaré vouloir rendre hommage aux personnes handicapées victimes du régime nazi et de Vichy. Déjà, le 8 mai 2010, le Président Sarkozy avait commémoré la victoire à Colmar en rendant un hommage particulier aux « malgré nous », ces Alsaciens et Mosellans incorporés de force dans l’armée allemande. L’année précédente, c’était les « oubliés de la République », les soldats coloniaux venus d’Afrique, qui avaient été distingués le 8 mai, dans le sillage du film Indigènes. Il semble ainsi que se soit instaurée une tradition de commémorations réparatrices, prenant en charge la mémoire de groupes longtemps négligés par les cérémonies officielles. De cela, on ne peut que se réjouir.

 

Il existe pourtant un groupe systématiquement oublié des commémorations. Un groupe qui a chèrement payé le prix de la lutte contre le nazisme et pour lequel aucun porte-parole ne revendique un « hommage particulier ». Un groupe refoulé de la mémoire collective au point que personne ne songe à s’en émouvoir. Ce groupe, ce sont les 5 millions de Français mobilisés en 1940 dont 58 829 ont été tués pendant la campagne de France, 123 000 ont été blessés et près de 2 millions ont été faits prisonniers en Allemagne. La République a toujours célébré les résistants, les forces françaises libres, les Alliés débarqués en 1944, mais beaucoup moins les soldats de 1940. Les « poilus » de 14-18 ont été maintes fois honorés et leurs témoignages ont été recueillis avec soin. A l’inverse la mémoire des soldats de 1940 semble toujours un sujet tabou. Comme si une convention tacite voulait qu’on ne commémore que les vainqueurs et qu’on oublie les vaincus. Comme si ces combattants n’avaient pas fait preuve d’autant de courage et de sacrifice que les autres. Comme si leur cause n’avait pas été la même. Comme si soixante-dix ans après la fin de la guerre, il fallait encore leur faire payer leur défaite en les effaçant de la mémoire nationale.

 

Contrairement à ce que laissent entendre les mythes rétrospectifs, ces hommes n’ont pas refusé de se battre, ils ne se sont pas rendus en masse et la campagne de France n’a rien eu d’une promenade de santé pour l’armée allemande. Ces hommes se sont battus, parfois avec acharnement, comme au village de Stonne, dans les Ardennes, pris et repris dix-sept fois en quatre jours. Et ils ont été les victimes d’une défaite dont les causes n’avaient rien à voir avec leurs mérites individuels. Mourir pour la victoire est un acte héroïque. Mourir dans l’humiliation et la culpabilité de la défaite, mourir en laissant son pays, sa famille, ses amis aux mains de l’occupant est une tragédie bien plus terrible encore et qui mérite un hommage.

 

Ernest Renan a dit de la Nation : « Avoir souffert ensemble : oui, la souffrance en commun unit plus que la joie. » Réhabiliter les oubliés de 1940 serait une preuve de maturité de la conscience nationale. Espérons qu’un jour, un Président de la République aura enfin le courage de prononcer ces mots : « Honneur aux vaincus. »

 

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