Tsipras, Adenauer : même combat ?

Au lendemain du référendum grec du 5 juillet, l’économiste Thomas Piketty affirmait au quotidien Die Zeit que les Allemands avaient la mémoire courte : leur pays qui se montrait si intraitable à l’égard  de la dette grecque avait lui-même bénéficié de l’effacement de 60% de sa dette extérieure en 1953. Alors qu’un accord a été obtenu ce weekend dont beaucoup considèrent qu’il annihile de facto la souveraineté de la Grèce, un autre parallèle historique peut donner matière à réflexion.

Au lendemain du référendum grec du 5 juillet, l’économiste Thomas Piketty affirmait au quotidien Die Zeit que les Allemands avaient la mémoire courte : leur pays qui se montrait si intraitable à l’égard  de la dette grecque avait lui-même bénéficié de l’effacement de 60% de sa dette extérieure en 1953. Alors qu’un accord a été obtenu ce weekend dont beaucoup considèrent qu’il annihile de facto la souveraineté de la Grèce, un autre parallèle historique peut donner matière à réflexion.

Contrairement à ce qu’affirment certains commentateurs, le fait qu’un État européen se voie placé sous tutelle par des voisins en position de force n’est pas un fait totalement inédit dans l’histoire de la construction européenne. Ce fut même un épisode fondateur. Et là encore, le pays humilié et sévèrement contrôlé par des instances internationales n’était autre que l’Allemagne.

Si la Grèce d’aujourd’hui est écrasée par sa dette et soumise aux exigences de ses créanciers, l’Allemagne de l’Ouest de 1950 était écrasée par sa défaite et soumise aux exigences de ses occupants. Et si aujourd’hui l’Allemagne affiche la position la plus dure à l’égard de la Grèce, en 1950, le rôle de « bad cop » était tenu par la France.

Alors qu’Américains et Britanniques se montraient plus compréhensifs à l’égard de l’Allemagne et disposés à l’aider à se relever politiquement et économiquement, les Français ne manquaient pas une occasion de souligner que les Allemands n’étaient pas fiables et que seule l’imposition d’un stricte contrôle international pouvait garantir qu’ils ne redeviennent pas une menace pour l’Europe.

Le fer de lance de la politique française était l’Autorité internationale de la Ruhr, chargée  d’assurer le contrôle de l’industrie allemande. Les Allemands détestaient cette autorité tout autant que les Grecs détestent aujourd’hui la fameuse Troïka, récemment rebaptisée « institutions ». Ils lui reprochaient notamment son caractère vexatoire et discriminatoire.

Or, en 1950, les Français en étaient arrivés à la conclusion que cette politique était une impasse. Les Allemands n’avaient accepté de coopérer avec l’Autorité internationale de la Ruhr que contraints et forcés mais dans les faits, ils faisaient tout pour en entraver l’action.

De son côté, le Chancelier allemand Konrad Adenauer jouait un jeu serré. A la tête d’un pays encore faible et occupé, il était obligé de consentir pour l’essentiel à ce que lui dictaient les Alliés. Mais son principal objectif n’en était pas moins de mettre fin au statut discriminatoire que subissait son pays. Par ailleurs, la gauche et l’extrême droite allemandes ne manquaient pas une occasion de dénoncer sa soumission et son incapacité à défendre les droits de son peuple.

Cette situation apparemment inextricable fut résolue par un choix audacieux : remplacer une logique discriminatoire par une logique d’intégration européenne. Le 9 mai 1950, la France proposa de confier les productions d’acier et de charbon de la France et de l’Allemagne à une Haute Autorité européenne remplaçant l’Autorité internationale de la Ruhr. Adenauer applaudit des deux mains. C’était la solution qu’il attendait.

D’un côté les Français obtenaient, par la voie européenne, un contrôle durable sur l’industrie allemande ; de l’autre les Allemands obtenaient la fin des discriminations et une position à égalité avec la France. Il ne s’agissait plus de rabaisser l’Allemagne, mais de construire l’Europe.

Cette leçon aussi mériterait d’être méditée par les Allemands. Ils doivent comprendre que leur souhait de contrôler la politique budgétaire de leurs partenaires européens, à commencer par celle des Grecs, est vouée à l’échec si elle se présente comme discriminatoire, humiliante et illégitime. En revanche, ils auraient beaucoup plus de chance de succès s’ils inscrivaient le contrôle du budget grec dans une perspective plus large : la construction d’une politique budgétaire commune au sein d’un Parlement de la zone euro, capable de décider des grandes orientations économiques européennes suivant des procédures transparentes et démocratiques.

Enfin, côté grec, Alexis Tsipras aurait tout à gagner à cette nouvelle orientation. Au lieu d’être le fossoyeur de la souveraineté de son peuple, il deviendrait celui qui lui aurait rendu sa place, au cœur du projet européen. Tsipras, Adenauer : même combat?

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