Pour une révolution européenne !

A la veille des élections européennes, la question essentielle est : l’Union européenne peut-elle connaître sa révolution démocratique ?

République universelle, démocratique et sociale (1848) © Paris, musée Carnavalet République universelle, démocratique et sociale (1848) © Paris, musée Carnavalet

Une idée hante l’Europe. Au Royaume-Uni, elle est invoquée aussi bien par les adversaires que les partisans du Brexit. En France, elle est l’horizon des revendications des Gilets jaunes. En Europe de l’Est, elle est l’enjeu de confrontations entre gouvernements et sociétés civiles. Partout, se forment de nouveaux partis, des mouvements citoyens, des associations qui entendent la défendre, œuvrer à son perfectionnement. Plongeant ses racines dans l’Antiquité lointaine, elle est pourtant jeune, jamais acquise, toujours en lutte. Cette idée, c’est la démocratie.

De plus en plus de citoyens n’acceptent plus d’avoir si peu d’influence sur les décisions prises en leur nom. Les responsables censés être leurs porte-paroles, ils les voient souvent comme des obstacles qui les tiennent à l’écart d’un pouvoir exercé dans l’entre soi. Et c’est au niveau européen que ce sentiment de dépossession atteint des sommets. Les citoyens élisent bien les gouvernements représentés au Conseil et les partis représentés au Parlement européen, mais les coalitions et compromis opaques formés à Bruxelles échappent totalement à leur contrôle, conférant aux décisions de l’Union européenne un caractère déconnecté, voire arbitraire.  

Pour certains, la solution, c’est le repli sur la nation, comme seul cadre possible pour un authentique pouvoir démocratique. La sortie de l’Union européenne, ou tout au moins le retour du pouvoir au niveau national. Mais cette option n’est-elle pas un renoncement ? Une trahison de l’ambition démocratique ? Que l’on y songe. Les révolutionnaires de 1789, confrontés à un Etat français reposant tout entier sur l’idée de monarchie absolue de droit divin, ont-ils choisi le repli sur les libertés locales? Ont-ils dit « Dissolvons la France tyrannique pour mieux rendre le pouvoir à nos institutions représentatives municipales ou provinciales » ? Non. Aussi peu démocratique qu’était l’Etat français de l’époque, ils n’ont pas choisi de le détruire, mais de le transformer. De le révolutionner.

Unité indivisibilité de la République © BNF Unité indivisibilité de la République © BNF

Oui, répondra-t-on, mais la France de 1789, c’était déjà un peuple avec une culture et une langue largement partagées. Les conditions d’une volonté populaire consciente d’elle-même étaient déjà réunies avant que n’advienne la démocratie. Ces conditions, l’Europe ne les a pas. Il ne peut y avoir de peuple européen. Et donc pas de démocratie européenne. Ce raisonnement est cohérent. Mais gare aux illusions rétrospectives !

Le lien entre nation et démocratie n’a pas rendu possible la révolution française et la construction des démocraties nationales ; il en est le produit. Les Européens du XVIIIe siècle étaient convaincus qu’une grande nation ne pouvait pas être démocratique et ne pouvait préserver son unité que par l’autorité d’un prince. Pour eux, la condition d’un pouvoir populaire, ce n’était pas la langue, mais la proximité physique. Le fait de vivre au même endroit, de se côtoyer régulièrement. Tous les grands penseurs politiques le répétaient depuis des siècles. Pour Aristote, la condition d’une communauté politique viable est que les citoyens puissent se réunir en un seul lieu et se connaissent personnellement les uns les autres, afin de pouvoir s’attribuer des magistratures selon le mérite. Une petite ville tout au plus. Plus de deux millénaires après, Rousseau réaffirme la même condition. Et lorsqu’il vante les mérites de la République de Genève, sa patrie, c’est encore la petite taille et l’interconnaissance des citoyens qu’il pointe du doigt.

Périclès s'adressant aux Athéniens Périclès s'adressant aux Athéniens

Or, qu’est-ce qui caractérise une nation ? Précisément tout l’inverse. Suivant une définition classique, c’est une communauté « imaginée », qui lie des personnes qui pour l’essentiel, ne se connaissent pas, ne se rencontrent pas et n’entendent même jamais parler les uns des autres. En somme, avant d’être considérée comme le cadre de la démocratie par excellence, la nation a longtemps été considérée comme incompatible par nature avec la formation d’une volonté populaire parce que trop grande, trop abstraite. Si la révolution française a été un coup de tonnerre, c’est précisément parce qu’elle a fait jaillir la démocratie là où elle était le moins attendue. En France, la plus grande nation d’Europe.

S’il a été possible, contre toute attente, de porter la révolution démocratique au niveau des nations européennes pourquoi ne serait-il pas possible de la porter aujourd’hui au niveau de l’Europe elle-même ? Si le fait que les citoyens puissent se réunir en un seul lieu ne nous semble plus aujourd’hui une condition essentielle, pourquoi n’en serait-il pas de même de la langue partagée ? A l’heure où se dessine un monde dominé par de vastes Etats-continents multiculturels et plurilinguistiques, comme la Chine, l’Inde ou même les Etats-Unis et la Russie, fondant leur identité moins sur une culture nationale que sur un projet de civilisation, pourquoi les luttes démocratiques devraient-elles rester à la traine ? Le risque n’est-il pas pour la démocratie de se condamner à la faiblesse ? De redevenir ce qu’elle était au XVIIe siècle, un régime adapté à de petits Etats, mais pas aux grandes puissances modernes ?

A côté de l’approfondissement démocratique, via le référendum et le tirage au sort, l’élargissement des frontières des communautés démocratiques constitue l’autre grand combat d’aujourd’hui. A ce titre, les partisans du repli, pour qui la démocratie doit rester confinée à un étroit cadre national, sont les alliés objectifs des nouveaux monarques du XXIe siècle, Xi ou Poutine, qui fondent leur légitimité sur l’idée que seul un grand chef tout puissant peut présider à la destinée d’un grand peuple. L’objectif commun est d’empêcher la démocratie de grandir.   

L’Union européenne peut-elle connaître sa révolution démocratique ? La réponse à cette question est un combat. Un combat politique, d’abord. Pour mobiliser les citoyens européens autours de revendications démocratiques, comme l’élection directe de la Commission européenne, le référendum d’initiative populaire européen, ou la création d’une Assemblée citoyenne européenne tirée au sort. Mais un combat mémoriel et émotionnel aussi. Pour devenir un acteur politique, le peuple européen doit acquérir une conscience de son identité. Retrouver, sous les voiles des récits nationaux, ce qui fait de lui une communauté de destin.

Un exemple. La bataille de Poitiers qui opposa en 732 les Francs de Charles Martel aux troupes omeyyades d’Abd al-Rahman. Cet événement a été érigé par l’extrême droite française comme le symbole d’une identité nationale chrétienne, islamophobe et plus généralement anti-immigration. Pourtant, les historiens ont depuis longtemps souligné que, loin du cliché de la guerre de religion, l’épisode s’apparente davantage à une tentative de razzia. Pour Abd al-Rahman, il s’agissait de faire du butin. Pour Charles Martel, d’étendre son influence sur le duché d’Aquitaine, précédemment en guerre contre son autorité. Mais derrière les reconstructions contemporaines, demeure la perception des témoins de l’époque. Le récit le plus détaillé nous vient des chroniques mozarabes, rédigées en Espagne à partir de 754. Lorsqu’il désigne les armées victorieuses, l’auteur emploie un terme inattendu. Presqu’un néologisme. Un mot latin, que l’on peut néanmoins comprendre sans avoir fait de longues études classiques. Europenses.  

Le peuple européen est un géant endormi. Réveillons-le !

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