Brexit et Scoxit : Hobbes contre Spinoza

En 1859, Charles Dickens publiait A Tale of Two Cities, dépeignant, vu de Londres et de Paris, le tableau d’un monde en plein bouleversement, au temps de la Révolution française. Notre histoire pourrait s’appeler A Tale of Two Unions et elle est certainement révélatrice des bouleversements que nous vivons actuellement.

En 1859, Charles Dickens publiait A Tale of Two Cities, dépeignant, vu de Londres et de Paris, le tableau d’un monde en plein bouleversement, au temps de la Révolution française. Notre histoire pourrait s’appeler A Tale of Two Unions et elle est certainement révélatrice des bouleversements que nous vivons actuellement.

Les élections britanniques du 7 mai dernier ont plus que jamais lié le destin de deux Unions : la britannique et l’européenne. Elles ont en effet illustré la connexion entre deux perspectives : la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, ou Brexit, et la sortie de l’Ecosse du Royaume-Uni, ou Scoxit.

D’un côté la victoire conservatrice a enclenché le processus qui conduira à l’organisation d’un référendum sur le maintien dans l’Union européenne. D’un autre côté, le Scottish National Party a remporté 56 des 59 sièges écossais, ce qui le place en position de force face à Londres.

Les deux questions sont étroitement liées car les Ecossais sont nettement plus pro-européens que les Anglais. La Première ministre écossaise, Nicola Sturgeon, a déjà prévenu qu’une sortie de l’Union européenne pourrait justifier l’organisation d’un nouveau référendum sur l’indépendance écossaise. Autrement dit, le Brexit pourrait entraîner le Scoxit.

Dans les deux cas, des solutions intermédiaires vont être négociées. L’objectif de David Cameron est de maintenir son pays dans l’Union, mais après avoir obtenu une révision des traités européens, visant notamment à permettre au Parlement de Westminster de s’opposer à l’application de certaines législations votées à Bruxelles. De son côté, Nicola Sturgeon demande que soient cédés à l’Ecosse de nouveaux pouvoirs en matière fiscale et sociale.

Dans les deux cas, ces revendications relancent des débats sur les procédures de décisions. Depuis longtemps, des observateurs anglais ont pointé du doigt une anomalie : dans les domaines où l’Ecosse a obtenu son autonomie, les députés écossais à Westminster peuvent toujours peser sur des décisions qui ne sont plus valables que pour l’Angleterre. Le parti conservateur s’est donc engagé à créer au sein du Parlement britannique un Grand Comité Anglais dont l’approbation sera nécessaire pour tout texte ne concernant que l’Angleterre.

Dans le même esprit, Guy Verhofstadt, le chef des libéraux au Parlement européen, a récemment déclaré que si les Britanniques souhaitaient restreindre leurs engagements à l’égard de l’Union européenne, ils devaient également s’attendre à voir remis en question leur droit de vote dans les institutions européennes. Cette solution deviendrait de toute façon nécessaire si le Parlement européen devait voir ses pouvoirs renforcés en matière de gouvernance économique. Il serait en effet impensable que des députés britanniques puissent voter sur l’avenir de la zone euro dont ils ne sont pas membres.

Que nous apprend donc ce conte de deux Unions ? Que nous assistons à la défaite de Hobbes. Pour lui, la souveraineté ne pouvait être partagée. A l’intérieur de l’Etat, tous les pouvoirs devaient être entre les mains du souverain ; à l’extérieur, ne pouvait régner que l’état de nature et la guerre entre Etats. Aujourd’hui, cette conception ne tient plus, alors qu’il devient de plus en plus difficile de déterminer quelle frontière compte le plus : celle entre l’Ecosse et l’Angleterre ? Entre le Royaume-Uni et le reste de l’Europe ? Entre l’Union européenne et le reste du monde ?

En revanche, ce monde nouveau marque la victoire de Spinoza. Dans une lettre célèbre, alors qu’on lui demandait quel était son principal point de désaccord avec Hobbes, Spinoza souligna que, pour lui, les rapports entre souverain et sujets n’étaient que « la continuation de l’état de nature ». Autrement dit, l’Etat n’est que « la continuation » des relations internationales. Il n’y a pas de rupture entre l’interne et l’externe. Les relations entre l’Union européenne et le Royaume-Uni sont de même nature que les relations entre le Royaume-Uni et l’Ecosse.

La révolution à laquelle nous assistons est peut-être moins violente que celle décrite par Dickens, mais elle n’en est pas moins réelle. Nous voyons se profiler un monde de souverainetés multiples et imbriquées. Un monde rempli de franchises, d’exceptions locales, de droits à géométrie variable. Un monde qui fourmille d’acteurs politiques attachés à des échelles géographiques et à des statuts divers.

Bref, nous sommes de retour au Moyen Âge.

 

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