La crise grecque et l’Europe sociale

Le Premier ministre Alexis Tsipras s’est livré jeudi 18 juin à un plaidoyer en faveur du maintien des dépenses sociales grecques dans le quotidien berlinois Der Tagesspiegel. Il a notamment insisté sur le fait que la crise avait renversé le sens de la solidarité intergénérationnelle : alors qu’habituellement ce sont les jeunes actifs qui payent les pensions de leurs aînés, aujourd’hui en Grèce ce sont les pensions des retraités qui sont devenues l’ultime soutien de familles entières.

Le Premier ministre Alexis Tsipras s’est livré jeudi 18 juin à un plaidoyer en faveur du maintien des dépenses sociales grecques dans le quotidien berlinois Der Tagesspiegel. Il a notamment insisté sur le fait que la crise avait renversé le sens de la solidarité intergénérationnelle : alors qu’habituellement ce sont les jeunes actifs qui payent les pensions de leurs aînés, aujourd’hui en Grèce ce sont les pensions des retraités qui sont devenues l’ultime soutien de familles entières.

Le fait qu’un Premier ministre grec se sente obligé de justifier son système de retraite devant les citoyens allemands est tout à fait révélateur d’un mouvement de fond. Avec la crise, l’interdépendance monétaire entre Etats de la zone euro s’est transformée en interdépendance budgétaire et celle-ci est en passe de se muer en interdépendance sociale. Cette évolution tend à remettre au goût du jour un enjeu qui n’a été jusqu’à présent qu’une arlésienne : l’Europe sociale.

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Initialement, le principal nœud d’interdépendance entre Européens a été le commerce transfrontalier. Pour éviter de subir les décisions unilatérales de leurs voisins et s’assurer des débouchés sur le long terme, les Etats européens ont, à partir du traité de Rome de 1957, œuvré à la réalisation d’un marché commun. Certes, les négociateurs Français ont dès ce moment soulevé la question de l’harmonisation sociale, notamment parce qu’ils craignaient que les acquis sociaux français ne nuisent à la compétitivité des entreprises hexagonales. Cependant, il s’avéra rapidement qu’il n’était pas nécessaire d’aller jusque-là. D’une part, l’économie française se révéla dans les années 1960 beaucoup plus capable que prévu de tirer son épingle du jeu au sein du marché commun. D’autre part, à cette époque il était toujours possible pour un Etat de soutenir sa compétitivité en dévaluant sa monnaie.

A ce stade, l’intégration sociale avait peu d’intérêt car les systèmes de protection sociale des différents Etats n’étaient pas des nœuds d’interdépendance et pouvaient sans problème rester des compétences nationales. C’est la raison pour laquelle l’Europe sociale est longtemps restée un slogan creux, parfois agité par la gauche en période d’élections européennes, mais vite enterré ensuite. 

Cependant, la crise de la zone euro est en train de changer la donne et les mêmes problèmes d’interdépendance qui ont autrefois poussé les Etats à se concentrer sur l’intégration du marché pourraient les pousser demain à se tourner vers l’intégration sociale.

Aujourd’hui, les créanciers de la Grèce exigent qu’elle consente à de nouvelles coupes dans ses dépenses afin de garantir sa capacité de remboursement. Or, les prestations sociales constituent une part majeure de ces dépenses publiques. Leur réduction chez une population déjà en grande fragilité risque, comme le souligne Alexis Tsipras, de ne faire qu’accentuer la crise et donc de limiter encore la capacité des Grecs à rembourser leur dette.  

Face à ce problème, certains en appellent à une annulation au moins partielle de la dette grecque. Mais les principaux créanciers, en particulier l’Allemagne, craignent que cette solution n’encourage les autres Etats en difficulté, comme le Portugal ou l’Espagne, à demander à leur tour des annulations, ce qui risquerait d’aboutir à terme à un transfert massif de la dette des pays du sud de l’Europe en direction des pays du nord.

L’autre solution consisterait à mutualiser non pas la dette des Etats, mais leurs dépenses sociales. Si, en Grèce et dans les autres Etats membres, des prestations sociales comme l’assurance chômage ou les pensions de retraite relevaient en partie d’un système redistributif européen financé par un budget de la zone euro, il deviendrait possible à l’Etat grec de continuer à rembourser sa dette sans pour autant étouffer sa population, qui bénéficierait d’un filet de sécurité garanti au niveau européen. De son côté, l’Union européenne pourrait faire preuve d’un minimum de solidarité envers les populations en difficulté, sans pour autant déresponsabiliser les Etats endettés.

Cette solution aurait l’avantage d’une certaine légitimité. Autant il serait difficile de demander au citoyen français de prendre à sa charge une dette que les Grecs auraient refusé de payer ; autant il est tout à fait justifiable de lui demander de contribuer à un système de protection sociale européen dont il pourrait bénéficier lui-même.

Une telle réforme poserait bien entendu de nombreuses difficultés. Mais face aux scénarios noirs du défaut de paiement ou de l’austérité prolongée à l’infini, elle aurait au moins l’avantage de représenter une sortie par le haut de la crise de la zone euro, en donnant enfin un sens concret à la notion d’Europe sociale.

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