EUNAVFOR Med : la défense européenne passe par la mer

L'Union européenne vient de lancer une nouvelle opération militaire : EUNAVFOR Med, une opération navale visant à lutter contre le trafic de migrants au large des côtes libyennes. Semblent vouloir y participer pour l’instant l’Italie, le Royaume-Uni, la France, l’Espagne, la Grèce, la Belgique, le Luxembourg, la Slovénie et la Finlande.

L'Union européenne vient de lancer une nouvelle opération militaire : EUNAVFOR Med, une opération navale visant à lutter contre le trafic de migrants au large des côtes libyennes. Semblent vouloir y participer pour l’instant l’Italie, le Royaume-Uni, la France, l’Espagne, la Grèce, la Belgique, le Luxembourg, la Slovénie et la Finlande.

De point de vue de la formation d’une défense européenne, cette opération a ceci de remarquable qu’elle répond à une crise qui est par essence européenne. En effet, ces deniers temps, la plupart des opérations militaires lancées par l’Union ont plutôt répondu à des crises africaines qui n’intéressaient réellement que d’anciennes puissances coloniales, en particulier la France. Ce fut notamment le cas au Tchad (2007), au Mali (2013), ou en Centrafrique (2014).

S’agissant d’EUNAVFOR Med, même si l’opération européenne intervient en grande partie à la demande de l’Italie, placée en première ligne, il s’agit bel et bien de faire face à un enjeu qui concerne directement ou indirectement la plupart des Etats européens, à savoir la gestion des flux migratoires en direction de l'Union. Cela peut expliquer que même les Britanniques, en plein débat sur le Brexit et après s’être peu montrés durant les dernières opérations européennes, ont décidé cette fois de fournir un navire.

Plus généralement, il semble que les opérations navales soient relativement favorables à la coopération européenne. Déjà à la fin des années 1980 et au début des années 1990, alors que le concept de défense européenne était encore dans les limbes, les marines de l’Union de l’Europe occidentale (UEO) coopéraient activement dans le Golfe persique et en Adriatique. Et depuis 2008, l’Union européenne mène l’opération Atalante, qui lutte contre la piraterie au large des côtes somaliennes.

La mer, bien plus que la terre, est un lieu de communication où les intérêts européens se rencontrent facilement. Alors qu’un conflit sur terre n’intéresse souvent que les pays voisins ou historiquement présents dans la région, une crise sur mer a très rapidement des conséquences sur des facteurs globaux comme le commerce international ou les migrations. Malgré l’éloignement géographique, les pirates somaliens peuvent menacer la flotte commerciale néerlandaise, et les migrants qui transitent aujourd’hui en Méditerranée peuvent se retrouver demain en Europe du Nord.

Par ailleurs, les marines européennes passent leur temps à patrouiller en mer et à se croiser dans les zones stratégiques. L’effort à fournir pour en arriver à une opération commune est donc beaucoup plus limité que pour les opérations terrestres où se pose l’épineuse question de l’envoi de troupes à l’étranger. Dans le cas de la Méditerranée, il suffira de coordonner des moyens déjà largement présents sur place.

Enfin, la marine est un des domaines où les carences des systèmes militaires nationaux se font le plus sentir. Le mois dernier, les Britanniques ont été contraints de demander aux Américains d’escorter leurs navires marchands dans le détroit d’Ormuz, reléguant le prestige de la Royal Navy au rang des vieux souvenirs. Dans le même temps, la Suède se trouvait totalement démunie face aux incursions répétées de sous-marins espions russes dans ses eaux territoriales. Dans ce contexte, le rapprochement des marines européennes pourrait représenter une solution.

A ce stade, il peut être intéressant de faire une comparaison historique. A la fin du XIXème siècle, les Etats-Unis étaient loin d’être une grande puissance militaire. Leur armée était modeste et reposait encore largement sur les milices des Etats fédérés. C’est par la montée en puissance de l’US Navy que le pays commença à s’affirmer sur la scène internationale. Ce mouvement fut porté en particulier par le visionnaire Théodore Roosevelt, qui écrivit à 23 ans une étude sur la guerre navale américano-britannique de 1812 puis fut Secrétaire adjoint à la Marine avant de devenir Président des Etats-Unis en 1901. Sous son mandat, les Etats-Unis accédèrent au rang de grande puissance respectée dans le monde, grâce à leur marine.

Certes, l’Europe d’aujourd’hui n’est pas l’Amérique de la fin du XIXème siècle. Mais à bien des égards, elle se retrouve dans la même position, celle d’une grande puissance économique relativement faible d’un point de vue militaire. Et dans les deux cas, les forces terrestres, très ancrées dans leurs traditions locales et leurs logiques territoriales, ne sont pas nécessairement les plus à même de porter le changement. A l’inverse, les marines sont par définition plus tournées vers le large et les enjeux transnationaux.

Autant la constitution d'unités terrestres européennes est encore difficilement réalisable du fait des priorités et des critères d’engagement variables selon les Etats, autant la constitution d’une flotte européenne, mutualisant les effectifs et les investissements en matériel tout en sécurisant le voisinage de l’Union, aurait véritablement du sens.

A l’heure où les rivages de la Méditerranée sont en train de redevenir un foyer de tensions et de crises multiples, l’avenir de la défense européenne passe plus que jamais par la mer.

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