Europe et démocratie: revenir aux sources. Pour une Assemblée citoyenne européenne

Démocratie et Europe sont deux idées sœurs. Toutes deux sont nées sur les rivages de la Grèce, autour du VIe siècle avant J.C. Toutes deux se sont déployées à l’époque classique, marquées par l’opposition géopolitique entre l’Europe des cités grecques et l’Asie du Grand Roi perse. Il faut se souvenir de ce lien historique. Car il est aujourd’hui plus vital que jamais de le réactiver.

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Démocratie et Europe sont deux idées sœurs. Toutes deux sont nées sur les rivages de la Grèce, autour du VIe siècle avant J.C. Toutes deux se sont déployées à l’époque classique, marquées par l’opposition géopolitique entre l’Europe des cités grecques et l’Asie du Grand Roi perse. Il faut se souvenir de ce lien historique. Car il est aujourd’hui plus vital que jamais de le réactiver.

Selon Aristote, les premières réformes démocratiques ont été introduites à Athènes par Solon, archonte en 594. Néanmoins, la démocratie athénienne prit véritablement son essor au milieu du Ve siècle, avec les réformes de Périclès. C’est de cette époque que date le plus ancien texte connu employant le terme de « démocratie ». Les Histoires d’Hérodote racontent ainsi qu’à la fin du VIe siècle, les cités grecques d’Asie mineure débattirent de la possibilité de se révolter contre la tutelle du roi de Perse Darius. Histiée, tyran de Milet, refusa car sans le soutien des Perses, tous les tyrans de la région finiraient, selon lui, renversés, « les villes préférant toutes la démocratie à la tyrannie ».

Le plus ancien texte connu employant le mot « Europe » pour désigner un espace géographique est un Hymne à Apollon Pythien. Ce texte, qui date probablement des années 590, raconte comment Apollon fonda le sanctuaire de Delphes et, changé en dauphin, y attira des marins crétois afin qu’ils en deviennent les gardiens. Le dieu prédit que viendraient consulter ses oracles « ceux qui habitent le gras Péloponnèse, et l'Europe, et les îles entourées des flots ». On le voit, « Europe » ne désigne ici que la partie continentale de la Grèce. Au Ve siècle, le terme avait cependant son sens moderne de partie du monde. Chez Hérodote, le monde se divise entre l’Asie, dominée par la Perse, et l’Europe, représentée par la Grèce.

Europe et démocratie ont aussi chacune leur mythe grec. Europe était une princesse de Tyr en Phénicie, que Zeus, changé en taureau, enleva et conduisit sur les rivages de la Crète. Hérodote propose une version moins enchantée de ce récit : des Crétois auraient enlevé la princesse et ce rapt, comme plus tard celui d’Hélène par les Troyens, serait un des épisodes à l’origines des guerres entre Europe et Asie, entre Grecs et Perses.

Quant à la démocratie, son mythe nous est conté par Protagoras. Celui-ci raconte que les premiers hommes vivaient isolés et étaient incapables de résister aux bêtes sauvages. Ignorant l’art politique, ils ne parvenaient pas à s’unir dans des cités sans se nuire les uns aux autres et se diviser à nouveau. Craignant l’anéantissement de l’humanité, Zeus envoya alors Hermès offrir aux hommes αἰδώς (le respect) et δίκη (la justice). Hermès demanda alors si ces présents devaient être donnés à certains hommes seulement ou à tous. Zeus répondit qu’ils devaient être distribués à tous les hommes, sans quoi aucune ville ne survivrait. Cette histoire explique, selon Protagoras, que lorsqu’il s’agit de donner son avis sur un art ordinaire comme la médecine ou l’architecture, seul un petit nombre de spécialistes est compétent ; au contraire, lorsqu’il s’agit de l’art politique, tous les hommes sont compétents et doivent pouvoir donner leur avis. Autrement dit, le gouvernement de la cité ne doit pas être réservé à une élite d’experts, mais ouvert à tous.

Que reste-t-il aujourd’hui de ce lien millénaire entre Europe et démocratie, ces deux dons de Zeus ? A l’heure où les institutions de l’Union européenne sont souvent considérées avec défiance par les peuples, qui y voient des arènes élitistes et hors de portée de toute influence des citoyens ordinaires, un salutaire retour aux sources s’impose.

Certains auront beau jeu de répondre que la démocratie européenne existe déjà. Les décideurs, à Bruxelles, ce sont les gouvernements nationaux élus, réunis au Conseil, et les députés, élus aussi, siégeant au Parlement européen. Mais nous savons bien qu’après l’étape de l’élection, le système politique européen, fondé sur la négociation, ne fait qu’éloigner la décision des citoyens à travers des compromis élitistes et confidentiels.

Par exemple, un député européen se fait élire sur la liste et le programme de son parti national. Mais arrivé au Parlement européen, son parti national doit se couler dans un parti européen, constitué de délégations nationales aux positions parfois très diverses. Il fait des compromis. Puis, ce parti européen, n’ayant pas une majorité à lui seul, passe lui-même des accords avec d’autres partis européens, formant de larges coalitions entre droite, gauche et centre. Et enfin, la majorité du Parlement européen devra in fine trouver des compromis avec le Conseil pour adopter des textes législatifs. En bout de course, que restera-t-il des engagements présentés aux électeurs ? Pas grand-chose. 

Déléguer la décision à un élu passe encore. Mais face à une chaîne de délégations en cascade, où chaque étape dilue les engagements initiaux dans des compromis de plus en plus opaques, le citoyen perd simplement le contrôle. Il se retrouve ainsi face à des décisions semblant tomber du ciel, sans réellement savoir qui en tenir responsable. Et lorsqu’il est mécontent, ne sachant quel élu, quel parti ou quel gouvernement sanctionner, il rejette le système, l’Union européenne en elle-même.

Autrement dit, nous en sommes arrivés à un stade de l’histoire où le lien entre Europe et démocratie redevient crucial. L’unité européenne ne survivra pas sans le soutien des peuples. Et ce soutien ne pourra être que la contrepartie d’une vraie révolution démocratique européenne. Si, il y a 2500 ans, l’idéal démocratique grec a largement inspiré la naissance d’une singularité européenne, il nous faut aujourd’hui retrouver cet idéal pour sauver l’Europe de la dilution.

Or que nous disent les Grecs ? Que la démocratie est bien plus qu’un mécanisme formel par lequel des décideurs sont issus d’une élection, comme on le prétend encore souvent. Dans un sens bien plus ambitieux, c’est la participation de tous à la décision, sans distinction, y compris fondée sur la compétence ou l’expertise. Hérodote définit ainsi le régime populaire : « Le magistrat s’y élit au sort ; il est comptable de son administration, et toutes les délibérations s’y font en commun ». Et dans son mythe fondateur, Protagoras se fait prophétique : si le gouvernement de la cité ne peut compter que sur une petite élite de spécialistes, alors la cité s’effondrera et les hommes replongeront dans la division et la faiblesse. Cet avertissement semble directement adressé à l’Union européenne d’aujourd’hui ! Si elle ne peut s’appuyer que sur une poignée de technocrates bruxellois, elle s’effondrera tôt ou tard. 

Voici une proposition. Depuis des décennies, les députés européens se plaignent de travailler à cheval entre deux villes au prix d'une perte de temps et d’argent public : Strasbourg, leur siège officiel, et Bruxelles, où par un souci pratique de proximité avec les autres institutions européennes, ils passent de fait le plus clair de leur temps. La solution simple serait de relocaliser officiellement le Parlement à Bruxelles. Mais que ferait-on alors de Strasbourg ? De de symbole de réconciliation auquel de nombreux Européens sont attachés ? Pourquoi ne pas sortir de ce dilemme par le haut et faire de Strasbourg une capitale non plus parlementaire, mais démocratique ? 

L’actuel siège du Parlement européen deviendrait le siège d’une nouvelle Assemblée citoyenne européenne. Des citoyens ordinaires, régulièrement tirés au sort dans tous les États de l’Union, s’y réuniraient pour exprimer leur voix directement, sans l’intermédiaire des partis et des élus. L’on pourrait ainsi imaginer que sur certains sujets de long terme, comme les accords commerciaux ou climatiques, ou sur des sujets controversés sur lesquels des parlements nationaux auraient exprimé un désaccord, la Commission européenne soit obligée, avant de présenter un texte, de le faire valider par l’Assemblée citoyenne, prouvant ainsi qu’elle œuvre bien dans le sens de sa mission, au nom de l’intérêt général européen.

Surtout, cette Assemblée citoyenne européenne pourrait devenir le trait d’union entre les institutions européennes et les initiatives citoyennes. Des pétitions pourraient lui être envoyées et elle aurait le pouvoir de susciter des référendums dans l’ensemble de l’Union, arbitrés à la double majorité des votants et des États. 

Par sa composition interne, l’Assemblée citoyenne illustrerait le principe selon lequel la politique européenne n’est pas le monopole d’une élite. Par sa capacité à recevoir et soutenir des demandes de référendum, elle offrirait à tout citoyen une possibilité de court-circuiter les longues chaînes de représentation qui l’éloignent du pouvoir européen. Enfin, en réunissant dans un seul lieu des citoyens de toutes nationalités, de toutes origines, de toutes conditions, afin qu’ils adoptent des décisions en commun, elle offrirait symboliquement une image vivante de l’unité européenne. 

Il ne resterait alors qu’à inscrire au fronton de l’Assemblée ces deux principes dans lesquels les Grecs voyaient le fondement aussi bien de l’égalité entre les hommes que de la cohésion de leur union :

ΑΙΔΩΣ ΚΑΙ ΔΙΚΗ

Respect et justice. 

La cité des Européens reste à bâtir. 

 

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