Les démocraties européennes face aux empires

Il est fréquemment reproché à l’Union européenne de contraindre et d’affaiblir les démocraties nationales. D’un autre côté, l’histoire nous enseigne que les démocraties pâtissent bien plus souvent d’être restées trop petites et divisées entre elles que de leur union.

Il est fréquemment reproché à l’Union européenne de contraindre et d’affaiblir les démocraties nationales. D’un autre côté, l’histoire nous enseigne que les démocraties pâtissent bien plus souvent d’être restées trop petites et divisées entre elles que de leur union.

La Grèce antique fut le berceau de l’idée démocratique dans ce que celle-ci a de plus authentique : la participation directe du citoyen ordinaire à la décision politique. Mais elle fut aussi le théâtre de l’asservissement progressif de la démocratie face aux empires.

Selon Aristote, il ne pouvait être établi de constitution viable au-delà des limites d’une cité suffisamment petite pour que les citoyens s’y connaissent tous entre eux. De ce point de vue, il est assez ironique que le philosophe ait été le précepteur d’Alexandre le Grand qui, après avoir soumis la quasi-totalité des cités grecques, allait former l’un des plus vastes empires de l’histoire.

Si les démocrates d’aujourd’hui se réfèrent volontiers au modèle d’Athènes, ils ont généralement en tête la puissante cité du Ve siècle avant J.-C. Rares sont ceux qui se rappellent que la démocratie athénienne finit par dépendre de la bonne volonté des rois et des empires qui l’entouraient.

Après la mort d’Alexandre en 323, son empire fut partagé entre ses généraux, qui donnèrent naissance à des dynasties royales en Macédoine, en Égypte et en Asie. Face à ces nouvelles superpuissances, les cités grecques n’étaient plus que des pions.

Le destin d’Athènes est éloquent. En 317, la cité était passée dans la sphère d’influence de Cassandre, général macédonien. En 307, un autre Macédonien rival de Cassandre, Démétrios Poliorcète, libéra Athènes et y rétablit la démocratie. Il offrit en outre d’approvisionner la ville en blé et en bois. En réponse, les Athéniens se sentirent obligés de décerner à Démétrios les titres de roi et de dieu sauveur, et d’élever un autel en son honneur. Ils allèrent jusqu’à bouleverser leur organisation politique pour créer deux nouvelles tribus portant les noms de Démétrios et de son père, Antigonos. Voilà à quel degré de bassesse en était alors réduit le phare de la démocratie occidentale.

La dépendance d’Athènes n’était pas que militaire. Elle était également économique. Au cours du IIIe siècle avant J.-C., les Athéniens furent ainsi conduits à mendier argent et céréales auprès du roi Lysimaque de Macédoine et des souverains d’Égypte Ptolémée Ier et Ptolémée II.

Les cités grecques d’hier, ce sont les nations européennes d’aujourd’hui. Les hommes à la tête des puissants empires qui nous entourent ne s’appellent plus Démétrios ou Ptolémée, mais Trump, Poutine ou Xi. Et comme les rois macédoniens qui les ont précédés, ces conquérants modernes ne cherchent pas nécessairement à soumettre les Européens par la force, mais à les placer en position de dépendance.

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Lorsque l’Amérique de Trump soutient ouvertement le Brexit et menace régulièrement les Européens de guerre commerciale ; lorsque la Russie de Poutine joue sur la dépendance énergétique de l’Europe et soutient des partis d’extrême droite afin de mieux affaiblir et diviser les Européens ; lorsque la Chine de Xi cherche à étendre son emprise économique sur l’Europe à travers les investissements de sa Nouvelle route de la soie et son partenariat « 17 + 1 » avec les pays d’Europe centrale et orientale ; alors, comme les cités grecques d’autrefois, les démocraties européennes deviennent les proies, les trophées d’une nouvelle compétition de puissance.

Dans une Europe sévèrement frappée par le coronavirus, les empires modernes ont renoué avec une stratégie typique des monarques macédoniens : l’évergétisme. Faire des dons pour accroître son influence politique. Selon l’historien Paul Veyne, les dons offerts par les rois à des cités dans la Grèce antique étaient souvent des « symboles de dépendance » : « Le peuple qui les accepte ne se vend pas à ce prix, mais son acceptation a la signification d’une promesse d’obéissance ».

En mars 2020, la Chine et la Russie ont ainsi envoyé du matériel médical et des experts en Italie, à grand renfort de publicité et de campagnes de désinformation insistant sur l’incapacité des démocraties européennes à faire face à la crise. Selon le haut représentant de l’Union européenne Josep Borrell, cette « politique de générosité » s’inscrit dans une logique de « lutte d’influence ».

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Qu’importe si l’essentiel du matériel fourni par la Russie s’est avéré depuis inutile. Déployer des médecins militaires russes sur le territoire d’un grand État européen et voir les médias diffuser les images d’Italiens arborant des drapeaux russes au cri de « Grazie a Putin » est en soi une brillante victoire pour le Kremlin. La Chine quant à elle voit clairement en l’Italie une tête de pont sur l’Europe, après avoir réussi à faire adhérer le pays à son projet de Nouvelle route de la soie en 2019. Des diplomates chinois ont également approché des responsables allemands en leur demandant de louer publiquement la réponse de la Chine au coronavirus.

Les démocraties européennes connaîtront-elles le même destin qu’Athènes ? En septembre 2018, le président polonais Andrzej Duda, qui cherchait à obtenir le renforcement du soutien militaire américain à son pays, suggéra que ce soutien pourrait prendre la forme d’un « Fort Trump » en Pologne, espérant ainsi flatter l’égo de l’hôte de la Maison-Blanche. Verra-t-on bientôt certains Européens honorer Xi Jinping du titre de « dieu sauveur » ? D’autres iront-ils jusqu’à élever des autels dédiés à Vladimir Poutine ?

L’une des grandes leçons de l’Antiquité grecque est qu’il existe bien un remède à la sujétion progressive des démocraties aux empires. Il est en effet une puissance qui s’éleva contre les monarques macédoniens puis contre l’impérialisme romain et incarna « le dernier espoir de la Grèce, le dernier espoir de la liberté antique ». Cette puissance était une union de cités, la Ligue achéenne.

Réunissant des cités révoltées contre l’occupation macédonienne et les tyrans imposés par les rois, cette ligue forma une véritable fédération démocratique. Les cités membres conservaient leur propre constitution et restaient autonomes quant à leurs affaires intérieures, mais les politiques extérieure et militaire étaient du ressort d’une assemblée citoyenne fédérale, d’un conseil réunissant les délégués des cités, et d’un stratège fédéral élu.

Évoquant Aratos de Sicyone qui fut longtemps le stratège des Achéens, Polybe, qui fut lui-même officier des armées de la ligue, écrit :

Il ne se proposa d’autre but dans tous ses desseins et dans toutes ses entreprises que de chasser les Macédoniens du Péloponnèse, d’y abolir les monarchies, et d’assurer à ses compatriotes la liberté où il les avait établis, et dont leurs pères avaient joui.

La Ligue achéenne finit par devenir une grande puissance, unifiant la quasi-totalité du Péloponnèse. Après avoir longtemps lutté contre la tutelle macédonienne, elle fut le dernier État grec à résister à l’impérialisme de Rome. Les Romains soutinrent finalement la sécession de Sparte et, après la destruction de Corinthe en 146, obtinrent la dissolution de la ligue ainsi que la réduction de la Grèce en une de leurs provinces.

Malgré cette fin tragique, de nombreux auteurs ont vu dans le modèle achéen la preuve que des démocraties pouvaient tenir tête à de grands empires à condition de savoir s’unir. Plutarque écrivit ainsi :

On voit dans les cours d’eau des corps s’arrêter, quelque faibles et petits qu’ils soient ; d’autres viennent ensuite s’y attacher, s’y agglomérer tout à l’entour, et ils se tiennent si bien les uns les autres qu’ils prennent de la consistance et une certaine solidité : de même la Grèce était sans force, exposée à une ruine totale, divisée qu’elle était alors d’intérêts ville contre ville ; les Achéens les premiers se réunirent ; ils attirèrent dans la ligue les villes d’alentour, ou en les aidant à se délivrer de leurs tyrans, ou en les séduisant par la concorde qui régnait entre eux, et la sagesse de leur politique ; ils conçurent la pensée de faire du Péloponnèse un seul corps, une seule et même puissance.

Plus près de nous, dans l’Europe des Lumières, Montesquieu a évoqué la Grèce et ses ligues de cités pour démontrer que le meilleur moyen pour les républiques d’assurer leur sûreté était de former des fédérations, c’est-à-dire « une manière de constitution qui a tous les avantages intérieurs du gouvernement républicain, et la force extérieure du monarchique ».

Longtemps occupée exclusivement par des enjeux économiques et la formation d’un grand marché intérieur, l’Union européenne se veut aujourd’hui un acteur géopolitique. Avec le Fonds européen de la défense, la Commission européenne vise désormais à promouvoir « l’autonomie stratégique européenne » ; dans le cadre de sa nouvelle politique à l’égard de la Chine, elle cherche également à développer la « souveraineté économique » européenne notamment via le contrôle des investissements étrangers ; dans le domaine du numérique, elle ambitionne également de défendre la « souveraineté technologique » des Européens face aux géants américains et chinois.

Ce combat n’en est qu’à ses débuts. Mais comme pour les cités grecques d’il y a deux mille deux cents ans, l’union est le seul espoir de voir les démocraties européennes surmonter leur impuissance et résister à la domination des empires. Les démocrates européens devraient méditer le destin d’Athènes : quel intérêt à préserver dans le principe la plus parfaite des démocraties si les décisions de votre État sont en fait dépendantes du bon vouloir d’un despote extérieur ? De leur côté, les pro-européens feraient bien de s’inspirer de l’exemple achéen. Si la Ligue achéenne fut si populaire en Grèce, c’est que, loin de d’affadir la démocratie en vigueur au niveau des cités, elle l’a transposée pleinement au niveau fédéral, en faisant prendre les grandes décisions en matière de guerre et d’alliance par une assemblée citoyenne.

Se demandant pourquoi tant de peuples voyaient comme un honneur le fait d’être membres de la ligue, Polybe répondait :

C’est, à mon sens, qu’il n’est point de république où l’égalité, la liberté, en un mot une parfaite démocratie, se trouvent avec moins de mélange que dans celle des Achéens.

Pas de démocratie sans union ; pas d’union sans démocratie.

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