[Archives] Sauveteurs d'exilés en Méditerranée, «On risque vingt ans de prison»

La France renonce à fournir six navires aux gardes-côtes libyens. Est-ce un signe du respect du droit du sauvetage en mer par les Européens ? Certainement pas. Les ONG qui sauvent les exilés sont toujours entravées. En attente de son procès en Italie, l'équipage du Iuventa, qui fut commandé par Pia Klemp, risque 20 ans de prison. Mise en perspective avec l'un de ses membres.

L’équipage du « Iuventa » face à la justice italienne

« On risque vingt ans de prison »

paru dans CQFD n°178 (juillet-août 2019), par Pierre Isnard-Dupuy, illustré par Vincent Croguennec

 © Vincent Croguennec © Vincent Croguennec
Avant de conter la bravoure de Carole Rackete, capitaine du Sea Watch, les médias ont narré celle de Pia Klemp. Les faits qui sont reprochés à cette dernière remontent à l’époque où elle commandait le Iuventa, navire de l’association allemande Jugend Rettet. En tout, dix ex-membres d’équipage sont dans le viseur des magistrats transalpins. Entretien avec Sascha Gierke, ancien chef de mission. 

Quand vous avez commencé vos opérations de sauvetage, en 2016, quelles étaient vos relations avec les gardes-côtes italiens ?

« Au début, ils nous ont très bien acceptés. Chaque opération était dirigée par le MRSC [Maritime Rescue Coordination Centre] de Rome. Ils connaissaient notre position en permanence et nous transmettaient des appels au secours pour qu’on aille sauver les gens. À ce moment-là, c’était comme si on faisait partie de leur flotte. Mais au bout d’un an, en août 2017, les autorités italiennes ont confisqué notre bateau. L’année suivante, avec neuf autres membres d’équipage, on a appris qu’on était accusés d’aide et de complicité à l’immigration illégale. Désormais, ils nous accusent aussi d’avoir été en collusion avec les trafiquants d’êtres humains. On risque de cinq à vingt ans de prison et une amende de 210 millions d’euros, soit 15 000 euros pour chaque clandestin dont on est responsables de l’entrée en Italie. »

Comment en est-on arrivé là ?

« Le climat politique a changé. Dès septembre 2016, il y a eu une grosse enquête contre nous : nos téléphones ont été mis sous écoute, tandis qu’un policier s’est infiltré sur un autre navire de sauvetage pour accumuler du matériel sur nous. On nous a confisqué de nombreux effets personnels, des téléphones, des ordinateurs. Ils ont même mobilisé des unités de lutte contre la mafia. »

Quand serez-vous jugés ?

« Nous ne connaissons pas encore la date, mais notre procès pourrait commencer à la fin de l’été ; quoi qu’il en soit nous sommes partis pour trois à cinq ans de procédure judiciaire. Pourtant, ces accusations ne reposent sur rien. Nous sommes persuadés que les procureurs eux-mêmes savent que nous n’avons jamais eu de collusions avec les passeurs, que nous étions là pour des raisons humanitaires. Mais ils utilisent des procédures judiciaires pour mettre des questions politiques au premier plan. »

Ainsi, ils vous empêchent de faire votre travail de secours maritime…

« Les poursuites judiciaires contre les sauveteurs en mer ont des conséquences fatales : tous les jours, des personnes meurent alors qu’elles auraient pu être sauvées. D’autres sont ramenées en Libye. Refuge et protection leur sont refusés, alors qu’ils leur sont désespérément nécessaires. »

Propos recueillis par Pierre Isnard-Dupuy (Collectif Presse-Papiers)


À lire aussi

« La solidarité à quai : laisser noyer les sans-papiers », article qui revient sur deux années de criminalisation des ONG de sauvetage, paru dans le numéro 178 de CQFD, en kiosque du 5 juillet au 5 septembre. En voir le sommaire.

La Une du n°178 de CQFD (juillet-août 2019), illustrée par Marine Summercity {JPEG}

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