L’Étang de Berre, un joyau écologique au bord de l'asphyxie

Dans les Bouches-du-Rhône, l'étang de Berre subit une grave crise écologique. Les rejets d'eau douce et de limons d'EDF détournés de la Durance le rendent davantage sensible aux effets des canicules. Les communes du pourtour et l'association L'Etang Nouveau ont engagé des actions en justice contre l’État.

Vue de l'étang de Berre depuis le « Square du Temps qui Passe » à Istres. © CC, Micka13 Vue de l'étang de Berre depuis le « Square du Temps qui Passe » à Istres. © CC, Micka13
« Pour insuffisance des mesures [...] pour atteindre le bon état écologique des eaux de l’étang de Berre », les juridictions administratives et pénales ainsi que la justice européenne sont saisies. Pas moins des dix communes des rives de l'étang de Berre (Bouches-du-Rhône) ont annoncé une plainte contre l’État. C'est le groupement d'intérêt public pour la restauration de l'étang de Berre (Gipreb), où les communes siègent, qui porte cette action.

Tout a commencé par une catastrophe qui arrive plutôt à la fin de l'été. Sur l'étang de Bolmon, séparé de celui de Berre par le cordon dunaire du Jaï, le 30 juin, des milliers de poissons sont morts d'asphyxie. Sous l'action de l'élévation de la chaleur de l'eau et par manque de vent, l'étang a manqué d'oxygène dissout. C'est l'anoxie.

Les étangs de Berre et de Bolmon passeront-ils l'été ?

Dans les deux étangs, début juillet, la température de l'eau était tropicale, supérieure à 30°C. Depuis, le mistral a soufflé, synonyme de brassage de l'eau et donc de baisse de température et d'oxygénation. Mais il est toujours permis de se demander : l’Étang de Berre passera-t-il l'été ? (en forme de paraphrase du titre d'un documentaire d'Arte).

D'autant qu'il a déjà eu très chaud l'été dernier. Les épisodes de malaïgues (de l'occitan malaiga, mauvaise eau), ces eaux blanches dépourvues d'oxygène, ont été nombreux au cours du mois d'août 2018. La mortalité des poissons, des coquillage et de la flore a été forte.

Pour René Benedetto de l'association L’Étang Nouveau, l'étang de Berre a été « sacrifié à l'industrie ». Ce sont d'abord les rejets chimiques des raffineries construites dès les années 1930 qui ont posé problème. Jusqu'à ce que la pêche soit interdite en 1957 (puis réautorisée en 1994). En 1966, l'ouverture du canal EDF, qui a amené de l'eau douce et des limons détournées de la Durance, débouchant à la centrale hydroélectrique de Saint-Chamas, « a été le coup de barre qui a tué l'étang », pose amèrement monsieur Benedetto.

Vue de l'étang de Bolmon à la hauteur de Châteauneuf-les-Martigues. Au premier plan, le canal de Marseille au Rhône ; au fond la raffinerie de Berre. © CC, Fr.Latreille Vue de l'étang de Bolmon à la hauteur de Châteauneuf-les-Martigues. Au premier plan, le canal de Marseille au Rhône ; au fond la raffinerie de Berre. © CC, Fr.Latreille

« Les rejets se faisaient sans aucune limite, jusqu'à 7 fois le volume annuel de l'étang », dit Vincent Faure, chargée de mission scientifique au Gipreb. Résultats, la salinité s'est effondrée, tout comme la vie. « En restant en surface sans se mélanger, l'eau douce pose une barrière au transfert d'oxygène à l'eau salée », explique monsieur Faure. Quant aux limons, « ils entravent la lumière et donc la photosynthèse des plantes aquatiques », poursuit le scientifique. De plusieurs milliers d'hectares les herbiers de zostères ont été réduit à un seul hectare. Comme les herbiers de posidonie en Méditerranée, ceux-ci ont un rôle écologique essentiel d'oxygénation de l'eau et de nurseries pour les poissons.

Suite à un programme de réimplantation des zostères engagé en 2009, la plante aquatique occupait 17,9 ha en 2017, encore « loin des 1.500 ha attendus par l'Europe », reconnaît le Gipreb. En 2004, la justice européenne condamnait la France pour la dégradation de l'étang en imposant, dès 2006, la limitation des rejets et en demandant des mesures de réhabilitation. EDF ne peut désormais plus excéder un volume de plus d'une fois l'étang par an.

Des « algues vertes » comme en Bretagne

Pendant l'été 2018, l'électricien a provoqué l'ire des écologistes en continuant de turbiner les eaux limoneuses en pleine malaïgue. Ce qui a aggravé le coup d'arrêt à la « dynamique de marinisation de l'étang », observée par Vincent Faure. « Depuis la mise en place des quotas en 2006, EDF a toujours respecté ses obligations. Celles-ci ont conduit à limiter de manière très importante la masse des limons déposés dans l’étang, en veillant au respect de la salinité de ce dernier », nous répond EDF.

Au nord, un épisode de malaïgue (eau sans oxygène) dans l'anse de Saint-Chamas observé en août 2018 par le Gibrep. A l'est de cette tache blanche, on voit le « panache » d'eau douce et de limons rejeté par la centrale EDF. © Gibrep Au nord, un épisode de malaïgue (eau sans oxygène) dans l'anse de Saint-Chamas observé en août 2018 par le Gibrep. A l'est de cette tache blanche, on voit le « panache » d'eau douce et de limons rejeté par la centrale EDF. © Gibrep

Par ailleurs, un surplus de nitrate et d'azote issus des rejets d'EDF (50% des apports selon le Gipreb) et d'un bassin versant naturel agricole et urbain, favorisent le développement d'ulves, autrement appelées « algues vertes ». En décomposition sur la rive, elles deviennent toxiques, voire mortelles. Un chien en est vraisemblablement mort début juin. « Il s'agit du même phénomène qu'en Bretagne », précise Vincent Faure. Ces algues sont aussi responsables du manque d'oxygène dans l'eau.

L'Etang Nouveau demande des mesures d'urgences : « le ramasse et largage des ulves en haute mer et l'oxygénation de l'étang par des jets d'eau », qui sont pour l'heure restées lettre morte, tant auprès des services de l’État que des communes. Pour l'association la plainte du Gipreb « fait l'impasse » sur la responsabilité que partage l'organisme avec l’État et sur « les mesures que les communes doivent prendre immédiatement ». En mai 2019, l'association ouvrait son propre front judiciaire devant l'Europe.

Dans un rapport rendu le 12 juillet, le Conseil général de l’environnement et du développement durable (CGEDD) dédouane EDF comme principal acteur du désordre et propose d'abandonner la proposition de réouverture du tunnel-canal du Rove, qui ramènerait de l'eau de mer du port de Marseille à l'étang de Bolmon. Une partie de l'édifice s'était effondrée en 1963. Ce rapport alimente l'inquiétude et la colère des élus locaux. « L'Etat fait un plaidoyer pour ne rien faire ! », s'agace René Benedetto. Le tribunal administratif de Marseille vient de nommer un expert qui doit rendre un rapport sur l’état écologique de l’étang de Berre d'ici 4 mois. Désormais, le temps (long) de la justice sera-t-il suffisant pour sauver l'étang ?

Pierre Isnard-Dupuy (collectif Presse Papiers)

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