Le revenu universel, solution dans l’affrontement au néolibéralisme ?

Face à une récession historique par son ampleur depuis la crise de 1929, le revenu universel est souvent présenté comme la solution permettant de rééquilibrer les rapports de forces, détériorés depuis des décennies par le néolibéralisme, entre les salarié.es et les employeurs. C'est ce point de vue qui est critiqué ici à partir d'une chronique parue dans le journal "Libération".

Dans une chronique parue dans Libération du 2 juin, Ioana Marinescu, professeure d'économie à l'université de Pennsylvanie, analyse les raisons pour lesquelles la part des salaires dans la valeur ajoutée, c’est-à-dire la richesse créée dans les entreprises, a diminué de façon très importante ces dernières décennies. Si son propos est centré sur les États-Unis, ce constat peut s’appliquer à tous les pays développés et probablement au-delà. S’appuyant sur un document de travail d’Anna Stansbury et Larry Summers, elle explique que « le recul du pouvoir de négociation des travailleurs, notamment la baisse de la syndicalisation, explique l’essentiel de la stagnation des salaires américains […] Les facteurs essentiels derrière la stagnation des salaires sont institutionnels et politiques, plutôt que strictement économiques ».

 Mais d’où vient cette « baisse du pouvoir des travailleurs » qu’elle note à juste titre ? Il y a évidemment des facteurs politiques et institutionnels, notamment les mesures prises par les gouvernements pour réduire l’influence des syndicats dans les entreprises ou la répression syndicale. De ce point de vue, alors même que les gouvernements français successifs n’ont eu de cesse de réduire les droits des salarié.es, il est curieux qu’elle écrive : « alors que les institutions protègent le pouvoir syndical en France, rien de similaire n’existe aux États-Unis ». Les milliers de délégués syndicaux licenciés chaque année en France devraient être d’un autre avis.

Au-delà, il y a un aspect que Ioana Marinescu laisse complètement de côté et qui n’est pas étranger à la dégradation des rapports de forces entre les employeurs et les salarié.es. Il concerne la transformation du mode de gestion des entreprises ayant eu lieu à la fin des années 1970 et au milieu des années 1980. Sur la base de défaites ouvrières considérables, se met en place un nouveau mode de gestion dont l’objectif est la valorisation continue du cours de l’action en Bourse et l’augmentation des dividendes versés aux actionnaires. « La création de valeur » pour l’actionnaire » devient l’alpha et l’oméga de la stratégie des entreprises dominées dorénavant par une logique de stricte rentabilité financière. Ce mode de gestion centrée sur la valeur actionnariale remet en cause le compromis, passé plus ou moins dans la douleur auparavant, entre le travail et le capital pour un partage des gains de productivité.

Or cet oubli n’est pas sans conséquence sur la solution qu’elle propose pour enrayer « le déclin du pouvoir syndical » : la mise en place d’un revenu universel. Avec ce dernier instaurant une protection sociale qui n’est pas liée au travail, « les travailleurs seraient en mesure de négocier des salaires plus élevés, et/ou de meilleures conditions de travail ». Or elle admet elle-même que le revenu universel ne serait qu’un complément de revenu, qui certes pourrait améliorer le sort des travailleurs pauvres, mais dont on voit mal comment par sa seule existence, il pourrait permettre une amélioration du rapport de forces en faveur des salarié.es. Pire même, il peut avoir un effet pervers non voulu par ses défenseurs. En effet, les employeurs pourraient d’autant plus justifier l’existence de bas salaires que la collectivité assurerait aux salarié.es un complément de rémunération.

Ioana Marinescu affirme que le « revenu universel permet aux travailleurs une plus grande liberté de choix, car il est donné sans condition ». Il faudrait pour cela que son niveau soit tel qu’il permette de vivre décemment, ce qui autoriserait de refuser les emplois mal payés. Il faudrait donc qu’il cesse d’être un complément de rémunération, comme elle l’envisage, pour devenir un revenu suffisant pour vivre. Cela suppose alors résolu le problème des rapports de forces. En effet, pourquoi des gouvernements qui se sont échinés depuis des décennies à détricoter le droit du travail et à encourager la financiarisation de l’économie, prendraient une mesure qui irait à l’encontre de tout ce qu’ils ont fait jusqu’à présent ? Et si ce rapport de forces existait, pourquoi alors ne pas s’attaquer au fond du problème, en remettant en cause le mode de gestion des entreprises, et plus globalement le fonctionnement néolibéral de l’économie, pour revitaliser les droits des salarié.es et assurer réellement la « redistribution du pouvoir » que souhaite Ioana Marinescu ?

Au-delà même du fait que le revenu universel pose d’autres problèmes - comme par exemple le fait de donner de l’argent public à tout le monde, y compris donc à des gens qui n’en ont pas besoin ou de savoir comment il pourrait être financé s’il est d’un bon niveau – il est loin d’être «  une solution simple et élégante qui peut contribuer à augmenter le pouvoir de négociation des travailleurs ».

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