Un recul de l’idée de transformation sociale

Cet article, paru dans le hors-série que Politis consacre au trentième anniversaire à la chute du mur de Berlin, évoque les conséquences multiples de l’effondrement de l’URSS sur les outils conceptuels issus du marxisme et sur les pensées contestataires apparues dans les années 1960-70.

La chute du mur de Berlin et l’implosion de l’URSS marquent la fin d’un cycle ouvert par la révolution russe de 1917. Le double échec, celui de la gauche radicale à contester réellement l’hégémonie du stalinisme, et celui des tentatives de réformes du « soviétisme », le basculement de la social-démocratie dans le néolibéralisme ainsi que les défaites sociales considérables qui ont accompagné les transformations du capitalisme se sont combinés avec une bataille idéologique intense et la remise en cause de l’idée même de transformation sociale assimilée au totalitarisme stalinien. La pensée de Marx, complexe et contradictoire, et celle de penseurs inventifs qui se réclamaient de lui sont autant touchées que le marxisme historique, tel qu’il s’était constitué comme orthodoxie côté stalinien, mais aussi comme doctrine dans la plupart des organisations d’extrême gauche. Comment la même théorie a pu être à la fois l’idéologie officielle de régimes d’exploitation et d’oppression et celle qui permet de réfléchir sur les conditions de l’émancipation de l’humanité ? Cette contradiction est au cœur de la crise du marxisme qui perd progressivement sa situation hégémonique à gauche et qui est ensuite atteint dans ses fondements.

Les pensées contestataires apparues dans les années 1960 et 1970 entretiennent toutes un rapport très critique au marxisme, en mettant l’accent sur des points totalement négligés ou même rejetés. Malgré des thèses sur le fond très différentes, des penseurs comme Foucault, Deleuze, Castoriadis, Derrida participent d’une remise en cause profonde du marxisme vécu comme une théorie ossifiée, incapable de prendre en compte les réalités nouvelles. Le marxisme historique s’appuyait sur une conception qui hiérarchisait les combats et les priorités en les soumettant à la question sociale et aux organisations qui la représentent. C’est cette centralité de la classe ouvrière dans le combat émancipateur qui est progressivement remise en cause avec l’apparition de thèmes, comme l’écologie, et sujets sociaux nouveaux, avec le surgissement de contradictions mises longtemps sous le boisseau, le féminisme par exemple jouant un rôle majeur dans la crise des organisations d’extrême gauche. La centralité ouvrière est d’autant plus contestée que les organisations hégémoniques en son sein apparaissent totalement sclérosées.

C’est dans ce contexte que se déclenche au milieu des années 1970 une offensive sans précédent non seulement contre le marxisme historique, mais contre toute idée même de transformation sociale. Bien que l’existence des camps en URSS soit connue et dénoncée depuis longtemps à l’extrême gauche, la publication en 1974 de L’Archipel du goulag d’Alexandre Soljenitsyne permet la promotion médiatique des « nouveaux philosophes » qui se déchainent contre toute pensée émancipatrice envisageant peu ou prou de changer la société. Même si tous les penseurs critiques ne participent pas à cette curée - Castoriadis, Derrida et Deleuze dénoncent l’opération – le mal est d’autant plus profond qu’il s’accompagne d’une relecture de la révolution française comme matrice du totalitarisme par des historiens communistes « repentis » comme François Furet. Se réclamer du marxisme ou même d’une pensée émancipatrice, c’est alors faire le lit du totalitarisme.

La disparition de l’URSS vient donc parachever une évolution déjà bien avancée qui a mis à mal, puis a fait disparaître, un imaginaire social émancipateur, porteur de « lendemains qui chantent », le communisme ou le socialisme, qui surdéterminait l’identité des individus leur donnant  une « identité de classe ». Une fois cet imaginaire disparu, l’identité de classe s’est d’autant plus vite effondrée que la restructuration du capital a entrainé une dispersion des salarié.es avec notamment la fin des grandes concentrations ouvrières, le tout sur fond d’inversion des rapports de forces sociaux. La crise du sujet révolutionnaire trouve là son aboutissement avec la disparition d’un projet émancipateur lié organiquement à une classe sociale, le prolétariat.

Cette crise se combine avec une remise en cause stratégique sur la question du pouvoir. Si les partis communistes s’étaient convertis au « passage pacifique au socialisme », c’est-à-dire à la voie électorale, le modèle « léniniste » de 1917 restait peu ou prou dominant à l’extrême gauche. Malgré leurs divergences, ces deux perspectives avaient un point commun : la conquête du pouvoir d’État était l’objectif et le préalable à toute transformation sociale majeure. Cette vision allait être remise en cause sur le plan politique avec l’échec de l’Union de la gauche et le bilan du pouvoir d’État en URSS, mais aussi sur le plan théorique avec Foucault. Pour ce dernier, le pouvoir n’est pas concentré en un lieu, l’État, mais dispersé dans une multitude d’institutions. La conquête du pouvoir d’État perd alors sa signification au profit d’espaces de luttes sur des terrains multiples. Perte de la centralité ouvrière, multiplication d’acteurs sociaux agissant sur des terrains considérés auparavant comme secondaires, remise en cause de la perspective de prise du pouvoir de l’État, c’est toute la stratégie marxiste qui est contestée.

La disparition du projet émancipateur remet aussi en cause un des fondamentaux du marxisme, l’existence de lois de l’Histoire avec le socialisme comme produit nécessaire du développement historique. Marx, dans une lettre célèbre à Weydemeyer, résume ainsi son apport : «  Ce que j’ai apporté de nouveau c’est […] que la lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat ; que cette dictature elle-même ne représente qu’une transition vers l’abolition de toutes les classes et vers une société sans classe ». C’est ce récit eschatologique qui s’effondre, en parallèle avec l’irruption du postmodernisme présentant le marxisme comme un grand récit dépassé par l’évolution même du capitalisme et de la société. L’idée même de lois de l’Histoire portant l’espérance émancipatrice a été détruite à jamais.

Mais c’est aussi la notion de classe sociale qui est attaquée. L’offensive contre le marxisme s’étend à toutes les sciences sociales. En économie, le retour en force des économistes néoclassiques et la marginalisation institutionnelle et politique de l’économie hétérodoxe qu’elle soit keynésienne ou marxiste en est la marque la plus visible. Cette offensive se pare des atours de l’individualisme méthodologique selon lequel les phénomènes collectifs ne sont que le résultat des actions individuelles et l’on connaît la saillie de Margaret Thatcher affirmant que « la société n’existe pas ». Elle s’appuie sur les faiblesses de la notion de classe sociale, non seulement en sociologie, où elle est souvent définie par des critères essentiellement descriptifs, mais aussi dans le marxisme. Une classe sociale est-elle définie par sa place dans les rapports de production ou existe-t-elle dès lors qu’elle prend conscience de ses intérêts ? Marx lui-même a beaucoup varié sur cette question et les débats sans fin autour des notions de « classe en soi » et de « classe pour soi » en sont l’illustration.

 Pourtant l’historien britannique Edward Palmer Thompson avait proposé dès 1963 dans un livre fondateur, La formation de la classe ouvrière anglaise, une vision totalement renouvelée de la notion de classe sociale. Pour lui, une classe est « un phénomène historique unifiant un grand nombre d’événements d’origine variée et sans lien apparent, qui relèvent aussi bien du matériau brut de l’expérience que de la conscience […]. On peut parler de classe lorsqu’un groupe d’hommes, à la suite d’une expérience passée ou présente commune, ressentent et expriment l’identité de leurs intérêts, qui les rapprochent et les confrontent à d’autres hommes dont les intérêts sont différents des leurs, et le plus souvent opposés ». En affirmant qu’il ne conçoit « la classe ni comme "structure" ni même comme "concept" » et que « la classe est un rapport et non une chose, […]définie par les hommes à mesure qu’ils vivent leur propre histoire », il rompait avec le marxisme historique. Cette conception est hélas restée marginale à l’époque.

La chute du mur et la disparition de l’URSS ne marquent donc pas un tournant mais sont le point final d’un processus. Quelques années après, les grèves de décembre 1995 et l’apparition du mouvement altermondialiste ouvrent une nouvelle phase politique. Cependant, la crise financière de 2008, l’accentuation du cours néolibéral autoritaire qui s’est ensuivi, la montée de l’extrême droite, l’échec des tentatives de simplement remplacer « le prolétariat » par le « peuple » dans un nouveau projet politique, montrent que la panne stratégique et la crise de l’idée même d’émancipation ne sont pas pour autant résolues.

 

 

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