Front de gauche : contre le simplisme et les contrevérités

Dans une tribune parue sur Marianne.net, « Front de gauche : changer ou disparaître », Aurélien Bernier soutient sa thèse habituelle sur la sortie de l’euro comme seule issue politique à la crise de la gauche, sans s’interroger sur les succès de Syriza en Grèce et de Podemos en Espagne. Il en rajoute même dans l’éloge du Front national. 

Dans une tribune parue sur Marianne.net« Front de gauche : changer ou disparaître », Aurélien Bernier soutient sa thèse habituelle sur la sortie de l’euro comme seule issue politique à la crise de la gauche, sans s’interroger sur les succès de Syriza en Grèce et de Podemos en Espagne. Il en rajoute même dans l’éloge du Front national. 
  
Chacun a le droit d’avoir ses obsessions, mais celles d’Aurélien Bernier sont dangereuses. Il a tout à fait le droit de répéter ad nauseam qu’il faut sortir de l’euro et de penser que la question politique centrale serait de retrouver une souveraineté nationale qui aurait été perdue. Par contre, quand on se réclame de la gauche, il est plus que problématique de lire que le Front national « représente, bien mieux que la gauche radicale, la rupture avec la mondialisation et son cortège de catastrophes »
  
Bernier explique que la raison essentielle de l’échec du Front de gauche vient du fait que celui-ci ne défend pas la sortie de l’euro mais qu’il prônerait une « réforme de l’intérieur » de la zone euro. Que Syriza, ou Podemos et la Gauche unie en Espagne, refusent la perspective d’une sortie de l’euro, sans que cela ne les empêche de faire de bons résultats ne trouble pas notre contempteur. Bernier sait d’autre part parfaitement que le Front de gauche, loin de prôner une « réforme de l’intérieur » de la zone euro, défend au contraire une rupture avec l’Europe actuelle avec, comme méthode, la désobéissance aux directives et aux traités européens — il suffit de se reporter au texte programmatique élaboré pour ces élections européennes. 
 

Pourquoi une telle contrevérité ? Excluons la mauvaise foi (mais faut-il vraiment le faire ?). Ce que Bernier ne supporte pas, c’est que le Front de gauche, tout en voulant rompre avec l’Europe actuelle, maintient la perspective d’une refondation d’une autre Europe. C’est en effet inacceptable pour quelqu’un qui a fait de la nation le seul cadre politique possible. 

Car pour Bernier, si l’Europe actuelle est condamnable, c’est avant tout parce qu’elle remettrait en cause la souveraineté nationale. C’est là un contresens total. Rien ne s’est fait dans l’Union européenne contre les États et ce sont eux qui ont fait de l’Union européenne ce qu’elle est. Les traités européens ont été négociés entre les gouvernements nationaux et aucune directive européenne ne peut être adoptée sans que les États en soient d’accord. Ces traités, et les directives qui en sont issues, excluent les politiques économiques du débat démocratique et de la décision citoyenne. Elles n’ont pas été imposées aux États. Ce sont les gouvernements nationaux qui ont été à la manœuvre pour les instaurer et qui décident à Bruxelles des politiques qu’ils mettront en place chez eux. Le problème n’est donc pas la souveraineté nationale, mais la souveraineté populaire. Le déficit démocratique de l’Union européenne trouve son répondant dans celui des États-nations et n’a pu exister que parce que la démocratie est bafouée au niveau national. Rappelons-nous l’épisode du traité constitutionnel européen en 2005. L’opposition manichéenne entre l’État-nation et les institutions européennes ne permet donc pas de comprendre les dynamiques à l’œuvre. 

 Mais le pire dans les positions de Bernier n’est pas là. Il est dans l’incompréhension des raisons du vote pour le Front national. Les enquêtes d’opinion convergent pour indiquer que la raison essentielle du vote pour le Front national concerne l’immigration, les autres raisons arrivant très loin derrière, en particulier la question de la zone euro (1). C’est l’immigration, prise comme bouc émissaire de la désintégration sociale, qui surdétermine la façon dont les électeurs du Front national abordent les questions sociales et économiques.  

L’enquête Ipsos-Steria indique aussi que les sympathisants du Front de gauche ne sont que 14 % à penser que l’appartenance de la France à l’Union européenne est une mauvaise chose, pourcentage similaire à ceux de l’ensemble des Français, à l’exception des sympathisants du FN qui pensent cela à 58 %. Les enquêtes d’opinion réalisées pendant la campagne électorale confirment aussi que si nos concitoyens ont une mauvaise opinion de l’Europe actuelle, ils ne rejettent en aucun cas l’idée même d’Europe. 

Cette incompréhension amène ainsi Bernier à ne pas voir que si le Front national voit ses résultats progresser, ce n’est pas parce que l’électorat de gauche a basculé pour le Front national, c’est parce qu’il s’abstient. La question essentielle pour le Front de gauche n’est donc pas d’essayer de concurrencer le Front national sur son propre terrain, mais de comprendre pourquoi les abstentionnistes qui votaient auparavant pour le Parti socialiste ne votent pas pour le Front de gauche. Ce n’est pas l’objet de cette tribune. Je donne des éléments d’analyse sur ce point sur mon blog.

(1) C’est aussi le cas de la sécurité des biens et des personnes selon Ipsos-Steria  http://www.scribd.com/fullscreen/226037674?access_key=key-9AG0U9qTnlWwgTmt0bUh&allow_share=true&escape=false&view_mode=scroll


Cette tribune a été publiée par Marianne http://www.marianne.net/Front-de-gauche-contre-le-simplisme-et-les-contreverites_a239261.html

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