Pierre Khalfa
Ancien coprésident de la Fondation Copernic, membre du Conseil scientifique d'Attac.
Abonné·e de Mediapart

96 Billets

0 Édition

Billet de blog 3 déc. 2014

Les faux semblants du plan Juncker

L’Union européenne est en stagnation économique. La déflation touche déjà la Grèce, le Portugal et l’Espagne et frappe à la porte des autres pays. L’Allemagne qui a construit son modèle économique sur les exportations est maintenant touchée. L’investissement des entreprises recule, la consommation des ménages a tendance à stagner et les gouvernements continuent de couper dans les dépenses publiques.

Pierre Khalfa
Ancien coprésident de la Fondation Copernic, membre du Conseil scientifique d'Attac.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L’Union européenne est en stagnation économique. La déflation touche déjà la Grèce, le Portugal et l’Espagne et frappe à la porte des autres pays. L’Allemagne qui a construit son modèle économique sur les exportations est maintenant touchée. L’investissement des entreprises recule, la consommation des ménages a tendance à stagner et les gouvernements continuent de couper dans les dépenses publiques. Seuls, les dividendes versés aux actionnaires se portent bien. Ils ont fortement progressé dans tous les pays et particulièrement en France d’ailleurs : au deuxième trimestre 2014, la rémunération distribuée aux actionnaires a connu une hausse de + 30,3 %, avec 40,7 milliards de dollars distribués, ce qui en fait le pays le plus important payeur de dividendes en Europe, devant l'Allemagne et le Royaume-Uni.

Cette situation économique catastrophique a amené la Banque centrale européenne (BCE) à prendre un certain nombre de mesures exceptionnelles dont on peut douter qu’elles produisent les effets escomptés[1]. Devant la gravité de la situation, la nouvelle Commission européenne ne pouvait rester inactive. Son président, Jean-Claude Junker, pris par ailleurs dans le scandale dit du « LuxLeaks » sur l’existence d’accords fiscaux secrets entre le Luxembourg et 340 multinationales, a décidé de mettre sa pierre à l’édifice en proposant un plan de relance par l’investissement de 315 milliards d’euros sur trois ans. Il concernerait essentiellement les grands projets d’infrastructures dans les transports et l’énergie, la recherche et l’innovation ainsi que les PME.

Relance par l’investissement, diable, diable… serait-ce un changement de politique économique en Europe ? Que l’on se réjouisse pas trop vite, ce n’est pas le cas. Outre la relative faiblesse de la somme, moins de 1 % du PIB de l’Union par an, Jean-Claude Junker a pris toute de suite soin de déclarer : « Il n’y aura pas de nouvelles dettes » et ces investissements se feront à budget constant. Comment cela sera-t-il possible alors que le budget européen stagne depuis des années à 1 % du PIB ?

Il est prévu de créer un Fonds européen pour les investissements stratégiques (FEIS) abondé à la hauteur de 5 milliards par la Banque européenne d’investissement (BEI) et 16 milliards par le budget européen. Ces 16 milliards seront pris sur le budget européen déjà adopté par les Etats-membres. Ce ne sont pas des sommes nouvelles et il n’y aura pas d’argent frais injecté dans le circuit économique. Il s’agira simplement d’un redéploiement de dépenses déjà prévues. On a donc  21 milliards d’argent public. On est loin des 315 milliards promis. D’où viendra le reste ?

Les 21 milliards dont sera doté le FEIS serviront à ce dernier à lever des capitaux sur les marchés par « effet de levier ». Le plan Junker prévoie que le FEIS pourrait ainsi lever 63 milliards d’euros auprès des investisseurs privés, les 21 milliards servant de garantie. Ces 63 milliards serviraient ensuite à financer des projets sélectionnés par un organisme ad hoc. Le complément de financement serait apporté par des investisseurs privés dont il est prévu qu’ils apportent les 252 milliards d’euros manquants.

Ce mécanisme en rappelle fortement un autre, celui mis au point pour financer les 120 milliards du Pacte de croissance décidé en juin 2012 pour faire passer la pilule de l’adoption du Traité pour la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG) de la zone euro que François Hollande s’était vanté d’avoir arraché. Les investissements prévus sont restés dans les limbes et le Pacte de croissance n’a eu strictement aucun effet sur l’activité économique. Il risque fort d’en être de même dans le cas présent. Car pourquoi les entreprises investiraient-elles ? Si elles ne le font pas aujourd’hui, ce n’est pas par manque de liquidités, elles en regorgent. Les entreprises européennes baignent dans les liquidités. Elles s’élèveraient en 2012 à 2400 milliards d’euros. En France, les entreprises non financières du CAC 40 détiendraient environ 160 milliards d’euros de cash. Ce n’est donc pas l’argent qui manque aux entreprises pour investir. Pour qu’elles investissent, il faut que les projets qui seront sélectionnés soient sûrs et rentables. Or les grands projets d’infrastructure ont une rentabilité aléatoire, sur le long terme et en général faible ou nulle. Rien de très attractif pour les investisseurs. Quant aux PME, avec la situation économique actuelle…

C’est le problème essentiel. La Commission se rend bien compte que les politiques d’austérité mènent l’Europe à la catastrophe. Mais elle veut les maintenir et même les aggraver car il faut faire respecter le TSCG que les Etats-membres ont négocié entre eux. Elle veut donc contrebalancer les effets dépressifs des plans d’austérité par des investissements financés essentiellement par de l’argent privé. Mais pourquoi le secteur privé investirait-il alors que la demande solvable est attaquée frontalement par les restrictions budgétaires et la baisse de la masse salariale (montée du chômage, développement de la précarité, stagnation ou baisse des salaires) ? La Commission et les gouvernements donnent un grand coup frein et veulent accélérer (un peu) en même temps. Il est assez logique que la voiture aille dans le fossé.


[1] Voir Pierre Khalfa, Super Mario au secours de l’économie européenne (http://blogs.mediapart.fr/blog/pierre-khalfa/110914/super-mario-au-secours-de-l-economie-europeenne).

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Agriculture
« Le recul démographique du monde agricole n’est pas une fatalité »
Moins 100 000 fermes en dix ans : c’est le résultat du recensement rendu public le mois dernier par le ministère de l’agriculture. Face à l’hémorragie, le retour à un pilotage par l’État et à des politiques publiques volontaristes est nécessaire, selon la sociologue Véronique Lucas.
par Amélie Poinssot
Journal — Europe
Dans leur bastion de l’Alentejo, les communistes portugais résistent au déclin
Lors des législatives anticipées qui se déroulent dimanche, le Parti communiste, tout juste centenaire, espère limiter la casse, malgré la poussée socialiste dans certains de ses bastions, dont l’Alentejo. En embuscade, l’extrême droite de Chega lorgne vers d’anciens électeurs du PCP.
par Ludovic Lamant
Journal
En Syrie, la plus grande prison au monde de djihadistes tombe aux mains… des djihadistes
L’État islamique s’est emparé pendant une semaine d’un centre de détention à Hassaké, obligeant l’armée américaine à intervenir. Des dizaines de prisonniers sont en fuite. Pour les Forces démocratiques syriennes, le retour du phénix djihadiste est une très mauvaise nouvelle.
par Jean-Pierre Perrin
Journal — Santé
En laissant courir Omicron, l’Europe parie sur un virus endémique
Un à un, les pays européens lèvent les restrictions comme les mesures de contrôle du virus. Certains, comme le Danemark ou la France, sont pourtant touchés par une contamination massive. Ils font le choix d’une immunisation collective, avec l’espoir de vivre avec un virus circulant tout au long de l’année à basse intensité.  
par Caroline Coq-Chodorge

La sélection du Club

Billet de blog
Pour en finir avec la Primaire populaire
[Archive] Allons ! Dans deux semaines aura lieu le vote de la Primaire populaire. On en aura fini d'un mauvais feuilleton qui parasite la campagne « à gauche » depuis plus d'un an. Bilan d'un projet mal mené qui pourrait bien tourner.
par Olivier Tonneau
Billet de blog
La Chimère Populaire
Pourquoi certain·es d'entre nous se sont inscrit·es à la Primaire Populaire et envisagent désormais de ne pas y voter ? Un petit billet en forme de témoignage personnel, mais aussi d'analyse politique sur l'évolution d'un choix électoral - parce que la trajectoire de l'électorat est mouvante, n'en déplaise aux sondages ou aux Cassandre de tous bords.
par Albin Wagener
Billet de blog
L'étrange éthique de la « primaire populaire »
La primaire populaire se pose en solution (unique) pour que la gauche gagne aux présidentielle de 2022. Si plusieurs éléments qui interpellent ont été soulignés, quelques détails posent problème et n'ont pas de place dans les média. Il faut une carte bancaire, un téléphone portable et une adresse e-mail pour participer. La CNIL est invoquée pour justifier l’exigence d'une carte bleue.
par Isola Delle Rose
Billet de blog
La Chimère Populaire (bis)
Un prolongement du billet du chercheur Albin Wagener, sur les erreurs de la Primaire Populaire pour organiser la participation aux élections présidentielles, avec quelques rapides détours sur les formes de participation... Alors que la démocratie repose bien sur des techniques, elle est tout autant une affaire sociale et écologique !
par Côme Marchadier