Le peuple et le mouvement, est-ce vraiment si simple?

Jean-Luc Mélenchon a publié sur son blog un court et dense billet « Le peuple et le "mouvement" » (http://melenchon.fr/2016/11/02/le-peuple-et-le-mouvement/) pour expliciter les racines théoriques de ses choix politiques. Cette théorisation permet de mieux comprendre son projet et d'en pointer les contradictions.

Jean-Luc Mélenchon (JLM) résume sa thèse de la façon suivante : « L’émergence du "peuple" comme catégorie sociale protagoniste face à l’oligarchie de la période du capitalisme financiarisé dominant appelle sa forme spécifique d’organisation », le « mouvement » opposé au « parti » qui correspondrait à une époque antérieure. Il explicite son propos en indiquant : « c’est ce que nous entreprenons avec La France Insoumise pour traduire de façon concrète la conséquence de notre entrée dans l’âge de l’Ère du peuple à l’époque de l’Anthropocène. »

Remarquons tout d’abord que la catégorie de « peuple » n’a pas attendu « l’époque de l’Anthropocène » pour faire son apparition. Elle est une des catégories centrales du discours politique et ce au moins depuis la Révolution française. Rappelons que les révolutions de 1848 ont été qualifiées de « printemps des peuples », que les députés sont  les « représentants du peuple » et que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est un vieux principe démocratique, etc. Samy Johsua centre une partie de sa critique de JLM (https://blogs.mediapart.fr/samy-johsua/blog/031116/l-ere-du-peuple-et-l-adieu-au-proletariat) sur l’opposition entre peuple et prolétariat. Cette critique me semble passer à côté de l’essentiel. Comme le note Samy Johsua lui-même, on a très souvent employé les deux termes l’un pour l’autre et, à l’époque de l’existence de partis prolétariens, le peuple était tout simplement constitué par le prolétariat et ses alliés. Au-delà du terme employé, peuple ou prolétariat, JLM et Samy Johsua convergent sur un point, il y a un sujet de la transformation sociale (le sujet révolutionnaire) qu’il s’agit de constituer : le prolétariat dans un cas, le peuple dans l’autre.

Dans le cas du prolétariat, cela a donné les débats sans fin sur la « classe en soi » et « la classe pour soi » avec des réponses diverses allant du substitutisme le plus total – le parti est la classe -  au spontanéisme le plus débridé, sans que jamais une réponse satisfaisante ne soit réellement trouvée. De plus, l’idée que seul le prolétariat, réstreint très rapidement à la notion sociologique de classe ouvrière, puisse être l’instrument du renversement du capitalisme et de la construction d’une société sans classe ne s’est pas franchement vérifiée, même là où ont eu lieu des processus révolutionnaires. Ainsi par exemple, la force motrice de la révolution chinoise n’a pas été le prolétariat, suite à l’échec des insurrections urbaines de 1925-1927, mais la paysannerie suite au choix stratégique de la direction maoïste. Rappelons que, pour Marx, le prolétariat est le sujet révolutionnaire car il est à la fois l’instrument du renversement du capitalisme et celui de la construction d’une société sans classe, les deux aspects étant intrinsèquement liés. C’est ce qui le distingue de toutes les classes dominées antérieures. Bien qu’historiquement l’action de la classe ouvrière a permis des transformations en profondeur de la société en imposant des exigences qui ont limité considérablement la dynamique du capital, il est clair aujourd’hui que ce schéma ne s’est pas réalisé.

Mais, la conception du prolétariat comme sujet révolutionnaire a eu des conséquences encore plus graves. Il en a découlé une hiérarchisation des combats et des priorités. Le féminisme ou l’écologie seront ainsi historiquement subordonnés « au combat prolétarien » et aux organisations qui le représentent. JLM a donc raison d’affirmer que « le "parti de classe" correspondait à une réalité sociale et matérielle qui s’est elle-même dépassée de toutes les façons possibles ».

La notion de peuple résout-elle nos problèmes ? Il n’en est rien car une même question se pose pour le peuple comme pour le prolétariat : comment se constitue le peuple et qui en fait partie ? Le peuple est-il, dans une logique républicaine, le nom donné à la communauté politique des citoyen.nes ? Est-il seulement constitué par les couches populaires diverses, opprimées et exploitées ? Les résidents étrangers vivant en France en sont-ils partie prenante ? On pourrait sans aucun doute allonger la liste des questions. Dans son billet, JLM indique que le peuple peut prendre trois formes : « D’abord la multitude, homo urbanus, c’est-à-dire la population vaquant à ses mille et une occupations diverses et parfois opposées. Ensuite le peuple se mettant en mouvement sur ses revendications. Enfin le réseau qu’il constitue dans, par et pour l’action. Ces trois mots désignent trois états d’une même réalité ». Il ne dit cependant rien sur un problème essentiel, celui de savoir comment s’effectue le passage d’un état à l’autre. JLM s’en sort par une métaphore portant sur la physique des corps, avec les trois états physiques de l’eau (le liquide, la glace, la vapeur). Outre la naturalisation d’un phénomène politique, la réponse est un peu courte… 

En fait, pour JLM, comme il l’explique dans sa description de la Convention de Lille de la France Insoumise, cette dernière « était un moment de cette réalité sans bords (les trois états du peuple) qui unit le mouvement et le peuple dont il est issu ». France Insoumise est donc le moment où le peuple se laisse voir au niveau politique le plus élevé, celui « par et pour l’action ». On retrouve là la thématique classique du substituisme avant-gardiste dans laquelle, in fine, le prolétariat, ici le peuple, n’existe politiquement qu’à travers une organisation politique. D’où le fait, que souligne Samy Johsua, de la sous-estimation de la nature des divisions au sein des classes populaires. Il cite par exemple le sexisme, on pourrait ajouter le racisme et bien d’autres choses. Cette sous-estimation est la conséquence logique de la conception qui préside au « mouvement » : quand ce dernier devient le moment ultime et suprême de l’incarnation du peuple, cela ne peut que conduire à laisser de côté ces aspects pourtant décisifs.

La critique justifiée des partis politiques amène JLM à promouvoir un nouveau type d’organisation politique, « le mouvement ». Et d’en pointer une des caractéristiques, le fait que « le mouvement n’a pas à être "démocratique" (les guillemets sont de lui) au sens basique que souvent on donne à ce mot ».  Ce sens est pour lui défini comme étant « la confrontation des courants et des textes ». S’il a raison d’affirmer que les votes contradictoires font pour finir des gagnants et des perdants, reste la question de savoir qui décide dans un mouvement politique. Or, comme le pointe à juste titre Samy Johsua, JLM s’affirme, dans la lignée des théorisations autour du « populisme de gauche » de Laclau et Mouffe et de l’expérience chaviste, être un partisan de la nécessité de l’existence d’un chef charismatique, qui, en incarnant le mouvement, constituerait le peuple en sujet politique. Ainsi l’horizontalité proclamée se traduit en pratique par une verticalité renforcée. Et à la question de savoir qui décide, la réponse dans France Insoumise ne fait aucun doute : c’est JLM qui décide. On ne peut penser que ce soit un progrès par rapport aux formes partidaires traditionnelles.

Le changement sémantique - peuple au lieu de prolétariat - ne fait donc que reproduire, et ce malgré le flou du mot, les apories antérieures, que ce soit sur le rapport du parti/mouvement à la classe/peuple ou sur le rôle du chef charismatique dont le rôle est aujourd’hui théorisé avec la référence au « populisme de gauche ». L’impossibilité de sortir de ces apories pose la question de savoir si l’on peut définir a priori un sujet de la transformation sociale (un sujet révolutionnaire) qu’il soit dénommé « prolétariat » ou « peuple ».

Aujourd’hui, la domination du capital ne se réduit pas à la sphère des rapports de production, mais vise la société tout entière soumise à un processus de marchandisation qui veut englober tous les aspects de la vie sociale et de la vie elle-même. De plus, il y a une multiplicité d’oppressions qui ne peuvent se réduire à la seule opposition capital/travail, même si cette dernière reste cruciale. Une même personne peut à la fois être exploitée par le capital, opprimée par d’autres exploités ou en opprimer d’autres, et prise dans des configurations discriminantes. Il s’en suit que, dans le combat émancipateur, des orientations et des pratiques différentes peuvent tout à fait cohabiter, des voies multiples être explorées, des terrains disparates occupés. Lutter par exemple pour le développement du commerce équitable, les droits des femmes, l'abolition de la dette, les taxes globales, les droits sociaux, les normes écologiques… n'est pas en général le fait des mêmes acteurs, mais peuvent participer d'un « mouvement réel qui abolit l'état actuel des choses » selon la définition que Marx donnait du communisme dans L’idéologie allemande. Un mouvement d’émancipation ne peut donc être que « non classiste » et hétérogène, ce qui pose des problèmes stratégiques inédits. Le sujet révolutionnaire ne préexiste pas, il est le produit d’une auto-construction des acteurs en lutte et de leurs choix stratégiques. Mais alors, comment construire une cohérence stratégique si aucun acteur particulier (le prolétariat, le parti…) ne peut la donner a priori, comment construire un projet d’émancipation qui tienne compte de la multiplicité croisée des oppressions, et quel rôle pour une organisation politique ?

Ces questions stratégiques sont laissées de côté par JLM au profit d’une rhétorique qui met en scène le peuple et l’oligarchie. Cette rhétorique peut sembler efficace dans l’agitation quotidienne, mais, outre le fait qu’elle fait l’impasse sur le capitalisme comme système social global, elle a surtout le tort de minorer totalement la complexité des problèmes que nous avons à résoudre. Le peuple et le mouvement, même avec un chef charismatique, ce n’est pas si simple.

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