La faute aux taux d’intérêt trop bas?

Dans un article publié par Médiapart, Philippe Riès se pose la question, pour y répondre positivement, «Et si les taux d’intérêt très bas contribuaient à l’asphyxie des économies?». Avant de reprendre point par point son argumentation –en fait il cite longuement celle de deux financiers–, il est bon de dire un mot des analogies qu’il fait. Les taux bas sont qualifiés de «drogue», comparés à de la cocaïne et le Japon, par exemple, serait «toxicodépendant». Ce vocabulaire est présent tout le long de l’article. Ainsi «dépendre de bas taux d’intérêts (serait) dangereux comme n’importe quelle addiction». Derrière cette terminologie se cache une idée, celle de la normalité en économie. Les taux d’intérêt bas ne seraient pas un moyen parmi d’autres d’une politique économique à un moment donné, mais une perversion qu’il s’agirait de combattre car ils empêchent «d’affronter les vrais problèmes économiques» dont l’article ne dit mot par ailleurs. 

P. Ries part d’un constat que nul ne peut réellement contester: «Le coût du financement est seulement un des facteurs dans l’ensemble complexe qui tire la croissance». Mais c’est pour aussitôt assigner aux bas taux d’intérêt la responsabilité de tous les malheurs du monde. Ainsi, «le faible coût de la dette encourage la substitution du capital au travail». Or le coût du crédit (le taux d’intérêt) n’est pas le seul élément entrant dans le coût global du capital car le recours à l’emprunt ne couvre en général qu’une partie de l’investissement des entreprises qui ont aussi recours à l’autofinancement. Mais surtout la substitution du capital au travail est due à la logique même de l’accumulation du capital qui pousse à augmenter sans cesse le taux de profit, logique d’autant plus poussée à son terme que nous sommes confrontés à un capitalisme tourné vers «la création de valeur pour l’actionnaire».  

Occulté, le fait que la brusque augmentation du taux d’intérêt décidée par la banque centrale des États-Unis, la Fed, en 1979 –le taux d’intérêt réel (une fois décomptée l’inflation) passe de 1,8 % en 1980 à 8,6 % en 1981– a été un élément déterminant dans le processus de financiarisation de l’économie mondiale. Occulté aussi, le fait qu’avec des taux élevés, il suffise d’attendre le versement de sa rente plutôt que d’investir dans l’économie productive. Occulté encore le fait que le poids de la dette dans le PIB s’est automatiquement accru du fait de cette augmentation car le taux d’intérêt réel auquel les États empruntaient était supérieur au taux de croissance (effet «boule de neige»). 

Des taux bas, nous dit-il, «cela amoindrit l’incitation à réduire la dette». Mais pourquoi donc faudrait-il la réduire si la charge de la dette ne pose aucun problème grâce précisément à des taux bas? «La baisse des taux constitue une réduction déguisée du montant principal du prêt», certes, so what? Cette baisse touche les rentiers dont le comportement est préjudiciable à l’économie. P. Ries donne l’exemple des fonds de pension américains dont les déficits s’accroissent à chaque baisse de taux. C’est indéniable, mais cela prouve seulement que la capitalisation est un système de retraite désastreux totalement soumis aux aléas des marchés financiers et que les salariés américains sont pris dans une contradiction mortifère: voir leur pension future s’effondrer, ou bien, pour éviter la faillite de leur caisse de retraite, accepter des salaires moindres pour faire monter les cours de bourse et/ou des taux d’intérêt élevés qui pèsent sur l’activité économique et menacent leur emploi. On connaît des choix plus enthousiasmants.  

«Des taux bas apportent une subvention artificielle aux institutions financières, leur permettant d’emprunter pas cher et d’investir dans des actifs sûrs à rendement plus élevé, comme les obligations gouvernementales.» P. Ries a raison de dénoncer le comportement des banques qui empruntent aujourd’hui à 1 % à la Banque centrale européenne (BCE) pour prêter aux États à des taux nettement supérieurs. Mais il oublie de dire qu’une augmentation du taux d’intérêt de la BCE se répercuterait immédiatement sur les taux auxquels les États devraient emprunter. Si l’on veut casser cette logique, la BCE doit pouvoir, d’une façon ou d’une autre, financer les déficits publics, et ce à des taux nuls ou presque. «Des taux bas ne conduisent pas nécessairement à augmenter l’offre de crédit.» C’est là aussi indéniable. Mais augmenter ces taux permettra-t-il une distribution plus importante du crédit ? On attend la démonstration. Lorsque le secteur privé est très endetté - en France la dette privée atteignait 203 % du PIB en 2009 -, les acteurs cherchent à minimiser leur dette, pas à l’accroître. Ainsi, alors que la récession est en train de gagner toute l’Europe, affirmer qu’une augmentation du coût du crédit permettrait de relancer l’activité économique semble plus qu’étrange. 

Au-delà, l’éclatement de la crise financière est dû à l’explosion d’une bulle de crédit favorisée par la faiblesse des taux d’intérêt. Mais la question est de savoir pourquoi ce processus s’est déroulé ainsi. Nous avons assisté depuis une trentaine d’années à une baisse de la part de la richesse produite revenant aux salariés : la part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises a baissé de 10 points en 25 ans dans les pays de l’OCDE. Cette envolée des profits non réinvestis, en permettant de dégager des liquidités très importantes, a nourri la financiarisation de l’économie. Cette financiarisation a été permise et s’est développée avec la déréglementation des marchés financiers, organisée par les gouvernements. Les obstacles à la liberté de circulation des capitaux ont été ainsi levés et les contrôles publics sur les institutions financières ont été fortement réduits. Mais la stagnation des salaires, voire dans certains pays leur recul, a fait resurgir une vieille contradiction du capitalisme vue en leur temps par Marx et Keynes. Le salaire est un coût pour chaque entreprise qui cherche donc à payer ses salariés le moins cher possible. Mais c’est aussi un élément décisif pour assurer une demande solvable surtout dans des pays où l’énorme majorité de la population est salariée. Ainsi aux États-Unis et dans l’Union européenne, 60 % à 70 % de la demande est d’origine salariale et cette demande a des conséquences sur la hauteur de l’investissement productif. Comment donc soutenir l’activité économique, source de profits, quand les salaires stagnent ou régressent ? 

La réponse du néolibéralisme à cette question a été : de moins en moins de salaires, mais de plus en plus de crédits. L’endettement des ménages a servi de substitut au salaire pour maintenir une forte demande solvable et donc les profits des entreprises. Si ce modèle a été totalement adopté par certains pays, notamment les États-Unis, tous les pays capitalistes développés s’y sont plus ou moins engagés. Aux États-Unis, mais pas seulement, cette logique n’a pas concerné simplement les biens immobiliers mais aussi les dépenses courantes des ménages, notamment les plus pauvres. Dans ce cadre, des taux d’intérêts peu élevés ont nourri ce processus. Mais, c’est leur brusque augmentation par la Fed qui est l’événement déclencheur de la crise des subprimes. En effet, la Fed, par peur de l’inflation, a fait passer son taux de 1 % en 2004 à 5,25 % en 2006, déclenchant ainsi une multiplication des défaillances de remboursements des ménages les plus pauvres, qui allaient impacter directement le système financier. 

Il est donc dommage que P. Ries se soit autant éloigné de son constat initial : « Le coût du financement est seulement un des facteurs dans l’ensemble complexe qui tire la croissance ». Développer ce point de vue en le confrontant à la situation actuelle aurait été une piste féconde.

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