Pierre Khalfa
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Billet de blog 16 janv. 2022

Que faire de la dette publique ?

Non la dette publique n'est un insupportable fardeau. Alors que se profile une politique d'austérité pour rembourser la dette publique, la Fondation Copernic montre comment la dette sert de prétexte au démantèlement de l'État social. La dette n’est pas un problème si l’on rompt avec la financiarisation de l'économie et plus globalement avec le modèle actuel de production et de consommation.

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Introduction de l'ouvrage de la Fondation Copernic Quoi qu'il en coûte. Sortir la dette des griffes de la finance, Textuel, janvier 2022.

« Quoi qu’il en coûte » : lorsqu’Emmanuel Macron a prononcé ces mots lors de son allocution télévisée, le 12 mars 2020, nous étions sans aucun doute nombreux à être tout à la fois interloqués et passablement dubitatifs. Comment l’homme qui parlait des minimas sociaux en déplorant que l’on y mette « un pognon de dingue » pouvait-il soudainement se transmuer en chantre de la dépense sans limite ?

À vrai dire, ces mots n’étaient que le décalque de ceux prononcés en juillet 2012 par Mario Draghi, président de la Banque centrale européenne (BCE). Jetant au moins momentanément aux orties sa doxa monétariste, la BCE s’apprêtait à intervenir « whatever it takes ». S’annonçait ainsi son revirement et s’ouvrait alors le moment, toujours pas encore refermé, de la politique monétaire « non conventionnelle » et du « quantitative easing ». Ce revirement avait sa nécessité : les politiques budgétaires austéritaires menées au lendemain de la crise des subprimes en 2007 avaient conduit les économies européennes aux bords extrêmes de la déflation et l’euro à ceux de son explosion. Une politique monétaire accommodante s’est ainsi substituée à la politique budgétaire défaillante des États, dont l’impéritie était devenue manifeste et trop dangereuse, puisqu’elle finissait par menacer le système lui-même.

La politique inaugurée par le « quoi qu’il en coûte » – par ailleurs suivie par l’ensemble des gouvernements européens et adoubée par la Commission européenne qui a suspendu les critères de Maastricht – anticipe une autre nécessité et inaugure un nouveau moment : celui d’un revirement des politiques budgétaires elles-mêmes. Faute de cela, les économies se seraient effondrées.

Le néolibéralisme dans sa déclinaison européenne a ainsi subi un double camouflet : il a dû, provisoirement, ravaler sa doxa monétaire restrictive et sa politique budgétaire austéritaire. Aujourd’hui, les dettes publiques, mais aussi celles des entreprises, ont connu un spectaculaire accroissement ; il en va de même des bilans des banques centrales. Quant à l’Union européenne (UE), elle a dû suspendre ses normes maastrichtiennes et se résigner – non sans de fortes tensions internes – à emprunter en commun pour financer un plan de relance, que chacun sait être insuffisant pour retrouver une véritable dynamique et, a fortiori, pour engager la nécessaire transition écologique.

Reste alors à savoir si le temps ainsi suspendu va être, demain, retrouvé… D’ores et déjà, en effet, des voix s’élèvent pour évoquer la suite et la nécessité d’un retour rapide à l’ordre perdu. L’avenir de la dette publique, qu’il faudra bien, selon eux, rembourser, en symbolise tout l’enjeu. C’est pour cela qu’il est essentiel de démystifier et de déconstruire par avance ce à quoi l’on va être très bientôt confronté. C’est l’objet même de ce livre.

La dette pas plus que la monnaie ne sont des choses. Ce sont des rapports sociaux, que les représentations et les institutions ne font que cristalliser ; aussi ont-elles de tous temps été au cœur du lien social (chapitre 1). De même, les réalités de la dette publique et de sa gestion engagent bien autre chose que ce que l’on voudrait nous en faire accroire et permettent la constitution d’un patrimoine collectif qui, loin d’être « un fardeau pour nos enfants », profite à toute la collectivité (chapitre 2). Au fur et à mesure que les rapports sociaux évoluaient au cours des dernières décennies, la dette et la monnaie ont été très activement transformées. Ainsi, l’affirmation d’un capitalisme financiarisé a d’abord nécessité le démantèlement des institutions monétaires et financières qui lui préexistaient (chapitre 3). De même, son installation a conduit à la mise en place d’institutions qui lui sont spécifiques et la gestion des contradictions du système productif qui lui sont propres à des tentatives nouvelles de régulation (chapitre 4). L’existence simultanée du « quoi qu’il en coûte », d’une politique budgétaire débridée donc, et d’une politique monétaire accommodante montre que la crise économique et sociale liée au Covid-19 a poussé à l’extrême les contraintes que représentent pour l’idéologie austéritaire du néolibéralisme les nécessités pratiques de son fonctionnement (chapitre 5). Mais elle montre aussi, contradictoirement, que ce qui se présentait hier encore comme « la seule politique possible » que vantait Margaret Thatcher sait s’offrir à elle-même des portes de sortie alternatives, dès lors qu’elle bute sur des obstacles qui seraient sans cela insurmontables. La crise du Covid démontre ainsi pratiquement que d’autres politiques sont possibles (chapitre 6).

Le penchant néolibéral – celui de l’idéologie des gouvernants comme celui des institutions de l’UE, momentanément refoulé – va assurément s’efforcer de revenir, et même au galop si cela lui est possible. Car, dans ce « quoi qu’il en coûte », il était question non d’une improbable conversion, mais du constat que, au moins pour un temps, nécessité faisait loi. Contre ce retour à l’état antérieur des choses, il nous reviendra alors de faire de cette autre politique l’expression d’une volonté. 

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