Quand Frédéric Lordon se trompe de combat

Dans un point de vue publié sur son blog, Frédéric Lordon s’en prend vivement au Manifeste pour l’accueil des migrants, lancé à l’initiative de Mediapart, Politis et Regards ainsi qu’à la tribune de Philippe Martinez dans Le Monde. Pour le dire franchement, ce point de vue est consternant tant sur le fond politique que par la posture de son auteur.

Dans un point de vue publié sur son blog[1], Frédéric Lordon s’en prend vivement au Manifeste pour l’accueil des migrants, lancé à l’initiative de Mediapart, Politis et Regards ainsi qu’à la tribune de Philippe Martinez dans Le Monde. Pour le dire franchement, ce point de vue est consternant tant sur le fond politique que par la posture de son auteur.

Sur le fond, F. Lordon reproche principalement au Manifestede ne pas affirmer que « le problème des salariés français, ce ne sont pas les migrants, c’est la mondialisation, par conséquent nous appelons à la démondialisation, sortie de l’euro en tête ». Cette phrase est un condensé des apories de la pensée souverainiste de gauche. Évidemment « le problème des salariés français, ce ne sont pas les migrants », c’est ce que rappelle le Manifeste. Mais est-ce que simplement lutter contre la mondialisation fera reculer le racisme et la xénophobie et fera disparaître « le problème » des migrants ? Sauf à tomber dans un économisme réducteur, la réponse est non, car le racisme a des racines hélas beaucoup plus profondes que le simple effet de la mondialisation sur les salariés français. La xénophobie et le racisme ont existé bien avant la mondialisation et ont une histoire et un enracinement qui dépassent largement cette étape du développement du capitalisme. Oublier, par exemple, la persistance d’un imaginaire colonial dans la société française semble un tantinet discutable… 

Est-ce que la sortie de l’euro ou une éventuelle démondialisation résoudrait la question en tarissant le flux des migrants ? Les causes des migrations, qui par ailleurs sont essentiellement des migrations entre les pays du Sud, sont multifactorielles : crise climatique, violences et guerres, régimes dictatoriaux, misère économique. C’est une vison européocentrée que de croire qu’une sortie de l’euro permettrait de résoudre un tant soit peu le problème. Quant à une démondialisation, qui pour ses partisans consiste essentiellement à empêcher que les produits manufacturés du Sud viennent dans les pays du Nord, elle risque fort d’avoir pour conséquence au contraire d’accroître les migrations économiques, certains pays du Sud ne voyant plus de débouchés pour leur production.

Mais au-delà de l’argumentation, c’est surtout la posture de F. Lordon qui pose problème : position en surplomb, mépris des signataires traités de « chaisières de l’humanisme ». F. Lordon en arrive à critiquer même la perspective de l’égalité des droits entre travailleurs français et immigrés qu'a défendu Philippe Martinez dans une tribune au Monde. Pour lui, se battre pour l’égalité des droits, c’est « une passion juridiste qui, à soi seule, en dit long sur la dépolitisation du syndicalisme ». On croit rêver ! L’argument pour justifier cette position vaut d’être entendu : la bataille pour l’égalité des droits n’a aucun sens « tant qu’on aura pas explicitementdemandé d’en finir avec les structures qui rendent impossibles toute re-extention sérieuse des droits ». On pourrait ironiser sur le fait qu’il suffit d’avoir simplement « demandé d’en finir avec les structures » pour que la bataille pour l’égalité des droits fasse sens. Admettons simplement que la formulation soit maladroite et voyons le fond de sa pensée. Ainsi, nous dit-il, « sous mondialisation néolibérale et sous euro, les droits ne s’étendront pas d’un iota puisque les structures sont faites pour qu’il ne s’étendent pas d’un iota». Misère du déterminisme structuraliste ! A quoi donc bon lutter pour obtenir des avancées partielles comme par exemple les augmentations de salaires, les droits sociaux… puisque les « structures » surdéterminent notre action et la vouent à l’échec. Restons chez nous et lisons F. Lordon. Déjà présente dans d’autres textes, la logique ultra gauche du « tout ou rien » défendue par F. Lordon aboutit, in fine, à la paralysie. Quand la radicalité du propos, loin d'être un moteur de l’action, entraîne sa négation...

Enfin, il faut se poser la question des priorités de F. Lordon. Il pense visiblement, alors même que le racisme et la xénophobie se développent, que sa priorité est de s’attaquer à ceux qui essaient de construire une digue contre ces logiques mortifères. Le pire est qu’il oppose explicitement la défense des migrants aux luttes pour « des causes authentiquement sociales » comme contester la loi El Khomri, les ordonnances sur le Code du travail ou celles sur la SNCF. Comme si la défense des migrants ne faisait pas partie « des causes authentiquement sociales » ! On peut d’ailleurs se demander à quoi bon lutter pour de telles causes, puisque les « structures » ont été faites pour nous empêcher de le faire. Mais F. Lordon n’est visiblement pas à cette contradiction près.

F. Lordon est l’auteur d’ouvrages qui sont, soit indispensables comme par exemple ses petits livres sur les fonds de pension ou sur la crise financière, soit nous font réfléchir à des perspectives nouvelles comme ses réflexions sur Spinoza et les sciences sociales, même si d’autres ouvrages sont pour le moins plus contestables. Dans cet article, comme dans certains autres, il a tendance à se pasticher lui-même et à céder au double plaisir de la formule et de la distanciation méprisante. Dommage… 

 

 

 

[1]https://blog.mondediplo.net/appels-sans-suite-2

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.