Il me paraît trop tôt pour porter un jugement définitif sur l'accord conclu vendredi entre la Grèce et l'Union européenne puisque c’est lundi que le gouvernement grec fera connaître la liste des réformes qu’il propose. C’est à ce moment là que le texte signé prendra toute sa signification et c’est à ce moment que nous verrons si la politique d’austérité continue ou pas. De ce point de vue, le texte du communiqué est ouvert et indique que le processus de réforme a pour but, notamment, de "permettre la justice sociale" (« enhancing social fairness »). L’affrontement n’est donc pas terminé.

Sur le reste, le gouvernement grec a été effectivement obligé de céder sur un certain nombre de points majeurs. Le plus important, de mon point vue, est le fait que soit maintenu, pour permettre le remboursement intégral de la dette que le gouvernement grec a accepté, l’objectif d’un excédent primaire de 4,5 % du PIB en 2016, même si l’objectif de 2015 (3 %) pourra être réévalué en fonction des circonstances économiques. Se fixer comme objectif un excédent primaire de cet ampleur ne peut qu’entraîner des politiques d’austérité drastique. On voit mal le gouvernement grec s’engager dans cette voie. La prochaine échéance va être le remboursement à l’été de 6,7 milliards d’euros à la BCE, qui fera l’objet de nouvelles négociations. La Grèce va vivre sous la menace permanente des « institutions », le nouveau nom de la Troïka, et le bras de fer va continuer.  

Au-delà, la question est de savoir ce qu’il aurait été possible de faire d’autre. L’objectif du gouvernement allemand et de la BCE, soutenus plus ou moins fortement par les autres gouvernements, a été d’enfermer la Grèce dans le dilemme « capitulation ou sortie de l’euro ». Le gouvernement grec a tenté de sortir de ce dilemme en se battant pour un compromis. Or la hauteur du compromis dépend du rapport de forces. Le gouvernement grec n’a pas réussi à diviser les autres gouvernements et la mobilisation populaire a été très faible. Alors que les institutions et les gouvernements européens avaient clairement compris l’enjeu de la situation - un succès de Syriza remettrait en cause 30 ans de néolibéralisme en Europe -, le soutien politique à Syriza n’a pas été à la hauteur et la Grèce est restée dramatiquement seule. Le cas de la France est d’ailleurs significatif. Alors que l’on aurait pu penser que le mouvement syndical, au moins pour ses composantes qui refusent l’austérité, soit à la pointe du soutien à la Grèce, son action a été quasi inexistante : la CGT et la FSU ont été aux abonnés absents et Solidaires ne s’est engagé qu’à reculons.

La question de la sortie de l’euro se posait évidemment. Mais celle-ci aurait été très couteuse économiquement et politiquement. Economiquement, la dévaluation importante de la monnaie aurait entraîné un appauvrissement massif des grecs et aurait été précédée par une fuite des capitaux (celle-ci a d’ailleurs commencé), la drachme aurait été soumise à la spéculation financière. Une éventuelle annulation de la dette aurait certes donné de l’air à la Grèce, mais la contrepartie en aurait été une impossibilité de se financer à l’extérieur. Les bénéfices attendus d’une sortie de l’euro sont donc très aléatoires.

Mais la sortie de l’euro aurait été aussi politiquement coûteuse. Syriza s’est fait élire sur la promesse de ne pas sortir de l’euro. Comment renier une telle promesse au bout de quelques semaines ? Une sortie aurait donc dû être validée par référendum par le peuple grec avec toutes les incertitudes que cela comporte. Mais c’est au niveau européen que le prix à payer aurait été le plus important. Une sortie de l’euro, forcement chaotique, aurait servi de contre-exemple, aurait renforcé l’idée qu’il n’y a pas d’alternative à la situation actuelle et aurait affaibli considérablement Podemos.

Il n’y avait donc pas de bon choix. Le gouvernement grec a-t-il eu raison de faire celui-ci ? L’avenir nous le dira. La rupture a eu lieu, comme cela a été souvent le cas dans l’histoire passée, dans le pays qui avait le moins de moyens politiques et économiques de l’assumer. La perspective d’une sortie de l’euro de la Grèce pouvait être assumée par les institutions européennes au vu du faible poids économique du pays et du fait que l’essentiel de la dette grecque est aujourd’hui dans les mains d’institutions publiques. Certes cela remettait en cause le dogme de l’irréversibilité de l’euro avec les conséquences imprévisibles que cela aurait pu avoir notamment en matière de spéculation sur la dette publique (quel pays après la Grèce ?). Mais ils pouvait penser maitriser cela avec le programme massif d’achat de titres de la BCE.

L’histoire n’est pas encore terminée et encore moins écrite. Les institutions européennes n’ont pas renoncé à étrangler la Grèce et celle-ci n’a pas encore perdu. Dans cette situation, le soutien à la Grèce est aujourd’hui le combat essentiel pour tous les progressistes. Car c’est notre avenir qui s’y joue.

 

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