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Billet de blog 22 nov. 2021

Terra Nova et les classes populaires

Dans une tribune dans Le Monde (09/11/2021), le directeur de Terra Nova, Thierry Pech, tente d’expliquer la désaffection des classes populaires vis-à-vis des partis de gauche. Il centre son propos sur des explications sociologiques, dont certaines sont discutables, dépolitisant ainsi ce problème et « oubliant » le rôle des politiques néolibérales menées par les gouvernements de gauche.

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Dans une tribune dans Le Monde (09/11/2021), le directeur de Terra Nova, Thierry Pech, tente d’expliquer la désaffection des classes populaires vis-à-vis des partis de gauche. Ce n’est pas la première fois que Terra Nova s’empare de ce sujet et, comme il le note, un rapport de 2011 « sur la stratégie électorale de la gauche lui conseillait de rechercher les suffrages des jeunes, des femmes, des diplômés, des minorités et des quartiers populaires plutôt que ceux des ouvriers et des employés ». Ce dernier visait à justifier l’abandon par la gauche gouvernementale des ouvriers et employés.

Thierry Pech, qui affirme avoir pris ses distances avec ce rapport, veut lui substituer une analyse sociologique des transformations des classes populaires. Et de noter, à juste titre, la baisse de l’emploi ouvrier dans l’emploi total, la montée en puissance des employés et la féminisation qui s’en est suivie. Mais cette baisse relative de l’emploi ouvrier, liée à la désindustrialisation, n’est en rien expliquée et n’est pas mise en relation avec la stratégie des transnationales et plus globalement avec la financiarisation de l’économie qui a vu la « création de valeur pour l’actionnaire » devenir l’alpha et l’oméga des stratégies des firmes. La mondialisation des chaines de valeur, avec ses conséquences pour l’emploi, est ainsi passée sous silence. En « oubliant » cet aspect essentiel, Thierry Pech présente, de fait, les évolutions actuelles comme relevant d’un processus naturel contre lequel nous ne pourrions rien.

Encore plus problématique, l’affirmation selon laquelle l’« individualisation des relations d’emploi (dans les services), qui a installé une concurrence inédite entre les travailleurs, a peu à peu détruit le socles des ‘‘rapports de production’’ qui fondait l’ancienne lecture du social », individualisation due au fait que « la qualité de la prestation y est, en effet, souvent inséparable des qualités personnelles de celui ou de celle qui la produit ». On peut d’abord en effet se demander en quoi les qualités personnelles des individus, par exemple leur capacité d’initiative, étaient absentes dans le procès de travail industriel, les sociologues du travail ayant montré que même une chaine de montage taylorisée ne pouvait fonctionner correctement si les ouvriers ne faisaient qu’appliquer les consignes de la direction. Au-delà, la concurrence entre les travailleurs est une donnée structurelle du capitalisme, concurrence dont les formes se renouvellent avec les transformations de ce dernier. C’est avoir une vision mythique du passé que de croire que la classe ouvrière formait un bloc homogène. Les inégalités que Thierry Pech pointe au sein des classes populaires ne sont pas nouvelles, même si elles ont été évidemment reconfigurées en partie sous l’impact des mutations du capitalisme.  

Mais surtout, le caractère sociologiquement  « composite » des classes populaires sur lequel Thierry Pech met essentiellement l’accent n’explique rien par lui-même. Pourtant, il note que la classe ouvrière « n’a pas seulement perdu en nombre et en cohérence : elle s’est aussi dépouillée d’une conscience d’elle-même et des grands récits qui lui donnaient forme ». Et en effet, la force d’un imaginaire social porteur de « lendemains qui chantent », le communisme ou le socialisme, surdéterminait autrefois l’identité des individus qui avaient une « identité de classe ». Une fois cet imaginaire disparu, suite notamment à l’expérience du « socialisme réellement existant », l’identité de classe s’est d’autant plus vite effondrée que la restructuration du capital a entrainé une dispersion des salariés avec la fin des grandes concentrations ouvrières, le tout sur fond de défaites sociales considérables.

De plus, les contradictions, mises longtemps sous le boisseau par une conception qui hiérarchisait les combats et les priorités en les soumettant à la question sociale et aux organisations qui la représentent, n’ont pas manqué de resurgir. C’est le cas, par exemple de la lutte contre l’oppression des femmes ou contre le racisme et des questions écologiques. Or il existe dans la société une multiplicité d’oppressions et de dominations croisées qui se renforcent réciproquement et qui ne peuvent se réduire à la seule opposition capital/travail, même si cette dernière reste cruciale. Une même personne peut à la fois être exploitée par le capital, opprimée par d’autres exploités, ou en opprimer d’autres, et prise dans des configurations discriminantes. La prise de conscience de ces multiples rapports de domination entraîne que l’appartenance sociologique au salariat ne suffit plus à déterminer l’identité des individus, leurs comportements et leurs priorités.

Il ne suffit donc pas de prendre en compte les transformations sociologiques des classes populaires pour comprendre la situation actuelle, mais il les faut rapporter à l’absence d’une perspective émancipatrice partagée qui permettrait de dépasser leurs divisions internes. Et c’est là que git un problème que n’évoque même pas Thierry Pech. Car enfin, comment évoquer le rapport entre les classes populaires et la gauche sans dire un mot des politiques menées depuis des décennies par des gouvernements se réclamant de la gauche ? Comment ne pas voir que les politiques néolibérales menées par ces gouvernements ont détruit le rapport d’adhésion qui pouvait exister entre la gauche et les classes populaires, obérant ainsi toute perspective d’avenir désirable ? Quand les politiques menées entraînent une régression sociale quasi généralisée, comment ne pas voir que cela est à la racine de l’opposition que note Thierry Pech entre « les pauvres et ceux que l’on qualifie d’assistés (…) qui dépendent des minimas sociaux et dont on souhaite d’autant plus s’éloigner qu’on craint de devoir les rejoindre un jour à la faveur d’un accident de la vie ». Cet « accident de la vie » a un nom que se refuse à nommer Thierry Pech, les politiques néolibérales au service du capital.

Cette tribune a été publiée sur lemondefr.

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