La parentalité en psychanalyse

Au sein de notre justice, la notion « d’intérêt de l’enfant » se retrouve majoritairement influencée par des croyances et des préjugés d’ordre psychanalytiques. Cet article a pour finalité de montrer qu'il existe bien deux discours diamétralement opposés et parfaitement antagonistes en matière de psychologie de l'enfant.

Résumé

En France, sur 14000 psychiatres, environ 9500 sont de pratique psychanalytique. Les magistrats sont majoritairement formés et conseillés par de tels psychiatres dont certains vont même jusqu’à se prétendre « scientifiques ». Ainsi au sein de notre justice, la notion « d’intérêt de l’enfant » se retrouve majoritairement influencée par des croyances et des préjugés d’ordre psychanalytiques. Cet article a pour finalité de montrer que les dogmes infondés de la psychanalyse revendiquent, à tort, une hiérarchisation des rôles parentaux. Cette conceptualisation de la parentalité revient finalement à prétendre qu’il existerait un parent « inférieur » et un parent « supérieur »… et en cas de séparation parentale, les ténors de la psychanalyse suggèrent aux magistrats de prioriser les relations de l’enfant avec le parent dit « supérieur » sous prétextes d’âge de l’enfant et/ou d’éventuels conflits entre les parents ! C’est notamment pour cette raison que les enfants de parents séparés ne voient généralement leur « parent inférieur » que 4 jours par mois, que dans 20% des situations [1] les liens affectifs père-enfant sont définitivement détériorés et qu’à cause de cela plusieurs centaines de pères de famille se suicident chaque année [2].

Sur la base du concept psychanalytique, les différentes perceptions de la parentalité peuvent être séparées en 3 groupes :

  • La parentalité (et donc les besoins de l’enfant) selon la psychanalyse,
  • Les avis et les opinions contredisant le discours psychanalytique,
  • Le constat scientifique.

La parentalité (et donc les besoins de l’enfant) selon la psychanalyse

Bien que ce soit contredit par la psychologie scientifique contemporaine, la psychanalyse enseigne toujours ces « théories » infondées : « Stade phallique (vers 4 ans) : Jusque-là le père était vécu comme une mère auxiliaire. / quand le père réel est inexistant, le rôle paternel est tenu par tout ce qui sépare la mère de l’enfant, que ce soient le travail dans la journée, un membre de la famille… etc. / il faut que la fonction du père soit reconnue par la mère, puis par l'enfant. / Cette fonction paternelle doit exister dans l'esprit de la mère dés le début. ».

Sans aucune preuve, la psychanalyste Françoise Dolto estimait que l’âge de la prise de conscience du père par l’enfant se situait vers les 18 mois de l’enfant [3]. Par ailleurs, elle ajoutait : « il est dans l'ordre des choses qu'un père ne s'occupe pas de son enfant bébé : ce n'est pas le rôle d'un homme. ».

Le psychanalyste Aldo Naouri précise [4] : « Tout enfant a trois pères : un père géniteur, un père social  /  et un père fonctionnel, celui qui remplit la fonction de père. Ces trois pères peuvent n’en faire qu’un. Ou pas. / la présence réelle, effective, du père aux cotés de l’enfant n’est pas absolument indispensable. /  c’est une fonction, disons atomisable. N’importe qui peut la remplir (un oncle, un professeur, un ami de la famille, une grand-mère même...) … ».

Le psychanalyste Donald W. Winnicott soutient lui aussi que le père n’existe pas en tant que « père », mais en tant que « mère » pendant un stade qu’il qualifie de « primaire » [5] : « Dans ce contexte, je laisse de côté les relations père-nourrisson parce que je parle de phénomènes primaires, ceux qui concernent la relation du nourrisson à sa mère ou au père, qui n'est qu'une autre mère. ».

Le psychanalyste Jacques Lacan précisait [6] que le père se doit d’être : « en retrait des premières appréhensions affective de l’enfant ».

Le psychanalyste Maurice Berger est l’auteur d’un « récit » censé prouver qu’un père ne peut pas remplacer une mère [7]. A ce titre, il écrit : « Ce texte, destiné aux parents et aux professionnels,fait lepoint sur les connaissances actuelles en matière de garde alternée pour les bébés. Il sera réactualisé en fonction des publications scientifiques nouvelles. / Ce thème a fait l'objet de très nombreux ouvrage écrits par des spécialistes de notoriété internationale / Plusieurs de ces travaux ont été publiés entre 1945 et 1950, et leur validité a donc pu être confirmée avec un recul suffisant. ». Effectivement, tout le monde se doute que de très nombreux travaux ont eu lieu depuis 1950 et qu’un père ne peut pas remplacer une mère… Par contre, le psychanalyste Berger a oublié de procéder à l’opération « inverse » qui consiste à prouver qu’une mère ne peut pas remplacer un père !

La psychanalyste Catherine Dolto est l’auteure de plusieurs petits livres destinés aux très jeunes enfants. Dans l’un d’eux intitulé « Les papas », elle écrit : « Il arrive que les parents se séparent et qu’un autre homme nous élève, on peut l’aimer de tout notre cœur et l’appeler papa si on en a envie. / Il y a des papas qui s’occupent de la maison presque que comme des mamans, mais ils restent des papas. Il y a aussi des papas qui ne font rien dans la maison mais ce sont quand même de bons papas. ». Il est à noter qu’aucun propos de ce genre n’est inscrit dans le livret intitulé : « Les mamans » ! Au contraire, on peut y lire : « C'est dur de partager sa maman avec l'homme qu'elle aime. Parfois ce n'est pas notre père de naissance. ». Pour quelle raison n’écrit-elle pas : « C'est dur de partager son papa avec la femme qu’il aime. Parfois ce n'est pas notre mère de naissance. » ?!

Sigmund Freud écrit [30] : « Ce n'est pas sans de bonnes raisons que la tétée du sein de la mère par l'enfant est devenue le prototype de toute relation amoureuse. La trouvaille de l'objet est, à proprement parler, une retrouvaille... ».

Dans son dernier livre [31], Sigmund Freud a défendu le rôle de la mère comme « unique, sans parallèle, établit invariablement pour toute une vie comme le premier et le plus fort objet d'amour et comme le prototype de toutes les relations amoureuses ultérieures ». En réalité, Freud ne fonde cette affirmation que sur ses interprétations personnelles des histoires de ses patients…

Les avis et les opinions contredisant le discours psychanalytique

Le psychosociologue et psychothérapeute Jean-Luc Tournier écrit [8] : « C’est quoi un « père concret » ? Un père concret, c’est d’abord, cela je vous le dis, un père physique, un père incarné, et non pas ce qu’on a répété avec la psychanalyse, par exemple un père symbolique qui a une fonction de séparateur. / Le moment où les enfants – écoutez ce point clé – ont le plus besoin de leur papa, c’est pas à 13 ans, 16, 18 ans, ni même à 7, ni même à 3 ans, c’est dans les deux premières années de leur vie. / Et on se rend compte que lorsque le papa est présent dans les deux premières années de la vie de son enfant, réellement présent, réellement près de son enfant, réellement investi, il y a 98 % de chances pour qu’il ne le lâche jamais. ».

Le psychanalyste canadien Guy Corneau écrit [9] : « Les psychologues ont cru jusqu'ici que le rôle du père débutait à la troisième ou à la quatrième année de l'enfant, quand celui-ci pouvait parler. Les psychanalystes sont parfois allés jusqu'à interpréter comme une frustration bénéfique et nécessaire la semi-présence du père dans la famille. Or les trente dernières années de recherches en psychologie du développement ont réservé bien des surprises à leurs auteurs. Aux Etats-Unis et en Norvège, plusieurs études, conduites auprès de populations de garçons qui présentaient des problèmes, ont abouti à des conclusions similaires, qui bouleversent bien des croyances : c'est au cours des deux premières années de leur existence que les garçons ont absolument besoin du père. ».

Le psychanalyste et pédopsychiatre Patrick Ben Soussan écrit [10] : « Soit marqué de féminité, s’il te faut contredire chaque jour la grande Françoise Dolto qui sur ce sujet n’a pas écrit que des vérités. / Et laisse tomber ces mêmes assurances de tous nos maîtres à penser, qu’ils s’appellent Lacan – assurant que le père se devait d’être « “en retrait” des premières appréhensions affectives / – ou D. W. Winnicott – qui écrivait… mais il y a bien longtemps, en 1944 : « On ne peut affirmer qu’il soit bon que le père apparaisse tôt en scène dans tous les cas « Le père », dans L’enfant et sa famille, – ou encore Aldo Naouri – qui lui pousse le pompon quand même bien loin en écrivant : « On doit chercher le père dans la mère et pas ailleurs, parce que les autres lieux, même ceux qu’il occupe réellement, n’ont pas grande importance par rapport à celui-là. / Préfère-leur Jean Le Camus, qui a si bien dit Le vrai rôle du père. Lève-toi et marche, toi, le futur père. Quand il sera là, porte ta fille, change ton fils, parle-leur, pense-les. Échange avec ta compagne, la mère de tes enfants. Qui ne vous appartiendront jamais. Mais à qui vous aurez montré, ensemble, que le monde se construit, avec l’un et l’autre, différents mais tellement semblables en humanité. Tu ne seras jamais une mère-bis, une doublure, un doublon ; tu ne feras jamais pareil, tout comme. Un père qui materne, ça n’existe pas, il n’existe qu’un père qui s’occupe de son enfant. Ces pères-là, ils existent. Je caresse l’espoir que tu sois l’un d’eux, bientôt. ».

Le psychanalyste Boris Cyrulnik écrit [11] : « On sait que le père est porteur d’une odeur de musc qui le caractérise, que la mère inhale ses molécules odorantes et qu’en fin de grossesse, on les retrouve dans le liquide amniotique ». Voilà donc une preuve que l’odeur du père est reconnue par le bébé avant même sa naissance ! Au cours des premiers jours de sa vie, le bébé apprend à reconnaître et à apprécier l’odeur et la voix des gens qui le lavent, le bercent, le chatouillent. Démuni, le bébé cherche des odeurs qu’il connaît pour le rassurer : celle de sa mère et... celle de son père. C’est à ce moment que la présence du père est plus qu’importante. Malheureusement, dans la plupart des cas, les congés de paternité ne durent pas assez longtemps pour soutenir cet attachement par le corps qui est si important pour le développement de l’enfant. Mais ce lien biologique n’est pas la seule chose qui sert à définir la paternité. Avec les années, le lien biologique qui relie un enfant à son père se transforme en un lien beaucoup plus social. Le père, au sein de la famille, propose à l’enfant un modèle social qui est différent de celui de la mère. Cette spécificité du rôle du père par rapport à celui de la mère est déterminante dans le développement social de l’enfant. En d’autres mots, le père donne à l’enfant une autre vision du monde, d’autres façons d’aborder les situations, et cette richesse d’expériences est  bénéfique. Malheureusement, dans un contexte où les divorces font souvent que les pères ont de la difficulté à assurer une présence soutenue auprès de l’enfant, un grand pan de relations sociales version mâle est plus ou moins escamoté. ».

Depuis 1990, l'association « Béziers-périnatalité » organise des rencontres nationales de périnatalité. Les intervenants d'horizons pluridisciplinaires sont venus témoigner de leur pratique, de leur recherche et de leur réflexion sur le thème « le père, l'homme, le masculin en périnatalité » [12] : « L’ensemble du colloque a permis de dégager les spécificités liées à l’implication accrue du père au cours de la grossesse et auprès du jeune enfant. La paternité dans le contexte actuel tend à revêtir une nouvelle image dont le rôle auprès du nourrisson ne s’apparente pas à celui d’une « pseudo-mère » et dans lequel l’identité masculine peut s’exprimer. ».

La psychanalyste Geneviève Delaisi de Parseval écrit ceci [13] : « Le père est tout aussi important et compétent que la mère auprès du bébé, toutes les études récentes le démontrent. ».

Sur son blog, le psychothérapeute Georges Blond écrit [14] : « En raison du caractère irréfutable des possibilités biologiques, la question de la légitimité du père se pose d’une toute nouvelle façon, qui en appelle à remettre radicalement en cause la position psychanalytique traditionnelle qui vise à faire du père une simple figure de rhétorique, ne dépendant que du discours de la mère, et étant conditionné par lui. ».

Le constat scientifique

Pour justifier la politique de jugement privilégiée par les magistrats vis-à-vis du choix des différents modes de résidence des enfants de parents séparés, Joan B. Kelly (docteur en psychologie de l’Université de Yale, psychologue clinicienne et directrice du Centre de médiation de Californie du Nord) écrit [15] : « This maternal preference was reinforced by untested psychoanalytic theory that focused on the exclusive importance of the mother …/... ». Traduction proposée : « Cette préférence pour la mère a été renforcée par la théorie psychanalytique non validée qui met l'accent sur l'importance exclusive de la mère… ».

Richard A. Warshak (clinicien, chercheur et professeur de psychiatrie clinique à l'Université de Texas Southwestern Medical Center) constate que ceux qui s'opposent à ce que les jeunes enfants découchent de chez leur mère citent généralement certaines théories et concepts de développement de l'enfant et des études empiriques pour défendre leurs recommandations [29] : « la théorie de l'attachement (Bowlby, 1969, 1973,1980) et les théories psychanalytiques du développement (Erikson, 1963, 1968; Mahler, Pine et Bergman, 1975). ». Il ajoute : « Même lorsque le cadre théorique n'est pas explicitement identifié, des termes comme objet principal d'attachement, la confiance de base, le fractionnement, et la séparation et de l'individuation signalent les contributions de ces théories. ». Le texte d'origine est en anglais. Nous vous le soumettons ci-après : « Proponents of overnight restrictions generally cite certain theories and concepts of child development and empirical studies to defend their recommendations. Concerns about the harmful impact of two different nighttime caregivers, or two different settings, are most often voiced in the context of attachment theory (Bowlby, 1969, 1973,1980) and psychoanalytic theories of development (Erikson, 1963, 1968; Mahler, Pine, & Bergman, 1975). Even when the theoretical framework is not explicitly identified, terms such as primary attachment object, basic trust, splitting, and separation and individuation signal contributions from these theories.... ».

Michael E. Lamb (docteur en psychologie de l’Université de Yale, professeur et chef du Département de Psychologie Sociale et de Développement à l'Université de Cambridge) précise [16] : « Il y a des preuves substantielles que les nourrissons forment des attachements avec, aussi bien les mères et les pères, à peu près au même point, pendant la première année de vie. / A l'exception de l'allaitement, il n'y a pas de preuve que les femmes soient biologiquement prédisposées à être de meilleurs parents que les hommes. Les conventions sociales, et non les impératifs biologiques, fondent la division traditionnelle des responsabilités parentales. ».

Jean Le Camus (professeur émérite de Psychologie à l'Université de Toulouse le Mirail, créateur de l'équipe « Psychologie du jeune enfant ») précise [17] : « On sait aujourd'hui sans ambiguïté que, dès la naissance, le père est, autant que la mère nécessaire au développement affectif et psychologique de l'enfant. L’attachement et l’angoisse de séparation existent à l’égard du père comme à l’égard de la mère. L’attachement est aussi fort pour l’un que pour l’autre et la séparation d’avec son père lui est aussi préjudiciable que d’avec sa mère. ».

Le Professeur Le Camus précise encore [18] : « A l'aube du XXIe siècle, il ne paraît plus possible de soutenir que la fonction du père n'est légitimée que par le bon vouloir de la mère, que cette fonction peut être indifféremment remplie par un homme ou une femme, qu'elle n'a de prise qu'à partir de l'âge de 18 mois ou à partir du moment où l'enfant est entré dans le stade oedipien, qu'elle se réduit à l'introduction et la mise en application de la Loi – autant d'affirmations convenues qu'on répète à longueur d'ouvrage sans même se donner la peine de les soumettre à l'épreuve de l'expérience clinique. Il n'y a pas un "âge de la mère" au cours duquel l'enfant aurait seulement besoin d'affection, puis un "âge du père" au cours duquel prévaudrait le besoin d'autorité. C'est dès le commencement et tout au long de l'enfance que la mère et le père doivent se rendre présents et s'impliquer chacun à sa manière comme de véritables co-acteurs de la structuration psycho-affective et du développement de leur enfant. ».

Jean Le Camus écrit également [32] : « Pour finir, je persiste à écrire que certaines formulations des psychanalystes ne manquent pas de laisser perplexe le psychogénéticien de terrain que je suis et que je reste : c’est pour cela que dans Le Vrai Rôle du père (Odile Jacob, 2000), je définis la fonction du père comme immédiate – et non tardive –, pluridimensionnelle – et non unidimensionnelle –, concrète – et pas seulement symbolique. Sur un nombre non négligeable de sous-thèmes, je m’écarte considérablement de ce que suis porté à appeler des idées reçues (le prêt-à-penser de la paternité en quelque sorte) et notamment de divers poncifs véhiculés par des psychanalystes : « Il n’y a de véritable autorité paternelle que reçue d’une femme…, on doit chercher le père dans la mère et pas ailleurs…, la fonction du père peut être indifféremment exercée par un homme ou par une femme…, c’est lorsque l’enfant a atteint l’âge de 18 mois que les hommes normalement virils commencent à s’occuper de lui »… ».

Les psychologues et chercheuses Mary Main et Donna Weston (Université de Berkley, Californie) précisent [19] : « Les enfants se sentent en sécurité que ce soit avec leur père ou avec leur mère. Un enfant peut très bien être sécurisé à un moment avec sa mère et sécurisé à un autre moment avec son père. Et il n'y a pas de corrélation entre les deux. ».

Blaise Pierrehumbert (psychologue, chercheur et professeur au Service Universitaire de Psychiatrie de l'Enfant et de l'Adolescent à l'Université de Lausanne) précise [20] : « Bowlby le pensait et avait émis l’hypothèse de la monotropie : il n’existerait qu’une seule figure d’attachement possible (la mère). De nombreuses études réalisées par la suite ont infirmé cette théorie et ont montré que ce qui comptait avant tout, c’était la qualité respective des différents lieux et personnes que l’enfant rencontre. Le père et la mère, la famille et les professionnels de l’enfance ne sont donc pas exclusifs les uns des autres. Loin d’être un risque, l’existence de plusieurs lieux d’attachement possible constitue un enrichissement et un facteur de résilience pour l’enfant. Qui plus est, un lien sécurisant établi avec une personne pourra compenser la relation anxiogène développée avec une autre. C'est que l'insécurité de l'enfant est souvent imputable à la mauvaise relation ou approche de la mère à son enfant au tout début de la vie. ».

Gérard Neyrand (sociologue et professeur à l’université de Toulouse et directeur du Centre interdisciplinaire méditerranéen d’études et recherches en sciences sociales - CIMERSS) écrit ceci [34] : « Ainsi, au tournant des années 1990, la vision de cette pratique était encore très négative, alimentée par une certaine tradition des discours cliniques à orientation psychanalytique, qui la dénonçaient comme déstabilisante pour l'enfant et l'empêchant de se construire dans un rapport apaisé à son environnement, ce que semblait offrir la continuité de la vie quotidienne avec un seul des deux parents. ». Gérard Neyrand soulève également comme facteur retardateur à la pratique de la résidence alternée cette explication : « Le premier niveau d'opposition s'inscrit dans la continuité des résistances initiales des professions psychologiques à la pratique de l'alternance [NDLR : Par « professions psychologiques », il faut comprendre « psychanalyse ».], tout en se concentrant sur un critère qui, pour elles, est rédhibitoire, l'âge précoce de l'enfant concerné, et vont donc se retrouver essentiellement chez des pédopsychiatres et des professionnel(le)s de la petite enfance. Ce courant se cristallise autour d'une figure majeure du champ psychiatrique, engagée de façon militante à plusieurs niveaux, dont celui de la résidence alternée précoce, dans la défense d'une vision traditionaliste caricaturale de la famille, politiquement marquée, et qui reste indexée aux formulations des années 1950 des fonctions parentales pour lesquelles le seul soignant valable du jeune enfant reste sa mère. Ce mouvement aboutit à l'élaboration d'une sorte de manifeste antirésidence alternée, intitulé Le livre noir de la garde alternée, et dont la parution engendre des réactions que l'on pourrait qualifier de contrastées. ».

Gérard Poussin (Professeur émérite de psychologie clinique à l'université Pierre Mendès-France de Grenoble) écrit [33] tout en faisant référence à l'étude de Solomon et George :  « …/… Pour Freud, par exemple, l'enfant s'appuie sur l'objet des pulsions d'autoconservation dans son choix d'un objet d'amour, car pour lui, « à l'origine, la satisfaction sexuelle avait un objet sexuel en dehors du corps propre : le sein maternel ». C'est la théorie de « l'étayage »…/… Pour certains cliniciens [NDLR : ces cliniciens sont tous de pratique ou dobédience psychanalytique] pourtant, la confusion est encore présente et ils se réfèrent à la théorie de l'attachement tout en lui attribuant des caractéristiques qui étaient celles de la théorie de l'étayage [NDLR : cette théorie est purement psychanalytique]. On peut ainsi entendre que « seule la mère peut être une figure d'attachement pour le jeune enfant» et qu'il est donc dangereux qu'il ne passe pas la majeure partie de son temps avec elle (notamment la nuit, comme le stipulent Solomon et George). La notion de coparentalité serait alors partie remise et ne pourrait s’appliquer qu'au-delà de l'âge de 6 ans .../…. Mon expérience croisée entre la recherche et la clinique m'amène à conclure au contraire qu'il est souhaitable de favoriser la coparentalité dans l'après divorce dès le plus jeune âge. ».

Gérard Poussin écrit encore [21] : « …/… À part un préjugé systématiquement défavorable à l’égard des pères, je ne vois pas ce qui le justifie. À ceux qui prétendent que ce préjugé n’existe pas, je citerai seulement le passage suivant : « Il est dans l’ordre des choses qu’un père ne s’occupe pas de son enfant bébé : ce n’est pas un rôle d’homme. […] C’est lorsque l’enfant atteint l’âge de la marche – à 18 mois – que les hommes normalement virils commencent à s’occuper de lui. Ceux qui s’occupent des bébés sont généralement en grande partie marqués de féminité et, pour ainsi dire, jaloux que ce soient les mères les porteuses. ». Pour être juste, il faut souligner que F. Dolto tenait ces propos pour contrer le discours de certaines mères qui se fondent sur des réactions psychosomatiques de l’enfant petit pour présenter le père comme un homme dangereux qui ne sait pas s’occuper d’un bébé. Elle explique d’ailleurs un peu avant que « si l’enfant était confié au père, il se produirait les mêmes signes symptomatiques s’il ne voyait la mère que rarement ». Le problème est que les propos sur le père « normalement viril » rencontrent trop opportunément une idéologie maternaliste dominante qui va en conclure que le père n’a pas besoin d’exister avant que son enfant ait 18 mois. ».

Chantal Zaouche-Gaudron (professeure en psychologie du développement à l’Université de Toulouse le Mirail et Directrice de l’Ecole Doctorale CLESCO) et Amandine Baude (Doctorante) précisent [22] : « …/… Le père constitue très tôt une des principales figures d’attachement dans la vie de l’enfant contribuant à la construction de son affectivité et amorçant, de par son style spécifique, les processus d’autonomisation et d’affirmation. Ce partenaire influence l’adaptation socio-affective de l’enfant à travers son degré d’engagement dans les interactions directes, mais aussi à travers son investissement dans différentes dimensions du parentage et, notamment, dans les domaines des soins physiques, du jeu ou encore de la discipline. ».

Le psychologue Ned Holstein écrit ceci dans une de ses publications : « The intellectual basis of the courts’ current fixation with sole custody has not withstood objective scrutiny. It started as a psychoanalytic theory — never proved by observation — that after a divorce, children need one primary caretaker and one home. » [35].

Conclusion

Pour les psychanalystes, la relation père-enfant ne compte pas. Lorsqu’un père est présent auprès de son enfant, si c’est avant 18 mois, il manque de virilité ! Dans le meilleur des cas, un bon père ne peut être qu’une mère-bis ! Dans tous les cas, le père n’a d’existence auprès de son enfant que si la mère le souhaite et à ce titre, un père qui aime son enfant est tout simplement jaloux de la maman… ! Rappelons enfin que TOUS les prétendus « spécialistes de l’enfance », farouchement opposés à la résidence alternée, sont de pratique psychanalytique.

Cela ne signifie pas que tous les psychanalystes sont opposés à la résidence alternée. Certains sont capables de s’opposer aux dogmes ancestraux de la psychanalyse. Les enfants aiment autant leurs deux parents et réciproquement. Il n’existe aucune hiérarchie dans tout cela ! Les avis et autocritiques de ces thérapeutes et psychanalystes sont primordiaux. Ils méritaient plus que tout leur place dans ce billet pour souligner que les divergences flagrantes sur ce sujet sont loin d’être le fruit d’une querelle d’experts entre psychologues scientifiques et psychanalystes. Certains psychanalystes contestent eux aussi les préjugés des dogmatiques. Cela n’a d’ailleurs pas échappé à Hélène Gaumont-Prat (professeure et directrice du Laboratoire de Droit de la Santé à l’Université Paris-8 et ancien membre du Comité Consultatif National d’Éthique de 1998 à 2007). Dans une de ses études [23], elle déplore à juste titre : « La diabolisation de la résidence alternée, en France par des psychanalystes, d'ailleurs souvent divisés, (ce qui en affaiblit considérablement la portée), s'apparente à de nombreux débats récurrents sur des questions touchant à l'être humain et opposant médecine, justice et psychanalyse, où cette dernière se trouve fortement discréditée par la neurobiologie. ».

Avec des outils validés et une démarche scientifique, la psychologie scientifique contemporaine prouve que le père, autant que la mère, joue un rôle capital dans le développement de l’enfant et cela dès son plus jeune âge (Raphaèle Miljkovitch, Chantal Zaouche-Gaudron, Gérard Poussin, Jan Piet H. de Man, Richard A. Warshak, Joan B. Kelly, Robert Bauserman, Michael Lamb, William Fabricius, etc.).

En France, via un lobbying permanent sur le législateur et sur les magistrats, la psychanalyse impose à la société toute entière sa propre perception des besoins de l’enfant en matière de parentalité. Pour mémoire les indicateurs de souffrance de la garde classique (prônée par les dogmatiques) sont les suivants :

  • Près d'un enfant de parents séparés sur 5 ne voit jamais son père [24],
  • 71 % des élèves qui décrochent au secondaire n'ont pas de père [25],
  • 90 % des enfants qui font une fugue n'ont pas de père [25],
  • Chaque année plusieurs centaines de pères de famille se suicident du fait qu'ils n'ont plus de lien avec leurs enfants [2],
  • Niveau élevé de dépression chez l'enfant, Abus de substance illicites et licites, Toxicomanie plus fréquente, idem pour l’alcool, TDAH (Trouble Déficit de l'Attention Hyperactivité) [26] [27].
  • Moins bons résultats scolaires qu'en résidence alternée [28].

Sans être exhaustif sur l’ensemble des condamnations faites à la psychanalyse dans les nombreux états dans le monde, rappelons succinctement celles-ci :

  • En 1980, la majorité des références freudiennes sont retirées du DSM notamment pour absence de scientificité (voir les écarts entre le DSM2 et le DSM3).
  • En 2004, l’INSERM a produit un épais rapport démontrant l’inefficacité thérapeutique de la psychanalyse pour la majorité de troubles mentaux (Psychothérapie. Trois approches évaluées. Paris : Éditions de l’Inserm, Page 568).
  • En 2010, un rapport de la HAS (Haute Autorité de la Santé) conclut que la psychanalyse n’est pas à recommander pour traiter l’autisme.

Soulignons également qu’une bonne partie de ces dogmatiques farouchement opposés à l’instauration d’un principe de présomption de résidence alternée dans le code civil (en lieu et place de celle qui est actuellement en pratique) sont aussi largement impliqués dans le scandale de l’autisme.

 

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[1] INED - Quand la séparation des parents s’accompagne d’une rupture du lien entre le père et l’enfant : https://www.ined.fr/fr/publications/population-et-societes/separation-parents-rupture-lien-pere-enfant/

[2] Travaux préparatoires à l’élaboration du Plan Violence et Santé en application de la loi relative à la politique de santé publique du 9 août 2004 (Docteur Anne Tursz - Mai 2005 - approuvé le Ministère de la Santé et des Solidarités - voir la page 71 entre autres) : https://static.mediapart.fr/files/2017/09/05/plan-violence-sante2005.pdf

[3] Françoise Dolto, « Quand les parents se séparent » - Page 53.

[4] Aldo Naouri, Interview dans Femme Actuelle – n°684 – 1999.

[5] Donald W. Winnicott, « La mère suffisamment bonne » - Page 97.

[6] Jacques Lacan - « Propos sur la causalité psychique », dans Écrits (1956), Paris, Le Seuil, 1966.

[7] Le droit d'hébergement du père concernant un bébé - Dr Maurice Berger - Août 2003.

[8] Du bon usage du père – Lien : Lien

[9] Guy Corneau - Père manquant, fils manqué - Éditions de l’Homme – 1989 – p26.

[10] Patrick Ben Soussan - Même les pères ! – Spirale 2003/4 – n° 28 : http://www.cairn.info/article.php?REVUE=spirale&ANNEE=2003&NUMERO=4&PP=75

[11] Boris Cyrulnik :http://www.montrealpourenfants.com/100-article-paternite/la-revanche-des-peres.html?CID=66

[12] Le père, l'homme, le masculin en périnatalité - Article paru dans le Carnet/Psy no 47 - Pages : 19-20 : http://www.carnetpsy.com/Library/Applications/Article.aspx?cpaId=1146

[13] Geneviève Delaisi de Parseval  - « La part du père » - Ed. du Seuil – 1981.

[14] Georges Blond : http://unenfant-deuxparents.metawiki.com/Paternonsemperincertusmaternonsempercerta

[15] Joan B. Kelly, Children’s Living Arrangements Following Separation and Divorce : Insights From Empirical and Clinical Research - Page 36 - 2007.

[16] Michael E. Lamb - « The development of Father-Infant Relationship » - John Wisley - New York – 1996.

[17] Jean Le Camus, « Pères et bébés » - L'Harmattan - 1998.

[18] Jean Le Camus, « Le vrai rôle du père » - Odile Jacob – 2000.

[19] Marie Main et Donna Weston - The quality of the toddler's relationship to mother and father Child development – 1981.

[20] Pierre Humbert Blaise - « Premier lien, théorie de l'attachement » - Odile Jacob 2003.

[21] Gérard Poussin - L’alternance épouvantail et le problème des séparations parentales avec des enfants en bas âge – Spirale 2009/1 - N° 49 : http://www.cairn.info/article.php?ID_REVUE=SPI&ID_NUMPUBLIE=SPI_049&ID_ARTICLE=SPI_049_0105

[22] Chantal Zaouche-Gaudron et Amandine Baude - L’adaptation socio-affective d’enfants de quatre à 12 ans en résidencealternée : une approche écosystémique – Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence 61(2013) - Page 348 – 2013.

[23] Hélène Gaumont-Prat - « La résidence alternée à l'épreuve du droit comparé - France-Belgique » - Droit de la famille n° 7, Juillet 2012, étude 15.

[24] Quand la séparation des parents s’accompagne d’une rupture du lien entre le père et l’enfant : http://www.ined.fr/fichier/t_publication/1644/publi_pdf1_population_societes_2013_500_peres_enfants.pdf

[25] Child Custody, Access and Parental Responsibility : the search for a just and equitable standard - Edward Kruk, M.S.W., Ph.D. The University of British Columbia December, 2008 : http://www.fira.ca/cms/documents/181/April7_Kruk.pdf

[26] Etude de Strohschein - 2007 : http://www.cmaj.ca/content/176/12/1711.full

[27] La relation père-enfant et l’ouverture au monde - Daniel Paquette – 2004 : http://www.cairn.info/revue-enfance-2004-2-page-205.htm

[28] Laurette Crétin – « Les familles monoparentales et l’école : un plus grand risque d’échec au collège ? » : http://cache.media.education.gouv.fr/file/82/31/6/DEPP_EetF_2012_82_Familles_monoparentales_237316.pdf

[29] Richard A. Warshak - CR21-FR - Blanket Restrictions - Overnight Contact Between Parents and Young Children - Family and Conciliation Courts Rewiew - Vol. 38 No.4. - October 2000 - 422-445 (Page 426)

[30] Freud - Trois essais sur la théorie sexuelle (1905) - Œuvres complètes - PUF, VI, 2006 : Voir page 161.

[31] Sigmund Freud - An outline of psychoanalysis - Ed. and trans. James Strachey -  New York Norton – 1940 -  Page 45.

[32] Jean Le Camus - La Paternité sous les regards croisés de la psychologie du développement et de la psychanalyse - ERES - « Petite enfance et parentalité » - 2001 - Voir page 151.

[33] Diane Khoury, Marie-Dominique Wilpert, Gérard Neyrand et Gérard Poussin - Père, Mère après séparation - ERES - 2015 - Voir pages 106 à 108.

[34] Diane Khoury, Marie-Dominique Wilpert, Gérard Neyrand et Gérard Poussin - Père, Mère après séparation - ERES - 2015 - Voir pages 57, 69 et 70.

[35] Ned Holstein : http://www.telegram.com/article/20100429/NEWS/4290680/1054/OPINION

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