Les psychanalyses : Des mythologies du XXe siècle ?

L’esprit de « scepticisme raisonnable », qui irrigue ce petit ouvrage à la dent dure, pourrait être résumé dans cette citation du psychiatre allemand Alfred Hoche, qui fut l’un des grands opposants aux idées freudiennes : « Il est certain qu’il y a du nouveau et du bon dans la doctrine freudienne de la psychanalyse. Malheureusement, le bon n’est pas neuf, et le neuf n’est pas bon. ».

Nicolas Gauvrit est mathématicien et docteur en sciences cognitives. Jacques Van Rillaer est professeur de psychologie à Louvain-La-Neuve en Belgique. Jacques Van Rillaer est aussi l’auteur de Les Illusions de la psychanalyse paru en 1981 à une époque où le lacanisme était à son apogée en France. Il est encore, entre autres, l’un des co-auteurs du célèbre Le Livre Noir de la Psychanalyse paru en 2005. Nicolas Gauvrit et Jacques Van Rillaer sont tous les deux contributeurs assidus à la revue Sciences et Pseudo-Sciences. L’ouvrage présenté ici appartient à la collection « Une chandelle dans les ténèbres » dirigée par le physicien Henri Broch, fondateur du « Cercle de la Zététique ».

Tout en restant parfaitement argumenté, ce livre de Nicolas Gauvrit et Jacques Van Rillaer : Les psychanalyses : Des mythologies du XXe siècle ?, dont l’originalité consiste à s’exprimer avec des mots simples et directs, est une critique sans concession des fondements de la psychanalyse. Il aborde les grands courants (freudisme, kleinisme, adlérisme…), ainsi que leurs avatars modernes, les « psychanalyses new-look » (rebirth , psychogénéalogie…).

L’esprit de « scepticisme raisonnable » qui irrigue ce petit ouvrage à la dent dure, pourrait être résumé dans cette citation du psychiatre allemand Alfred Hoche, qui fut l’un des grands opposants aux idées freudiennes : « Il est certain qu’il y a du nouveau et du bon dans la doctrine freudienne de la psychanalyse. Malheureusement, le bon n’est pas neuf, et le neuf n’est pas bon. ».

Les psychanalyses : Des mythologies du XXème siècle ? Les psychanalyses : Des mythologies du XXème siècle ?
Le contenu de ce billet est tiré de celui d'Igor Thiriez qui est psychiatre en établissement public de santé ERASME à Antony et des commentaires de Christophe André qui est également psychiatre et psychothérapeute au Service Hospitalo-Universitaire de l'hôpital Sainte-Anne à Paris.

Mais enfin Docteur! Pourquoi tant de haine ?

Les théories psychanalytiques et leurs applications diverses peuvent susciter chez moi diverses réactions, les plus extrêmes étant d’un coté le sentiment d’injustice et de révolte, de l’autre l’amusement et la moquerie. Je pense en revanche avoir suffisamment de recul sur mes émotions et sentiments pour savoir qu’il ne s’agit pas de haine, ni d’amour comme pourraient le suspecter certains. Par ailleurs, je conçois tout à fait que ma position « antipsychanalytique » puisse s’expliquer par les théories psychanalytiques elles-mêmes. Je déplore en revanche que cette démarche aboutisse la plupart du temps à une argumentation ad hominem : une tendance à ne plus débattre de mes arguments mais de ma crédibilité. Le fait que les théories psychanalytiques puissent tout expliquer constitue d’ailleurs leur plus grande limite en ce qu’elles n’incitent pas ceux qui les prêchent à aller chercher des explications ailleurs.

Mais Freud a pourtant apporté de bonnes choses !

Oui tout à fait. Reconnaissons à Freud d’avoir relayé quelques idées essentielles :

  1. Nous ne sommes pas conscient de tout ce qui se passe dans notre tête,
  2. La sexualité est une composante essentielle de la vie,
  3. Un problème affectif ou un traumatisme infantile peuvent se répercuter sur le comportement à l’âge adulte,
  4. Le comportement des parents influence celui des enfants,
  5. Ça fait du bien d’être écouté, et ça peut même soigner.

Il ne s’agit pas de grandes découvertes puisque ces idées étaient déjà largement partagées à l’époque (certaines depuis l’antiquité) mais on peut reconnaitre à Freud d’avoir su les reformuler et les diffuser mieux que personne. Le problème freudien est en réalité parfaitement résumé par un certain Alfred Hoche (professeur de psychiatrie à Fribourg) en 1908 :

Il est certain qu’il y a du nouveau et du bon dans la doctrine freudienne de la psychanalyse. […] Malheureusement, le bon n’est pas neuf et le neuf n’est pas bon.

Mais alors, qu’est-ce qui n’est pas bon ?

Ce que Freud a construit autour de ces idées, à savoir que les troubles mentaux découleraient du refoulement de pulsions et de souvenirs de thématique sexuelle, mais qu’en retrouvant ses souvenirs et en assumant ces pulsions, on pourrait soigner ces troubles mentaux.

Cette opération de refoulement définit quasiment à elle seule l’inconscient freudien. C’est de là que vient l’idée d’une cause profonde, forcément traumatique mais malencontreusement oubliée qu’il serait impossible de déterrer sans l’aide d’un bon psychanalyste.

Mais comment pouvez-vous savoir que c’est faux ?

Je serais bien incapable de « savoir » que c’est faux, ni de le prouver. Formulée comme telle, l’hypothèse d’un souvenir oublié et caché qui serait à l’origine de symptômes ne peut pas être réfutée. Il en est de même pour le fameux complexe d’Œdipe.

A partir du moment où une théorie est formulée de manière à ne pas pouvoir être testée de façon fiable, on ne peut ni la réfuter, ni la valider. Or se priver du moyen d’évaluer la véracité ou la fausseté d’une hypothèse nous cantonne à y croire ou ne pas y croire. Or, lorsqu’il s’agit de soigner des maladies mentales, on ne peut se contenter selon moi d’en rester aux croyances.

Mais les psychanalystes ont tout de même de bonnes raisons d’y croire, non ?

Nous avons tous de bonnes raisons de croire à des théories irréfutables, qu’il s’agisse de l’existence de Dieu, des extra-terrestres ou d’une prochaine apocalypse. Cette croyance est d’autant plus renforcée que son irréfutabilité offre une source intarissable de confirmations potentielles. Il est effectivement très facile pour un freudien de voir des confirmations de la théorie freudienne chez n’importe quel patient, de même qu’un fervent catholique pourra voir dans chaque situation de la vie la confirmation de la présence de Dieu.

Mais le discours du patient ne peut-il tout de même pas révéler des problèmes dont il n’a pas conscience ?

Bien-sûr que si. C’est à partir de cette idée que Freud a développé sa technique de l’association libre qui vise à faire dire au patient ce qui lui passe par la tête avant de l’interpréter, principalement grâce à deux techniques : le décodage symbolique (ex. cigare = phallus) et le décryptage par « mots-ponts » (ex. innocence = virginité). Hélas, d’un coté, le psychanalyste aura tendance à sélectionner les données et à les interpréter pour confirmer sa théorie, de l’autre le patient sera progressivement conditionné (par renforcement) à livrer ce qui pourra être interprété pour confirmer les théories de son psychanalyste : la psychanalyse est ainsi une formidable machine à confirmer la psychanalyse.

En 1901, Fliess se risquait à critiquer son ami Freud et le fâcha avec cette phrase :

Le liseur de pensées ne fait que lire chez les autres ses propres pensées

Mais vous ne pensez pas que la psychanalyse a évolué depuis l’époque de Freud ?

Elle a certes évolué, mais sans jamais prendre le risque de formuler des hypothèses qui puissent être contredites par les faits. Du coup, les idées et théories se sont empilées les unes sur les autres sans qu’aucune ne puisse être vraiment reniée. Des efforts importants ont été consacrés au sauvetage et à l’immunisation de ces théories. L’exemple que je considère le plus éloquent est celui du complexe d’Œdipe. Initialement défini par Freud comme le fait qu’un garçon désire « tuer son père et avoir des rapports sexuels avec sa mère », il ne convenait pas forcément à toutes les observations si bien qu’il a été convenu que cet Œdipe puisse être « refoulé », ce qui expliquait alors pourquoi un garçon pouvait être agressif avec sa mère (l’agressivité traduirait en fait un désir incestueux) et tendre avec son père (une sorte de contre-investissement), un phénomène qui a aussi été justifié après coup par une « bisexualité inconsciente » qui fait que le garçon peut également se comporter comme une fille et vérifier la théorie. Enfin, la stratégie ultime d’immunisation reste le symbolisme. Le complexe d’Œdipe ne serait finalement pas à prendre si au pied de la lettre mais à considérer de manière symbolique : l’envie de « tuer le père » correspondrait ainsi plutôt à une confrontation au porteur de la loi. La vérité est ailleurs mais l’universalité du complexe d’Œdipe est préservée!

Mais, prétendez-vous que les psychanalystes sont des gens malhonnêtes ?

Certainement pas. Si les croyances les plus ancrées peuvent pousser certains à nier l’évidence, ça n’en fait pas pour autant des mauvaises personnes. Je parviens même à garder un à priori positif sur Freud et considère que ses tromperies étaient bien intentionnées, notamment la falsification de ces fameux 18 cas d’hystérie sur lesquels reposent une bonne partie de sa légende, ceci alors qu’il n’en a guéri aucun. Si dans son ensemble, le mouvement psychanalytique est effectivement l’un des plus corrompus de l’histoire, les psychanalystes sont pour la plupart des professionnels qui cherchent authentiquement à aider leurs patients, et la psychanalyse ne les empêche pas forcément d’y parvenir.

Mais, sachant qu’il y en a finalement peu, et surtout de moins en moins, vous devriez être rassuré, non?

Oui et non. Encore une fois, ce qui me dérange avec la psychanalyse, ce sont certaines idées (reçues) qu’elle véhicule et leur mise en application chez des patients atteints de troubles mentaux. Il n’est pas nécéssaire d’être un psychanalyste « officiel » pour offrir de telles pratiques. Contrairement à ce qu’en disent les défenseurs de la cause, la pensée psychanalytique imprègne toujours fortement la psychiatrie française. Il suffit de côtoyer des soignants à tous les niveaux pour s’en rendre compte. Les raisons sont certainement nombreuses : respect de la tradition, nostalgie, sympathie, autorité, désinformation ou manque de mise à jour des connaissances, et enfin, non des moindres, l’économie d’énergie. Il est en effet évident que les pratiques découlant de l’idéologie freudo-lacanienne sont énergiquement beaucoup moins couteuses que d’autres pour les soignants qui en font usage, surtout à court terme.

Mais quelles sont donc ces idées et pratiques psychanalytiques que vous désapprouvez ?

Je me limiterai à quelques exemples :

  • La mise en cause quasi-systématique et culpabilisante des parents, notamment des mères, au mépris des informations contradictoires apportées par les découvertes scientifiques, ceci jusqu’à s’en servir comme prétexte pour justifier les échecs thérapeutiques et préconiser des mesures d’éloignement.
  • La sacralisation du symptôme qui offre évidemment matière à interprétation et dont l’absence ou la disparition constitueraient un mauvais présage (ex. le mythe du déplacement, la psychose blanche). Les patients et les équipes sont donc davantage incités à ruminer sans fin autour de ce symptôme qu’à le remplacer par de nouvelles pensées ou de nouveaux comportements.
  • La dissuasion de recourir à d’autres méthodes qui pourraient venir contredire certaines théories psychanalytiques. C’est le cas des TCC et parfois même des médicaments dont l’aide procurée est considérée comme superficielle, temporaire, factice, vaine car elle serait sans effet sur la ou les fameuses causes profondes.
  • L’incapacité à renier ou à dépasser une vision dichotomique de la maladie mentale avec les psychotiques d’un coté et les névrosés de l’autre, ceci tout en déclarant que l’approche psychanalytique est le dernier refuge du droit à la singularité, et que les diagnostics plus « modernes » sont des étiquettes néfastes ou des fourre-tout.
  • L’absence de remise en cause des pratiques au delà d’un cercle qui partage les même croyances, ce qui a pour effet de les renforcer au mépris des faits et notamment des échecs qui sont attribués à des facteurs externes (le patient, son entourage, d’autres professionnels, la société etc.).

Et qu’est-ce qui prouve que vous faites mieux avec les TCC ?

Je ne suis pas sûr et certain de faire mieux. La TCC n’est pas une méthode miraculeuse mais a le mérite d’avoir été et d’être régulièrement évaluée de manière rigoureuse. Ceci permet au thérapeute et à son patient de savoir un minimum à quoi s’attendre, et de faire évoluer les techniques en évitant un minimum les fausses pistes. Alors certes, aussi rigoureuses soient-elles, ces évaluations ne sont pas infaillibles mais à l’heure actuelle, on n’a pas trouvé moins faillible. Alors en attendant de trouver mieux, c’est le moins qu’on puisse faire pour les patients.

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