Emmanuel Macron et les mythes de «la France unie» et du «jour d’après»

Dans son discours du 16 mars, E. Macron a répété six fois «Nous sommes en guerre». Le 13 avril, le président a sollicité un registre compassionnel. Il a évoqué «La fatigue et la lassitude (...), le deuil et le chagrin». Ces deux rhétoriques, guerrière et compassionnelle, a priori opposées, sollicitent pourtant les même stratégies et mythes politiques.

 E. Macron et les mythes de « la France unie » et du « jour d’après »

 Dans son discours présidentiel 16 mars, Emmanuel Macron, avec un ton quasi martial, a répété six fois « Nous sommes en guerre ». Le 13 avril, pour annoncer la fin prochaine du confinement, le président a sollicité un registre compassionnel. Il a évoqué « La fatigue et la lassitude pour certains, le deuil et le chagrin pour d’autres ». Il a remercié « très chaleureusement » les Français et exprimé sa « reconnaissance ». Ces deux rhétoriques, guerrière et compassionnelle, sont a priori opposées. Au-delà de leur dissemblance, elles sollicitent pourtant les même stratégies et mythes politiques.

 Le mythe de la France unie

Dans le discours présidentiel du 16 mars, certaines occurrences lexicales constituent un champ sémantique spécifique. E. Macron a répété cinq fois le mot « ensemble », trois fois « responsabilité », autant celui de « solidarité », autant de termes susceptibles de renouveler les mythes de la France unie et de l’Union sacrée. Lorsqu’E. Macron indique que « La Nation soutiendra ses enfants » et que « l’Etat paiera », il sollicite les images mythologiques réconfortantes du Père la Victoire et de l’État protecteur. Le propos présidentiel a pour objet de construire du consensus, de « faire Nation ». Cette exaltation de l’unité était déjà présente dans le discours du 12 mars : « La France unie, c’est notre meilleur atout dans la période troublée que nous traversons. Nous tiendrons tous ensemble ». Le discours du 13 avril sollicite le même champ sémantique : « Nous voilà tous solidaires, fraternels, unis, concitoyens ». Dans ce discours, le terme solidaire (ou solidarité) est répété sept fois !

La thématique de la France unie, celle de citoyens « solidaires » et « fraternels », est un mythe. Pendant que des centaines de milliers de parisiens, ceux des beaux quartiers, se sont réfugiés mi mars dans des résidences secondaires ; d’autres sont confinés dans des logements étriqués ; d’autres, épuisés, affrontent le sous-équipement chronique des hôpitaux. Le mythe dépolitise. Il substitue un citoyen abstrait et magnifié aux individus réels dont la disparité des conditions est aggravée par la pandémie. Grâce au mythe de la France unie, il n’y a plus d’hommes et de femmes, plus souvent éprouvées dans leurs univers professionnel et domestique ; pas davantage de cadres largement protégés par le télétravail et des « premières lignes » particulièrement exposées ; d’élèves décrochés pendant que d’autres sont aidés, de « confinés dehors » et des premiers de cordée.

Dans le discours du 13 avril, le souhait macronien de « sortir des sentiers battus, des idéologies » a pour objet de conforter le mythe de la France unie, l’image d’un Peuple qui serait tout entier rassemblé derrière son chef. Les idéologies politiques, expressions démocratiques de conceptions différentes de l’organisation sociale, seraient des obstacles à l’unité, des sources de divisions inutiles alors même que le désaccord et le débat sont intrinsèques aux systèmes politiques démocratiques. La thématique de la France unie a la vertu de limiter, selon l’expression de Martin Hirsch, la proportion de « scrogneugneux », ces contestataires suspectés de préférer la revendication au sens civique et à l’effort. La stratégie de dépolitisation est menée jusqu’à son paroxysme lorsque E. Macron déclare dans son discours du 13 avril : « comme vous, j’ai vu des ratés, encore trop de lenteur, de procédures inutiles, des faiblesses aussi de notre logistique ». Le président revêt les habits du citoyen, occulte sa politique sanitaire, se dédouane de sa responsabilité politique.

 

Le mythe mobilisateur du « jour d’après »

Dans ses allocutions des 16 mars et 13 avril, les rhétoriques guerrière et compassionnelle sollicitent aussi le mythe mobilisateur du « jour d’après ». Le Président l’a affirmé solennellement en conclusion de son discours du 16 mars « Le jour d’après, quand nous aurons gagné, ce ne sera pas un retour au jour d’avant ». Son propos est même associé à un engagement de « tirer toutes les conséquences » de la crise sanitaire actuelle. Le Président a présenté les nouvelles valeurs cardinales que la crise sanitaire est censée imposer à tous, y compris à lui-même. La crise agit pareille à une révélation : « Ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. »

Le discours du 13 avril poursuit le même mythe : « Nous aurons des jours meilleurs et nous retrouverons les jours heureux ». L’adversité est une source de mobilisation collective, offre la possibilité d’une métamorphose, la possibilité d’un nouveau destin : « Il y a dans cette crise une chance : nous ressouder et prouver notre humanité, bâtir un autre projet dans la concorde. Un projet français, une raison de vivre ensemble profonde (…). Je tâcherai de dessiner ce chemin qui rend cela possible ». Le « jour d’après » et la perspective des « jours heureux » dessinent en filigrane les jalons mobilisateurs d’un nouveau programme politique.

Avec la thématique du « jour d’après », Emmanuel Macron active un registre classique décliné sur la thématique du changement. Lors de la crise financière de 2008, Nicolas Sarkozy avait largement utilisé ce registre et critiqué avec vigueur les dérives du capitalisme financier. Les hommes politiques cherchent à être semblables au Phénix, à se « réinventer », à disposer de ce pouvoir de renaître de leurs cendres après s’être consumés dans les flammes, à faire oublier leurs choix politiques antérieurs discutables.

Les allocutions télévisées du chef de l’État des 16 mars et 13 avril ont été suivies par plus 35 millions de Français. Pour l’intervention du 16 mars, le recours aux mythes de la France unie et « du jour d’après » ont favorisé un regain de popularité du chef de l’État. Après un léger recul, l’allocution du 13 avril, lui a de nouveau été favorable. Toutefois, la méfiance des Français ne cessent de grandir. Les mythes mobilisateurs sollicités par E. Macron butent des contradictions insurmontables.

 

Imaginaire du « jour d’après » et poids des décisions passées

La première aporie du discours présidentiel, celle qui rend éphémère une logique d’unité nationale, tient, antérieurement à la pandémie, à des revendications hospitalières d’une durée inégalée. Depuis un an, une large majorité de personnels hospitaliers a demandé avec constance du matériel, du personnel supplémentaire, des conditions de travail moins pénibles, la fin de la réduction continue des lits d’aval, etc. Leurs alarmes ont été ignorées. La politique de réduction des capacités hospitalières, certes ancienne, a été poursuivie de façon rigoureuse. En 2020, les capacités hospitalières françaises ne comptent que trois lits pour « soins aigus » pour 1 000 personnes. Cette proportion est inférieure à la moyenne des pays de l'OCDE. Par comparaison, l’Allemagne en compte 6, la Corée du Sud 7,1 et le Japon 7,8 ! Autant de moyens qui, pour ces pays, contribuent à une prise en charge plus rapide des patients, un travail moins éprouvante pour les personnels hospitaliers, et une meilleure maîtrise de la pandémie.

En novembre 2019, en réponse au long mouvement de contestation des personnels soignants, le plan Investir pour l’hôpital a notamment accordé différentes primes à une partie des personnels. Pour l’année 2020, ce plan se monte à 300 millions d’euros supplémentaires. Un engagement limité en raison de la politique menée : une réduction impérative des dépenses publiques. Mais cet objectif est mis en œuvre de façon paradoxale. Depuis 2017, la suppression de l’ISF et la création d’un plafonnement forfaitaire unique sur les revenus du capital entraînent des pertes de recettes estimées à environ à 5 milliards d’euros par an sans que l’effet économique soit probant (cf. le rapport de France stratégie et ici). Une somme considérable comparée au plan Investir pour l’hôpital !

Il est possible, aussi, de s’interroger sur l’utilité de certaines dépenses nouvelles. La création d’un Service national universel a un coût estimé, à terme, à 1,6 milliards d’euros annuels, soit plus de cinq fois le plan d’urgence hospitalier de novembre 2019. Les revendications des personnels soignants sont-elles moins urgentes à satisfaire que l’apprentissage du garde-à-vous pour les jeunes générations ? C’est moins la contrainte budgétaire qui a entraîné l’affaiblissement des hôpitaux publics que les conséquences des choix sanitaires et fiscaux du gouvernement. La stratégie de dépolitisation d’E. Macron et le mythe de la France unie n’auront pas longtemps la vertu de soustraire ces choix politiques au débat démocratique.

 

La gestion de la crise : une confirmation des logiques d’action antérieures

Le mythe du jour d’après ne résiste pas davantage à l’analyse. Lorsque, dans son discours du 16 mars 2020, Emmanuel Macron a indiqué qu’il « nous faudra demain (…) interroger le modèle de développement dans lequel s'est engagé notre monde depuis des décennies », il laisse supposer un renouvellement du logiciel d’action de la Macronie. Mais, lorsque le 17 mars, Bruno Le Maire annonce un plan de 45 milliards, 43 milliards d’euros sont destinés aux entreprises et salariés, et seulement 2 milliards à l’assurance-maladie. Pour ceux qui, pour reprendre l’expression militaire du premier ministre, sont « au front », ceux dont le gouvernement loue le dévouement et l’héroïsme, aucune mesure précise n’est initialement annoncée. Il faut attendre le 15 avril, pour que les plus éprouvés par la pandémie bénéficient d’un soutien de l’État, au demeurant limité. Divisées par le nombre des bénéficiaires, les aides et primes proposées sont modestes et temporaires.

Certes, à Mulhouse, dans son discours du 25 mars, le président de la République a promis « un plan massif d'investissement » pour l’hôpital. Dans son discours du 13 avril, Emmanuel Macron promet de nouveau « un plan massif pour notre santé ». Après le plan Investir pour l’hôpital de novembre 2019, jugé insuffisant par les personnels hospitaliers, l’annonce d’un énième plan, assorti d’aucun montant, relève plus de la continuité que de la rupture. « Le jour d’après » risque de n’être qu’une fiction politique. Le 10 avril, Bruno Le Maire a rappelé le principe de la rigueur budgétaire au centre de la politique du jour d’avant : « A la sortie de cette crise, il faudra faire des efforts. Le redressement (…) sera long ; il sera difficile »

La loi d'urgence pour faire face à l'épidémie de Covid-19 du 23 mars 2020 - première conséquence législative de la crise - n’offre pas de perspectives nouvelles. L’article 11 de la loi limite les droits de salariés notamment en termes de congé, choix des dates de RTT et durée hebdomadaire du travail. Alors même que les mots « ensemble » et « solidaires » sont au centre des discours macroniens, ces mesures d’urgence n’ont fait l’objet d’aucun débat avec les représentants des associations syndicales. « Les projets d'ordonnance pris sur le fondement du présent article [article 11] sont dispensés de toute consultation obligatoire prévue par une disposition législative ou réglementaire ». Parmi les ordonnances discutées au Conseil des ministres du 25 mars, la semaine de 60 heures, sans aucune concertation préalable, est devenue possible dans certains secteurs d’activité (transport, énergie, agroalimentaire…).

Alors que, suite aux déclarations du chef de l’État, le citoyen pouvait s’attendre à une autre forme de gouvernance, moins jupitérienne, plus bottom-up, la réalité gouvernementale et parlementaire est contraire. En attendant des « lendemains meilleurs », le citoyen électeur fait le constat de choix politiques globalement semblables au « jour d’avant », peut-être même pires. La double crise économique et sanitaire qui devrait permettre l’opportunité d’une réflexion sur un autre modèle de développement devient finalement un obstacle à une refondation des choix politiques qu’elle était censée permettre.

 

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