Doubler le salaire des enseignants : bénéfices et travers d’une proposition électorale

La proposition d’A. Hidalgo de multiplier par deux le traitement des enseignants a le mérite de substituer une question salariale centrale aux fausses solutions des Zemmour et autres consorts. Elle a cependant le travers d’occulter bien d’autres questions éducatives, tout aussi incontournables, et dont il n’est pas possible de faire l’économie en ce début de campagne présidentielle.

Dans son livre Une femme française (2021), Anne Hidalgo a proposé « sur la durée d’un quinquennat, de multiplier par deux au moins le traitement de toutes les personnes en contact avec les élèves ». Le projet a soulevé aussitôt des critiques multiples. Côté gauche, Jean-Luc Mélenchon s’est demandé si « le PS avait aussi perdu sa culture de gouvernement », et Stéphane Le Foll a considéré « qu’il n’y a rien de pire que de commencer par une mesure catégorielle ». Côté droite, les détracteurs, Jean-Michel Blanquer en tête, se font également incisifs : « L’élection présidentielle ne peut pas être une foire du Trône de la démagogie ». La messe semble dite : Anne hidalgo serait une gaffeuse irresponsable. Au-delà de réactions convenues à l’égard d’une adversaire politique, la proposition de la candidate peut faire l’objet de plusieurs analyses complémentaires.

Stratégie du buzz et contre-feu aux délires sécuritaires et xénophobes

En 2017, Emmanuel Macron s’est présenté comme un candidat « ni de gauche, ni de droite ». Un tel positionnement politique n’a guère suscité de sarcasmes alors même qu’une partie de son programme politique, à commencer par la suppression de l’ISF, était clairement à droite. Au lieu de susciter la suspicion, ce slogan mensonger lui a paradoxalement été profitable.

En ce début de campagne présidentielle, chaque candidat cherche à se démarquer. Marine Le Pen affirme vouloir devenir « la présidente des libertés françaises ». De la part d’une candidate dont le programme consiste notamment à vendre aux milliardaires de la presse les radios et chaînes télévisées publiques, la proposition lepéniste n’a provoqué aucun scandale médiatique alors même qu’elle est la marque extrême du cynisme et réduirait encore une liberté de la presse déjà fragile.

A droite, ce sont toujours les mêmes antiennes obsessionnelles : il faut plus de policiers, plus de sécurité, plus de prisons, moins d’aides aux « assistés » (qui coûtent un « pognon de dingue ») et, surtout, moins d’étrangers et d’immigrés, cause indéniable de tous les maux. La stratégie du bouc émissaire semble à jamais l’alpha et l’oméga de la réflexion politique de la droite française. Pire encore, la xénophobie pathologique de Zemmour lui a permis de s’imposer dans les débats publics. Outre sa propension à attiser la peur avec la théorie délirante du grand remplacement, il prône le retour à une loi de 1803. Pour assimiler les immigrés, chaque parent devrait être dans l’obligation de donner à son enfant un « prénom français ». Le buzz le plus outrancier est loin d’être toujours condamné. Il est même diffusé prioritairement par des réseaux sociaux avides des formules choc les plus inattendues.

Ce n’est pas nouveau. Le discours politique a la fâcheuse tendance de tordre les réalités. Anne Hidalgo ne mérite pas plus de réprobation que d’autres candidats. Elle ne fait que reprendre les modes de communication usuels des campagnes présidentielles, ceux qui, paradoxalement, font parfois les élections. Pour reprendre un aphorisme anglo-saxon, « There is no such thing as bad publicity » (« il n’y a pas de mauvaise publicité »). Substituer la question centrale des salaires des personnels de l’Education nationale à celles des fausses solutions répugnantes est plus salutaire que condamnable.

Des salaires enseignants très en dessous de la moyenne européenne

Dans Parlons école en 30 questions, il me fallait aborder les sujets qui fâchent (la réforme du lycée, Parcoursup…). La question des salaires des enseignants était incontournable. Pour être pertinentes, les comparaisons internationales portent sur les salaires de célibataires, en début de carrière et avec 15 ans d’ancienneté. Les comparaisons de fin de carrière ne sont pas pertinentes. Tous les professeurs ne parviennent pas à la classe exceptionnelle. Pour permettre les comparaisons internationales, les salaires nationaux sont convertis en dollars et corrigés à l’aide d’indices de pouvoir d’achat.

En 2018, en France, le traitement brut annuel d’un professeur des écoles débutant est de 30 872 $ soit 6,4 % en dessous de la moyenne européenne. Après 15 ans d’ancienneté, cet écart s’accroît fortement, le traitement étant 17,6 % en dessous de la moyenne européenne. À titre de comparaison, en élémentaire et en collège, les professeurs allemands perçoivent un traitement respectivement de 63 % et 70 % au-dessus de la moyenne européenne et le double de celui des enseignants français.

Pour les professeurs de lycée, en France, le salaire brut annuel d’un débutant est de 32 492 $, soit 7,4 % en dessous de la moyenne européenne. Après 15 ans d’ancienneté, ce pourcentage est de 21,2 %. Dans un lycée allemand, un professeur débutant perçoit le double de la moyenne européenne. Une limite des comparaisons internationales tient notamment à des missions, obligations et durées d’enseignement différentes. À titre d’exemple, en Allemagne, les professeurs de collège enseignent deux disciplines. En dépit d’obligations de services différents, le constat demeure indiscutable. En France, les salaires des enseignants sont anormalement bas. Cette réalité statistique, souvent occultée, est un objet légitime de débat dans une campagne présidentielle.

Les enseignants : personnel oublié sous le quinquennat d’E. Macron

Chacun sait que le Grenelle de l’éducation, pourtant censé revaloriser la rémunération des professeurs, a accouché d’une souris. Jean-Michel Blanquer a refusé une loi de programmation et concédé seulement quelques dizaines d’euros mensuels qui ne modifieront pas la faiblesse de la rémunération des enseignants français par rapport à leurs homologues européens.

Une conséquence majeure de cette politique est déjà bien établie et depuis longtemps : la crise du recrutement. Dans les disciplines dites en tension, trop de postes aux concours du CAPES ne sont pas pourvus (7% en anglais, 12% en mathématiques, 14% en économie et gestion en 2020) (RERS, 2021). Pour faire face à la pénurie, le ministre a inventé une fausse solution : supprimer l’enseignement des mathématiques dans le tronc commun de l’enseignement général. Cette politique en trompe-l’œil occulte la crise du recrutement au lieu de la résoudre.

La récente réforme de la formation des professeurs ne peut qu’accentuer l’actuelle crise de recrutement. En 2019, inscrit en Master 1 pendant leur préparation au concours, les étudiants admis devenaient professeurs stagiaires pendant leur Master 2. Depuis 2020, le concours est fixé à la fin de la deuxième année de Master. Au cours de celle-ci, les étudiants devront assurer à la fois six heures de cours hebdomadaire, suivre des cours de pédagogie à l’INSPE, préparer un mémoire de recherche et, le plus difficile, réussir leur concours. Le ministère a inventé un parcours du combattant particulièrement dissuasif.

En reportant d’un an l’accès au statut de professeur stagiaire, la réforme de la formation des professeurs aboutit, de fait, à une réduction de la rémunération sur la carrière. En master 2, avec six heures d’enseignement hebdomadaires, les étudiants seront désormais payés 700 euros mensuels, soit à peine la moitié du salaire que les professeurs stagiaires percevaient, avant la réforme, pour neuf heures hebdomadaires d’enseignement… Soit une baisse de près de 30 % du salaire mensuel ! Tout en promettant une revalorisation du métier, J.-M. Blanquer a réalisé une dévalorisation exceptionnelle du début de carrière. Un peu comme s’il fallait punir les étudiants qui souhaitent encore devenir professeurs.

Doublement des salaires enseignants ou augmentation des nouveaux professeurs ?

Chaque citoyen a le droit de s’interroger sur le bien-fondé et la pertinence comptable de la proposition d’Anne Hidalgo. D’abord, est-il judicieux de doubler le salaire de « toutes les personnes en contact avec les élèves », aussi bien celui du personnel de vie scolaire non titulaire (1312 € nets mensuels) que celui du professeur agrégé de chaire supérieure de plus de 50 ans (5664 € nets) ? Une réflexion sur les inégalités salariales, y compris parmi les enseignants, ne devrait-elle pas être menée ?

Ensuite, plus globalement, la ligne budgétaire qui correspond au traitement des fonctionnaires de l’Education nationale en activité est de 53,6 milliards d'euros en 2021. Assurer un doublement des salaires sur cinq ans nécessiterait d’augmenter celui-ci d’environ 10 milliards par an, soit un total de 150 milliards sur un quinquennat (50 + 10 = 60 en 2023 ; 60 + 10 = 70 en 2024, etc.). La somme est considérable, astronomique même, compte tenu du fait que ce doublement du budget devrait être maintenu dans le temps. Pour être crédible, Anne Hidalgo aurait dû indiquer des sources de financement.

Faute d’indiquer un financement, la candidate a déjà une solution de rechange. Elle propose dans son ouvrage un doublement du traitement « ou, pour commencer, d’aligner a minima le salaire des nouveaux professeurs sur le salaire médian des titulaires d’un bac+5 ». Cette rémunération est de 1910 € nets mensuels. Cette seconde proposition est nettement moins alléchante. Seuls les nouveaux professeurs feraient l’objet d’une augmentation. Elle nécessiterait toutefois un aménagement de l’ensemble des débuts de carrière : un professeur au premier échelon ne pourrait pas être payé davantage qu’un professeur à un échelon supérieur.

Moins alléchante, cette seconde proposition correspond toutefois à une augmentation substantielle d’environ 30 % des débuts de carrière. Est-elle plus réaliste ? À titre d’exemple, La transformation de l’ISF en IFI (Impôt sur la Fortune Immobilière), dont ni les rapports de France stratégie et du Sénat n’ont montré un effet significatif sur le taux de croissance, constitue une perte de recettes d’environ 3 milliards d’euros. Si l’ISF était rétabli et les nouvelles recettes affectées au budget de l’Education nationale, celui-ci serait augmenté de moins de 6 %... Quant à la fraude fiscale – plusieurs dizaines de milliards d’euros annuels –, elle est plus facile à dénoncer qu’à traquer. Une armée de fiscalistes et d’experts-comptables veillent à garder ce pactole à l’abri des regards et du fisc.

Sans aucun doute, l’augmentation des salaires des professeurs est indispensable. Mais, quand ces salaires, après 15 ans d’ancienneté, sont actuellement situés entre 17 et 21% en dessous du niveau moyen européen selon le statut, les financements à mobiliser sont si considérables que l'objectif n'est guère atteignable en un quinquennat. La première règle du débat public serait de présenter des propositions de l’ordre du possible. La démagogie discrédite la parole politique, détourne le citoyen des bureaux de vote et favorise un individualisme destructeur du lien social. Le clientélisme ne devrait pas l’emporter sur l’éthique.

Les graves dysfonctionnements du système éducatif toujours occultés

La question des salaires des enseignants est centrale mais faut-il focaliser le débat sur seulement ceux-ci ? La question de l’attractivité du métier est une question plus complexe. Lorsque les réformes sont imposées sans consulter ceux qui les mettent en œuvre ; lorsque l’organisation des filières de l’enseignement général et technologique est remplacée par une usine à gaz d’enseignement de spécialités non présentes dans tous les établissements auxquels s’ajoutent différentes options (« mathématiques complémentaires », « mathématiques expertes », etc.) ; lorsque les modalités d’évaluation des épreuves du baccalauréat sont modifiées chaque année et soulèvent de multiples questions sur l’équité de la sélection scolaire ; lorsque les programmes sont renouvelés sans réelle consultation des associations professionnelles et sont trop souvent déconnectés des intérêts des jeunes générations et des questions vives des sociétés contemporaines… tout est fait pour favoriser le mal-être enseignant, la révolte, l’écœurement et l’épuisement professionnel. Autant de questions centrales et pourtant occultées par la proposition d’Anne Hidalgo.

Les enseignants méritent une augmentation salariale substantielle, mais tout autant une considération sociale trop souvent malmenée et une réflexion sur les modalités de mise en œuvre des réformes. Le sentiment de « perte de sens » est particulièrement élevé parmi le personnel de l’éducation nationale : 43 % déclarent être confrontés « très fréquemment » à un sentiment d’absurdité, contre 27 % des agents en poste hors éducation nationale (Nos Services publics, Perte de sens et les agents du service public, septembre 2021).

            D’autres questions essentielles seraient aussi à considérer. Faut-il doubler les salaires des enseignants ou plutôt augmenter le nombre de postes mis au concours de façon à réduire le nombre d’élèves par classe et améliorer ainsi à la fois les conditions de travail des élèves et celles des professeurs ? Ne faut-il pas mener une réflexion sur les pratiques pédagogiques les plus efficaces et les modalités de formation des professeurs ? Ne plus affecter les jeunes enseignants dans les établissements de l’éducation prioritaire dont les conditions d’enseignement sont les plus éprouvantes ne devrait-il pas être un objectif majeur de l’organisation des carrières enseignantes ? Ne faudrait-il pas d’abord augmenter sensiblement les primes perçues par les enseignants en poste dans l’éducation prioritaire afin de stabiliser les équipes pédagogiques ? Une politique de mixité sociale des établissements, par exemple celle menée avec succès avec la création de secteurs multi-collèges (Grenet et al., 2021, Rapport IPP, n°31), ne devrait-elle pas être mise en œuvre pour réduire les ghettos scolaires néfastes à la réussite des élèves défavorisés ? Source de mixité scolaire si elle bien conçue, la politique du logement social ne devrait-elle pas être également une priorité lorsque le développement du sans-abrisme est un obstacle à la réussite scolaire ? Etc.

La nécessité de repenser l’action politique

Le problème de la proposition d’Anne Hidalgo n’est pas seulement d’être peu réaliste – tous les candidats, peu ou prou, font de même – mais de soulever des questions incontournables et pourtant sans réponse. Pourquoi privilégier l’augmentation du salaire des professeurs et non celui des personnels de santé, des travailleurs sociaux et beaucoup d’autres encore tout autant malmenés ? Ne faudrait-il pas aussi davantage de magistrats pour assurer une justice dans des délais décents ? Davantage de financement dans l’enseignement supérieur et la recherche dont le budget par étudiant décroît ? Augmenter les investissements dans les technologies vertes ? Refinancer les organismes de gestion des HLM qui ont fait l’objet, de 2018 à 2022, d’une réduction de 6 milliards d’euros de leurs ressources ?

Pour répondre à ces questions, ne faudrait-il pas une réflexion d’ensemble pour définir des modalités de financement, une programmation des investissements et, the last but not the least, établir des priorités en concertation avec les acteurs du terrain ? Autrement dit, inventer une nouvelle façon de faire de la politique en substituant une politique bottom up au désastreux top down jupitérien.

 

Pierre Merle

sociologue, professeur émérite à l’université de Bretagne occidentale
Dernier ouvrage : Parlons école, La documentation française, 2021, 5,90 €.

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