Glissement permanent vers le libéralisme totalitaire

Triste jour : l’Assemblée nationale vote un texte « pour renforcer et garantir le maintien de l'ordre public lors des manifestations ». Une véritable loi anti-manifestant.e.s et militant.e.s politiques.

Ainsi, on rajoute encore dans la précipitation et sur le coup de l’émotion une énième loi sur la sécurité dans ce pays. Un coup c’est le terrorisme, une fois, les manifestations, un autre moment, les jeunes de banlieue trop virulents. Cette inflation législative depuis les années 2000 m’inquiète terriblement parce qu’elle trouve sa légitimité dans la peur : peur collective de l’autre, des menaces amplifiées, et des dissidents. La peur ne sera jamais éteinte. Elle se nourrit sans cesse de ces fuites en avant de contrôle, de fouilles, d’interdictions. Sans forcément trouver des moyens supplémentaires pour la justice ou les services d’enquêtes (qui en ont eux bien besoin), l’État se dote de tous les outils nécessaires pour exercer une emprise totalitaire et autoritaire sur les citoyens. Nous l’avons bien vu pendant l’État d’Urgence avec les assignations arbitraires à résidence, et encore plus récemment lors des manifestations dites des « gilets jaunes » : ce sont de véritables interpellations préventives qui sont menées sur des motifs fallacieux.

Si souvent la justice arrive à remettre du droit et du respect des libertés individuelles dans tout cela. C’est à quel prix ? Celui de toujours se méfier ? De s’autocensurer dans ses relations (la future loi implique par exemple que toutes personnes en lien régulier avec des dissidents violents pourraient se voir elles aussi interdire de manifester) ? C’est le prix d’avoir toujours activable et disponible des avocats, des soutiens, du temps et de l’argent ? En somme, laisser le pouvoir administratif l’initiative de la répression et du contrôle et poser notre faible justice en garde-fou, c’est encore faire un système de classe, où les mieux lotis pourront être défendus, mais les classes sociales défavorisées, subiront l’arbitraire de plein fouet. La prison ferme pour les manifestants, la perpétuelle possibilité de continuer ses affaires pour les protégés des puissants, Benalla en tête ou les délinquants en col blanc.

 

Cette loi est encore plus choquante alors que depuis 3 mois, on assiste à une répression sanglante de la part des forces de police et de l’Intérieur sur les citoyens manifestants ou non de ce pays. Les recensements de blessés sont clairs et vérifiables. Des dizaines de personnes mutilées à vie, des centaines avec des blessures importantes, et des milliers incommodés physiquement ou psychologiquement par le climat et les tirs tendus. Le tout laissé faire par le ministère de l’Intérieur. Ce sont de véritables milices à l’instar des Brigade Anti Criminalité qui agissent sur notre territoire aujourd’hui et font régner la peur. Je dis milice, car dans toutes ces affaires il n’y a pour l’instant l’ombre d’une reconnaissance de culpabilité de la part de l’exécutif. En somme c’est l’impunité la plus totale, pas ou peu d’enquêtes. La justice sera rendue quand ? Milice aussi, car ces groupes agissent en tenue civile, loin de toutes les règles professionnelles de doctrine de maintien de l’ordre.
On est toutes et tous touchés.

 Les promoteurs et acteurs de ce type de loi et de politique, qu’ils viennent du privé ou soient des élus, sont un danger palpable pour nos démocraties. Ils sont l’incarnation d’une dérive totalitaire de nos régimes et de nos républiques. Pas encore la dictature d’un despote certes, mais quelque chose de plus sournois, plus intelligent, plus systémique et culturel forçant à une citoyenneté très hygiéniste, une citoyenneté où les seules libertés se trouvent dans la possibilité de consommer et de se concurrencer les uns les autres. Pas de place pour les enquêtes, les contre-pouvoirs, les solidarités collectives, les expressions populaires, les alternatives de vie.

La France incarne ce même glissement totalitaire qu’on retrouve au Brésil, en Turquie, en Russie ou aux USA aujourd’hui. Le gouvernement sait juste mieux gérer son image de progressiste cool. Voulant nous diviser en deux mondes.
Je verrais plutôt un réel progressisme chez celui qui mettra son énergie, ses lois et sa répression contre, d’une part l’urgence écologique qui est la première de nos menaces et d’autre part la lutte contre les inégalités en allant chercher les richesses chez ceux qui n’en bénéfice que de trop. La justice sociale et fiscale.

Il est flagrant de voir le laisser aller politique et réglementaire sur ces questions-là, quand de l’autre coté, on réprime les libertés des citoyens. C’est ça le libéralisme totalitaire et autoritaire. Elle est quand l’inflation législative et répressive sur les pollueurs ? Sur l’évasion fiscale ?

Il est important de se dire tout cela, de dire non, de résister à cette dérive. Le cynisme du jeu politique fait que les opposants élus ne sont plus très nombreux. On aurait été tristement plus nombreux avec ceux qui votent cette loi aujourd’hui. Ils se seraient lever sans hésiter si la droite conservatrice et nationaliste proposait ce genre de texte. J’ai eu tord de faire « rempart » en 2017, c’est fini. Je préfère désormais avoir une opposition forte que ces traîtres de députées et ministres qui donnent tous les outils à l’extrême droite pour nous mater sans problème. Honte à eux.

À lire :
https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/02/04/francois-sureau-c-est-le-citoyen-qu-on-intimide-et-pas-le-delinquant_5418736_3224.html
https://www.mediapart.fr/journal/france/030219/cette-loi-anticasseurs-ne-menace-pas-le-delinquant-elle-menace-le-citoyen
Sur les centaines de citoyens blessés et mutilés : https://www.mediapart.fr/studio/panoramique/allo-place-beauvau-cest-pour-un-bilan

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.