Sexe et handicap : pourquoi ce débat ?

A l’heure où la Tchéquie vient d’autoriser (pour le moment sous forme de « test ») l’accompagnement sexuel pour les personnes en situation de handicap, en France le sujet divise toujours autant, avec d’un côté des associations comme l’APPAS (Association pour la Promotion de l’Accompagnement Sexuel), qui se battent pour que ce « service » existe un jour chez nous, et de l’autre côté, des associations principalement féministes comme FDFA (Femmes pour le Dire, Femmes pour Agir) qui s’y opposent en reprenant grosso-modo les mêmes arguments de ceux qui aspirent à l’abolition de la prostitution (les « abolos »…).

Personnellement, je n’arrive même pas à comprendre le sens de ce débat, pourquoi il existe, pourquoi le « Comité d’éthique » doit donner son avis sur un tel sujet, tellement l’utilité, la nécessité de l’accompagnement sexuel me semble évidente, essentielle…. Pourtant, j’hésitais à écrire sur ce thème, car beaucoup de choses ont été publiées, et puis je suis tombé sur un texte qui m’a totalement révolté ! Un texte intitulé : « Services sexuels pour les handicapés : la pitié dangereuse » http://sisyphe.org/spip.php?article3873

Je ne connais pas l’auteure de cet article, Madame Catherine Albertini, mais visiblement, elle ne doit pas connaitre grand-chose au handicap, sinon elle n’aurait jamais écrit un tel tissu de « bêtises » ! Chacun est libre de s’opposer à l’accompagnement sexuel, bien entendu, mais pour être crédible, il faut le faire avec de vrais arguments, non pas avec des contre-vérités ou mêmes des mensonges, les mêmes que l’on entend d’ailleurs un peu partout, et qui pourrissent ce débat !

Le premier mensonge, et il est de taille, c’est de prétendre que Marcel Nuss (le président de l’APPAS), « lobbyiste acharné du droit des handicapés aux services sexuels » demande que l’AAH soit augmentée afin que les personnes en situation de handicap puissent s’offrir du sexe ! C’est évidemment faux, cet argument n’a jamais été avancé, par plus que le remboursement de l’accompagnement sexuel par la Sécurité Sociale. Contrairement à ce que l’on peut entendre ou lire, aucune association responsable n’a jamais souhaité cela.

Ensuite, Madame Albertini se lance dans un discours féministe d’un autre âge, en affirmant que la revendication de l’accompagnement sexuel est exclusivement masculine puisqu’en 10 ans, une seule demande féminine aurait été enregistrée…. Je ne sais d’où elle sort ce chiffre, mais cela sous-entend que les femmes n’ont pas de besoins sexuels, et venant d’une personne qui se déclare féministe, c’est totalement absurde et effrayant ! Certes, les femmes n’expriment sans doute pas leur sexualité de la même façon que les hommes, mais les témoignages de femmes handicapées souhaitant un accompagnement sexuel ne manquent pas. Et toutes les personnes qui travaillent auprès de ces femmes pourront vous parler de leurs manques et de leurs souffrances…

D’après l’auteure de cet article, « Marcel Nuss ne se pose pas la question de l’égalité entre les sexes dans la sexualité, il invoque la souffrance de l’homme dont les besoins ne sont pas entendus « …. sauf que Marcel Nuss parle de l’homme en général, et pas seulement du « mâle » ! Et nier l’humanisme de cette homme, le transformer en macho obsédé, c’est affligeant, et cela montre vraiment que Madame Albertini ne sait pas de quoi et de qui elle parle !

Bref, je ne suis pas là pour attaquer cette femme, ni pour défendre Monsieur Nuss qui sait très bien le faire lui-même ! Mais comme dit un proverbe, « qui veut noyer son chien l’accuse de la rage » ! Et c’est exactement ce qui se passe pour l’accompagnement sexuel, puisqu’il est combattu avec des arguments faux et aberrants ! Et parler de « pitié dangereuse », c’est terrible, car l’accompagnement sexuel c’est tout le contraire, c’est rendre aux personnes en situation de handicap la dignité qu’on leur interdit d’avoir !

Soyons clair, contrairement à ce qui peut être affirmé par certaines, vouloir l’accompagnement sexuel n’implique pas l’idée qu’une personne handicapée ne pourrait pas avoir une vie sexuelle, affective et amoureuse sans accompagnement ! C’est évidemment faux, d’autant plus que l’expression « personne handicapée » n’a pas vraiment de sens puisqu’elle englobe handicaps moteurs, mentaux et sensoriels, dont les difficultés n’ont rien à voir entre elles.

De plus, un certain nombre de personnes en situation de handicap, que je comprends et que je respecte, ont déclaré préférer l’abstinence plutôt que d’avoir des relations tarifées avec des travailleurs sexuels, prostitué(e)s ou accompagnant(e)s. C’est leur droit le plus légitime, et c’est aussi leur dignité…. Mais les mots de ceux et celles qui sont en souffrance, de ceux et celles dont le handicap les enferment dans un corps qu’ils sont même incapables de toucher, de ceux et celles qui sans un accompagnement, ne connaitront jamais dans leur vie la sensation d’un corps qui tremble, vibre et vit enfin, la sensation du plaisir, qui les écoute, qui les entend ? Certainement pas les opposants à l’accompagnement sexuel, en tout cas !

Car bien évidemment, aucune réponse, aucune solution n’est donnée, juste quelques discours théoriques qui ne correspondent en rien à la réalité du handicap. Si vous parlez avec une militante pour l’abolition de la prostitution, elle vous donnera comme seul argument « je suis abolo, point barre », ce qui fait grandement avancer le débat ! Comment faire pour empêcher des hommes et des femmes de tomber dans la prostitution, et comment les aider à en sortir, on ne sait pas, c’est le grand mystère… mais il faut interdire ! Comme s’il suffisait d’interdire pour supprimer un problème ! Et malgré son absurdité, et même sa dangerosité (car cela marginaliserait encore plus la prostitution…), nos chers gouvernants reprennent cette idée, alors que n’importe quel responsable politique se ridiculiserait s’il se présentait en demandant l’abolition du vol ou de la violence ! Tout le monde sait que cette prétendue abolition est un leurre et ne résoudrait rien, mais visiblement, la démagogie et l’hypocrisie, ça paye bien, actuellement… Et, heureusement pour certains, le ridicule ne tue pas…

Autres arguments communs pour s’opposer à la prostitution et à l’accompagnement sexuel, ce serait que le corps n’est pas une marchandise, et que le sexe n’est pas un outil de travail…. Car bien sûr, en ce qui concerne les footballeurs que l’on vend ou que l’on échange, ou les top-models, c’est pour leur cerveau et leur intelligence que l’on dépense des fortunes, c’est une évidence ! Quant au sexe qui ne serait pas un outil de travail, pourquoi nos mains, nos yeux… et notre cerveau pourraient l’être, et pas notre sexe, si ce n’est pas à cause de cette morale judéo-chrétienne qui sacralise la sexualité et la transforme en péché, surtout celle des femmes ? En poussant ce raisonnement à l’absurde, on pourrait presque supposer que l’activité « prostitutionnelle » serait acceptable si tout le corps était utilisé sauf… le sexe !

Plus sérieusement, il n’est pas non plus question de dire que la prostitution c’est très bien, et qu’il ne faut rien faire contre ! Il faut combattre le proxénétisme, l’exploitation des êtres humains et particulièrement des femmes, et la prostitution des mineurs, cela va sans dire. Mais, et même si elle est minoritaire, il existe une prostitution librement choisie, des hommes et des femmes exercent de plein gré cette activité pour vivre. Je sais que l’on me répondra que ce n’est pas librement mais pour l’argent, mais qui dans notre société, peut décider de travailler ou de ne pas travailler ? Surtout aujourd’hui où le travail ne permet même plus de vivre, et où l’esclavage est remis au goût du jour avec des salaires de misère (tout particulièrement pour les handicapés qui pourront même être embauchés sans contrat et sans salaire : loi Macron)…

Malheureusement, avec le retour de l’intégrisme catholique, que l’on a vu ressurgir au moment du débat sur le mariage gay, nous traversons une époque de puritanisme et de morale hypocrite… Et il est d’ailleurs à noter que la plupart des pays où l’accompagnement sexuel est légal sont des pays protestants, où l’on ne prône pas l’abstinence… ceci expliquant sans doute cela…. La France, pays des Lumières, est devenue un vieux pays conservateur où des hommes et des femmes souffrent, des hommes et des femmes que l’on veut réduire à leur condition de personnes handicapées, alors qu’ils aspirent simplement à être, au moins une fois dans leur vie, des hommes et des femmes, pleinement….

Le sexe n’est pas un droit, le plaisir n’est pas un droit, la sensualité n’est pas un droit, cependant ce sont les seules vraies libertés que tout être humain a sur cette Terre… et pour connaitre cela, un certain nombre de personnes très lourdement handicapées n’auront jamais d’autres possibilités que de faire appel à une aide extérieure et tarifée, prostitution ou accompagnement sexuel… Mais par manque d’empathie, par obscurantisme, ou par un militantisme borné et à la limite de l’absurde, d’autres humains s’opposent à cette liberté, au nom de je ne sais quelle morale…

Pour quelle raison profonde, en quoi la société serait-elle ébranlée, quel serait le danger ? J’attends une réponse, car pour le moment, je n’en ai vu aucune qui soit cohérente…

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