Affaire Boulin : un mensonge d'Etat destructeur

Lundi 28 Octobre 2019, les proches de Fabienne Boulin et son avocate ont organisé une reconstitution citoyenne de la découverte du corps de Robert Boulin.

En présence de deux témoins oculaires des faits survenus quarante ans plus tôt, cette reconstitution a permis de soulever de nouvelles questions et d'anéantir une fois de plus la version officielle d'un suicide par noyade du Ministre gaulliste premier ministrable du Gouvernement Barre.

L'étang rompu est un petit étang, paisible, situé sur la départementale D138 entre Montfort l'Amaury et St Léger en Yvelines en forêt de Rambouillet. Sur la route en venant de Montfort, il vous faudra conduire prudemment dans le dernier hectomètre avant d'emprunter la "route aux vaches" pour y accéder.

Cartographie © Etangs fédéraux - AAPPMA Cartographie © Etangs fédéraux - AAPPMA
Etang rompu - D138 © Google Maps Etang rompu - D138 © Google Maps

La prudence est recommandée car un virage à quatre-vingt dix degrés sur la gauche en surplomb de l'étang exige de ralentir afin d'être bien négocié. Une de ces fameuses glissières tueuses de motocyclistes, y a d'ailleurs été modifiée, très certainement à la suite d'un accident mortel dont une croix blanche fixée par des proches sur un des arbres en contrebas, rappelle le souvenir d'une malheureuse personne.

La barrière de la D138, au dessus de l'étang rompu © Pierre Peyrard La barrière de la D138, au dessus de l'étang rompu © Pierre Peyrard


Un endroit idéal pour qui voudrait y simuler un accident.

Au matin du 30 Octobre 1979 vers 8h30, le témoin urgentiste du SAMU dont nous conserverons l'anonymat,  rapporte qu'il était accompagné de trois pompiers, et que son ambulance, alors qu'ils arrivaient de St Léger, fût hélée de la route par l'un des deux gendarmes motocyclistes déjà présents.

Parvenus au bout de la route aux vaches qui accède donc à l'étang, une fois l'ambulance arrêtée, l'urgentiste et les pompiers firent à pied un demi-tour de l'étang, en passant par un chemin qui démarre à l'endroit du "trop-plein" puis remonte en pente raide vers le fameux virage. 
C'est là, précisément justement, que le témoin se souvient avoir vu un véhicule de couleur gris bleu ressemblant à la 305 Peugeot de Robert Boulin. L'identification du véhicule devint plus aisée alors qu'on lui présenta les clichés de l'époque.

Là donc, en stationnement derrière le virage en surplomb de l'étang. Vers 8h15, rappelons nous ces détails importants.

Poursuivant son chemin, pour descendre la pente en contre-bas du virage sur une trentaine de mètres, il accéda à la berge de l'étang. Cet endroit correspond à celui où l'étang se rétrécit. En présence des deux gendarmes et des trois pompiers, le témoin vit à environ sept mètres le corps d'un homme la tête orientée vers les étangs de Hollande de l'autre côté de la route, le visage hors de l'eau qui regardait vers la berge, tuméfié, avec une présence de sang séché sur le visage, des griffures apparentes, et un bras raidi hors de l'eau, le corps penché vers l'avant en position à genoux.

Là où l'étang se rétrécit... © Pierre Peyrard Là où l'étang se rétrécit... © Pierre Peyrard

Le dos de l'individu mort, sortait de la surface de l'étang et présentait une bosse de buffle à la base de la nuque. A tel point que le témoin échangera avec les gendarmes qu'il avait l'impression d'être en présence d'une personne victime d'un "règlement de compte". "On aurait dit qu'il sortait d'une malle"...


A cet endroit précis, quarante années plus tard, l'équipe de la reconstitution citoyenne présente le 28 octobre 2019, mesura l'avancée d'un comédien dans l'eau jusqu'au fameux sept mètres. L'eau ne dépassa pas le haut des cuisses du comédien, soit à peine cinquante à soixante centimètres.

Le témoin ayant constaté de visu la mort de l'individu en présence des gendarmes, fut congédié, ne pouvant plus être d'aucun secours. 

 A 9h10 environ soit environ trente à quarante minutes après le congé du premier témoin urgentiste, se présenta à l'entrée de l'étang rompu le second témoin, officier de Police Judiciaire du SRPJ de Versailles, accompagné de son collègue. Ils se rendaient en binôme sur le lieux alors qu'à leur prise de service on leur indiqua qu'ils devaient de toute urgence rechercher une "haute personnalité ayant été susceptible de mettre fin à ses jours".


Des gendarmes en nombre étaient présents, dont deux à l'entrée chargés de repousser toute entrée étrangère sur les lieux. Notre témoin présenta sa carte de Police, rien n'y fit, il lui fallu insister et s'y prendre à plusieurs reprises sur fond de rivalité Police / Gendarmerie.

Après moult explications, notre témoin distingua clairement le Colonel de Gendarmerie Pépin et un Lieutenant Colonel au milieu de la route aux vaches...
Puis quelques instants plus tard, le Colonel ordonna la sortie du corps aux pompiers, sans attendre les services de l'identité judiciaire...
"Pompiers, sortez le corps !" 

A ce stade de notre exposé, on remarquera qu'il n'existe pas de clichés du corps de Robert Boulin dans l'eau de l'étang tout juste un cliché avec une marque signalant l'endroit où le second témoin a vu le corps... 

Notre témoin assista à la sortie du corps, située dans ses souvenirs sur l'axe perpendiculaire à la berge sur sept mètres, les deux pompiers retournant le corps délicatement sur le dos à l'approche de la berge opposée au virage du surplomb de l'étang, et à trente mètres de l'endroit où le vit le premier témoin parti depuis une demi-heure au moins ! A cet endroit, la profondeur de l'étang est bien supérieure à celle mesurée au premier signalé par le premier témoin, soit environ 1,20 m...

Octobre 2019 : un comédien simule la tentative de suicide ... © Pierre Peyrard Octobre 2019 : un comédien simule la tentative de suicide ... © Pierre Peyrard

Avant sa sortie, le corps était basculé vers l'avant sur les genoux, le visage face au fond de l'étang, la tête orientée vers le trop plein, c'est à dire en direction opposée de celle observée par le premier témoin. L'un des rares pompiers ayant accepté de témoigner sous couvert d'anonymat rapportera à Benoît Collombat que la brigade reçut des instructions très précises pour conserver le secret absolu sur ce qu’il s’était passé ce matin là.

Et la voiture du Ministre ?

La 305, voiture personnelle du Ministre Boulin © Envoyé Spécial La 305, voiture personnelle du Ministre Boulin © Envoyé Spécial


D'après le second témoin du SRPJ de Versailles, elle était garée à l'endroit où elle apparaîtra sur les nombreux clichés de presse et de la Police, c'est à dire au bord de l'étang à quelques mètres à peine du corps gisant sur le dos.

Ce qui signifie donc, que la voiture aurait été déplacée entre 8h15 et 9h10 ce matin du 30 Octobre 1979, le premier témoin n'ayant pas vu de véhicule à l'emplacement où se trouvait celui vu par le second.


On comprendra donc plus aisément, pourquoi il était impossible de retrouver les clés de la voiture du Ministre dans sa "poche droite" comme le bristol laissé sur le tableau de bord l'indiquait.

Le bristol laissé sur le tableau de bord © Envoyé Spécial Le bristol laissé sur le tableau de bord © Envoyé Spécial

Les clés furent découvertes par les gendarmes au pied de la portière arrière gauche de la 305 Peugeot. Mais qui les y avait placées ? 

Depuis 1983, date de la seconde autopsie du corps de Robert Boulin, une chenille processionnaire s'est mise en mouvement pour la manifestation de la vérité. Des journalistes ont été intimidés, menacés, mis au placard, parmi eux, certains ont contribué à apporter une ou plusieurs pierres au long chemin vers la vérité. Au mouvement des uns, fut opposé la chape de silence des autres. A tel point que s'il ne fait plus aucun doute que Robert Boulin ne s'est pas suicidé après tant d'efforts d'investigation, de souffrances et de frais de Justice pour la famille Boulin, une raison d'Etat s'impose encore pour justifier l'accès interdit à la Justice. Ou plutôt un subtil jeu de manoeuvres dilatoires permettant de laisser croire à un espoir d'aboutir un jour. Pour sauver la façade.

Constatons le : la sédimentation du mensonge d'Etat transmis de septennats en quinquennats présidentiels a imposé puis renforcé la prise du ciment de sa logique durcie, rendant quasi impossible aujourd'hui encore l'exercice d'une Justice sereine. Car il lui faudrait instruire tout autant l'affaire Boulin, que son propre procès accompagné de celui des institutions :

Celui du "débranchement" institutionnel pendant la nuit du 29 au 30 Octobre 1979 où un Procureur Général de la République, se rendit à l'étang rompu sur ordre (mais de qui ?) avec quelques hommes sûrs aux fins d'orchestrer l'odieux maquillage. Celui d'une complicité de hauts fonctionnaires silencieux aux carrières fulgurantes. Celui de femmes et d'hommes politiques complices qui comprirent qu'ils risquaient de "faire sauter la République" s'ils ne s'alignaient pas sur la thèse officielle du suicide. 

Cartographie des deux témoignages au matin du 30 Octobre 1979 © Pierre Peyrard Cartographie des deux témoignages au matin du 30 Octobre 1979 © Pierre Peyrard

Depuis quarante ans, la continuité d'une forfaiture bétonnée, scellée dans les tréfonds vaseux de l'étang rompu par l'omerta originelle empêche la famille Boulin d'obtenir justice pour le Ministre du Travail, compagnon de la Libération, seize ans Ministre au service des Gouvernements du Général de Gaulle, de Pompidou et de Giscard d'Estaing. Mais au delà de la famille Boulin au premier chef concernée, c'est une insulte à l'Etat de droit qui nous concerne tous dont nous sommes les témoins, c'est une négation pure des droits de l'homme et du citoyen où l'honneur d'un homme et le malheur d'une famille importent peu. Ce sont les sceaux perdus de la Justice d'un pays qui s'égare, que bien peu s'échinent à rechercher !  Quel intérêt supérieur de la Nation y-a-t-il donc à cacher ? Où est la "chose commune" dans l'affaire Boulin ?


Robert Boulin est mort parce qu'il menaçait de révéler ce qu'il avait couvert pendant de si longues années. Contre son gré très probablement, il était devenu l'homme à abattre, car il avait laissé entendre à ceux qui cherchaient à lui nuire, qu'il se tenait prêt à révéler ce qui devait rester caché. La raison d'Etat est le principe au nom duquel un Etat s'autorise à violer le droit au nom d'un critère supérieur. En homme d'Etat premier Ministrable, Robert Boulin n'ignorait rien de ce principe. Mais quel est donc ce critère qui s'accompagne du secret et permet bien des dissimulations ? Celui de la question du financement des partis politiques de l'époque, mais aussi celui des opérations de basse police parallèles et enfin celui des turpitudes de certains ambitieux profitant justement de la raison d'Etat pour y dissimuler leurs intérêts claniques et personnels, qu'ils soient politiques ou sonnants et trébuchants. Pour celles et ceux qui cherchent un sens politique au delà du mobile de l'assassinat, ces quarante années de l'affaire Boulin nous renvoient au questionnement sur le fonctionnement de nos institutions, de notre démocratie, au point de livrer l'une des clés du mal être collectif de notre société d'aujourd'hui se traduisant entre autres par une abstention importante dans les urnes et une défiance assumée à l'égard de nos édiles :

"Depuis 1979, alors que six Présidents de la République se sont succédés, cette affaire empoisonne et déshonore la vie politique et  civique de notre pays.(...) Quarante ans après la mort du gaulliste Robert Boulin, la France s'honorerait à lever le voile sur les conditions réelles de la disparition d'un serviteur de la République"  réclament quatorze journalistes qui ont enquêté sur l'affaire, au Président de la République Macron qui n'avait même pas deux ans au moment des faits.

Obsèques de Jacques Chirac © Paris Match Obsèques de Jacques Chirac © Paris Match

Lorsque la raison d'Etat supplante l'Etat de droit ainsi sans discontinuer depuis quatre décennies, les lents effets du poison du mensonge originel continuent d'agir sur les consciences civiques. Ils participent au détournement et à l'éloignement de l'intérêt public des citoyens blasés, au point de finir par détruire la notion même de citoyenneté. Peut-être en éliminant Robert Boulin, les commanditaires de son assassinat en avaient-ils consciemment ou inconsciemment fait le calcul.  

« Il est des morts qui sonnent le glas d’une société.» dira Monseigneur Poupard à Notre-Dame de Paris le 4 Novembre 1979.  "Qu'on laisse désormais les morts enterrer les morts." répondra le Président Valéry Giscard d'Estaing citant les évangiles trois jours plus tard pour tenter d'arrêter les développements d'un mensonge d'Etat destructeur...

Marcel Bertomé parle de Robert Boulin... © Sud-Ouest - interview de Marcel Berthomé






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