Taxi parisien en 1970 © lestaxis. fr
Taxi parisien en 1970 © lestaxis. fr

Pas un jour depuis le mois de juillet sans qu’un billet voire un article ne soit publié ici ou là sur internet au sujet de la « guerre des taxis parisiens » contre les VTC.

Des entrepreneurs de société de VTC prennent la plume, des consultants, des économistes, des journalistes alertent l’opinion, s’indignent du « lobby des taxis parisiens »,  des business angels enragent, raillent les nouveaux décrets créant artificiellement l’improductivité, s’offusquent de l’imbécillité économique du délai de 15 mn à observer en Octobre prochain entre la commande du client sur son smartphone et l’arrivée du véhicule.

Twitter s’emballe, la blogosphère s'échauffe…  Des noms d’oiseaux s’échangent sur les réseaux sociaux, des invectives réduites en cent quarante signes volent sur la toile sans contribuer à faire avancer un débat qui sans doute aucun, sera l’un des enjeux majeurs de l’élection municipale parisienne du Printemps prochain. Qui ne manquera pas de demander aux candidates et candidats « ce qu’ils feraient pour moderniser le transport public à Paris » ? Oui mais, petit détail : le taxi parisien est placé sous la tutelle du Ministère de l'Intérieur, et sur le terrain celui de la Préfecture de Police de Paris.

Alors justement lançons le ce débat ! Mais lançons le de la façon la plus objective qui soit, sans invective, en restant sur le fond et en posant des questions simples, en recherchant des chiffres, en se documentant et en avançant des arguments convaincants au service de l’intérêt général.

Voilà donc plusieurs pistes de réflexion, ou autres thèmes qu'il me paraît intéressant d'aborder :

 

1/  Quel est le marché du transport public de personnes à Paris ? Peut-il augmenter grâce à l’augmentation de l’offre ?

Si l’on écarte les transports en commun, comment évaluer précisément, le marché du transport public de personnes ? Beaucoup avancent que le marché augmentera du fait de l’explosion de l’offre VTC, en justifiant le fait que la demande actuelle n’est déjà pas satisfaite. Quand bien même y aurait-il une part de vérité dans cette affirmation un peu simpliste, deux données importantes sont oubliées  :

1/ Tout marché de transport public est soumis à des variations de volume de demandes, notamment en fonction des horaires de la journée à Paris, et de la saisonnalité. Demandez donc aux chauffeurs de taxi s'ils travaillent beaucoup en ce début Aout... Il ne sera pas économiquement pertinent d’adapter le parc de l’offre aux pics de demandes des clients ! 
Sinon, les compagnies aériennes déposeraient le bilan en faisant stationner à prix d'or le restant de l'année leurs avions réquisitionnés pour les fêtes de fin d'année, la SNCF ne saurait où parquer ses rames supplémentaires et ne rentabiliserait pas davantage ses coûteux investissements etc...

Certains m'objectent, que les pics de demandes peuvent être traités avec "flexibilité" en évoquant le métier de chauffeur VTC ou taxi réduit à celui d'un job d'étudiant, louant chez Hertz, Avis ou Sixt une berline pour l'occasion... Plus besoin de connaître les rues de Paris, un bon GPS sous contrainte d'info-trafic suffit... Les 30 000 à 40 000 emplois dont on parle seraient donc ceux là : Etudiant auto-entrepreneur finançant ses études en offrant ses services de chauffeur VTC. Oui mais avec quel objectif de rémunération, et pour combien d'heures ouvrées ? Car il faut en faire des heures à Paris pour sortir ne serait-ce que 500 euros nets mensuels, toutes charges déduites ! (Au moins 100 heures).

Et si on osait pousser l’imagination et reculer les limites réglementaires actuelles du transport public à Paris, pourquoi ne pas demander à des étudiants contre rémunération de louer des Autolib pour transporter des personnes aux heures de pointe ? Il faut juste espérer qu'il n'y ait pas trop de familles avec des valises à transporter dans ce cas... Et que les autolibs ne soient toutes prises d'assaut à ces mêmes heures...

De mon point de vue on cherche à régler par la déréglementation les problèmes posés par le manque de régulation. J'y reviendrai plus loin...

2/ Il me semble également que la question du prix de transport est un critère pertinent trop souvent écarté des débats jusqu’à présent. Rappelons ici que Bercy fixe les tarifs du taxi annuellement, alors que les prix sont libres pour les VTC. Un chiffre pour nourrir les débats : la part du coût de la licence dans le prix du taxi est d’environ 5 euros de l’heure pour un amortissement de la licence sur 15 ans. Soit 16,6 % du coût horaire à Paris. A méditer.


2/ Que faire des licences de taxi ? Doit on limiter l'offre ou laisser faire le marché ?

Doit on les racheter (5 milliards d’euros) doit-on en donner de nouvelles gratuites à leurs détenteurs afin qu’ils les louent ? On ne s'étonne pas que des artisans achètent leur fonds de commerce, pourquoi en serait-il autrement s'agissant des artisans taxi ? Comment harmoniser la concurrence entre taxis et VTC ? C’est probablement le point le plus épineux du débat. L’histoire de notre pays nous a déjà enseigné que la libéralisation du marché des taxis pratiquée par Pierre Laval en 1931, s’était soldée par des faillites en cascades et de nombreux suicides de chauffeurs… faute d’activité suffisamment rémunératrice. Beaucoup l’ignorent, voire pire lorsqu’ils l’apprennent, trouvent cela parfaitement normal dans une économie totalement libéralisée… Mais les mêmes chantres d’un ultra-libéralisme débridé hurleraient au scandale s’ils étaient transportés par un chauffeur n’ayant à peine les moyens de s’offrir une chemise propre tous les jours…

 

3/ Quid des rémunérations et des statuts des chauffeurs ?

Certains chauffeurs de taxi travaillent 11 heures par jour, six jours sur sept, quelques fois sept sur sept pour une rémunération de l’ordre de 1400 euros nets. Ils sont donc en dessous du SMIC horaire. Le statut de locataire de taxi est-il encore viable ? 

Les chauffeurs VTC sont souvent auto-entrepreneurs. Bénéficiant d’un régime fiscal plus avantageux, éxonérés de TVA, ils sont néanmoins obligés de travailler plus de 300 heures par mois pour approcher les 2000 euros nets de rémunération. Si on multiplie le nombre de chauffeurs (VTC comme taxis) sans soutenir la croissance de la demande par un abaissement du prix de transport faisant également pression sur la rémunération des chauffeurs, le marché ne risque-t-il pas de rencontrer la pénurie des vocations au détriment de la disponibilité et de la qualité de service ? Car un marché sain, n'est-il pas régi par un équilibre entre l'offre et la demande, la rémunération des uns et la satisfaction des autres ?

 

4/ Quid des centraux radio exploitant les taxis ?

La révolution technologique des smartphones a totalement bouleversé la donne depuis quelques années. Le client commande de façon « décentralisée » et autonome son véhicule. Certains centraux radio parisiens ont longtemps organisé la rareté de l’offre de transport pour justifier une politique commerciale d’abonnements prioritaires des clients, s'assurant ainsi une rémunération supplémentaire lors des réservations à l'avance. Cette situation est maintenue d'autant plus facilement que ces centraux ont mis en place la « caporalisation » des chauffeurs affiliés. Ces contrats d’affiliation aux centraux des chauffeurs doivent être saisis par la DGCCRF (Direction Générale du Commerce de la Concurrence et de la Répression des Fraudes), et examinés afin d’en identifier les clauses léonines au final contre-productives pour le consommateur. Il convient de faire observer les principes de la libre concurrence et sanctionner les centraux qui n'autorisent aucun autre moyen de réception de courses (dont les applis smartphone) par la requalification en contrat de travail du contrat de location de leur terminal radio. Car l'assujettissement exclusif du chauffeur au central provoque l'insatisfaction en bout de chaîne du client qui attend pendant de longues minutes au téléphone qu'un taxi vienne le chercher ! Un seul chauffeur a osé entamer une démarche devant les Prud'hommes... Il a gagné. Mais en Cassation, au bout de huit années de procédure !

Les centraux doivent accepter la concurrence des applications smartphones et laisser leurs chauffeurs affiliés libres de télécharger et d’exploiter des applications pour recevoir des courses. Mieux, en adoptant les nouvelles technologies, ils feront des économies structurelles importantes, la radio centralisée sur plateau de réception d'appels étant la technologie datée des années soixante-dix et quatre vingt… Signe de l'évolution des temps modernes, elle ne se justifie plus que pour servir la clientèle agée, ou technophobe.

 

5/ Comment mieux réguler le marché du transport public ?

Songeons à ces millions de kilomètres improductifs perdus !  Des taxis, des VTC circulent  chaque jour ou stationnent à vide à la recherche du client, et des clients ne les trouvent pas.
A l’ère du smartphone et de la géolocalisation ne serait-il pas pertinent d’obliger tout véhicule de transport public d’être géolocalisé sur une plateforme commune contrôlée par l’autorité de tutelle ? Au plan de la productivité, des solutions alternatives à celle demandée en premier ressort via une application seraient proposées au client, puisqu’un véhicule d’un confrère peut être mieux placé pour le prendre en charge à l’instant donné. Au plan social, les chauffeurs assureraient une meilleure rémunération, puisqu'ils rouleraient "utile", ceci permettant au passage de relever le niveau d'exigence des examens des chauffeurs. Au plan de la sécurité publique, cette mesure contribuerait à lutter contre le transport de taxi ou autre VTC clandestins, et enfin au plan environnemental, des tonnes de CO2 seraient épargnées dans l’atmosphère… Bref, la géolocalisation en temps réel au service d’une meilleure régulation de l’offre face à la demande. Voila un bel enjeu électoral pour les municipales à Paris !

 

6/ Et quid du covoiturage par taxi, VTC ?

 

Chaque jour à Paris et dans sa région, plusieurs personnes souhaitent se rendre à une destination commune à peu près au même moment, depuis des adresses de prise en charge situées à proximité les unes des autres… Organisons leur rencontre ! Chaque jour à Paris des chauffeurs de taxi stationnent  pour 40% de leur temps d’activité à la recherche du client… des chauffeurs de VTC roulent à vide… Pourquoi ne pas mettre au point un service régulant mieux l’offre face à ces demandes au bénéfice de toutes les parties et de la collectivité ?

  

Paris est la ville la plus visitée au Monde. L’équivalent de la population française vient visiter notre pays chaque année. Nous ne pouvons plus accepter cette "verrue", un tel niveau de service dégradé du transport public pour la « Ville Lumière »….

Je vous invite à réagir sur ces six questions, à en poser d’autres, à contribuer pour sortir par le haut de cette « guerre du taxi » annoncée… Loin des caricatures, loin des invectives, loin de certaines idées toutes faites aussi… Débattre, échanger, construire la mobilité urbaine "2.0" nouvelle plutôt que crisper les conservatismes et risquer la énième grève bloquant la région parisienne.

En écrivant ces lignes, je ne peux m'empêcher de penser à un de mes illustres professeurs de l'Ecole Supérieure des Transports qui disait ceci :

"Lorsqu'on évoque les questions réglementaires du transport public, il y a forcément débat politique. Car on touche directement ou indirectement à un droit essentiel de la Constitution : celui de la liberté de circulation des citoyens." 

La liberté de circulation et son corollaire, son efficacité dans l'intérêt partagé des uns et des autres, c'est de cela dont il s'agit au fond. Pour réduire ces millions de kilomètres improductifs enregistrés au compteur des chauffeurs chaque année...

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