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Billet de blog 11 mai 2020

Un frémissement...

Depuis le 17 mars, l'activité des taxis en France, comme celle de beaucoup d'artisans dans d'autres secteurs, a chuté brutalement. L'impact économique est sévère, inédit, sidérant. Pour autant, dans ce contexte difficile ils ont été nombreux à se mobiliser au service des soignants, parfois même gratuitement.

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Beaucoup l'ont fait parfois au péril de leur vie, exposés au Covid-19, devant faire face à la pénurie de masques, en "première ligne".

Les taxis de la Marne - 1914

Comme leurs illustres aînés de la Marne, il y a plus de cent ans, ils ont répondu présents au service de la Nation. Ils font partie désormais de ceux que Vincent Lindon appelle "les premiers de corvée". Certains sont tombés malades. Evidemment. D'autres sont morts, dans l'indifférence de l'anonymat.

Mais aujourd'hui, pour ceux qui arpentent les rues de Paris et partout ailleurs en France, en Europe et dans le Monde, c'est une nouvelle épreuve qui les attend. Celle du déconfinement, qui doit s'organiser dans les conditions de protection sanitaire et de sécurité les meilleures possibles, pour eux-mêmes comme pour leurs clients.
23h55, 10 mai 2020. Je jette un oeil à la fenêtre, il pleut. Mais peu importe. Dans 5 mn c'est le 11 mai. Avec ma compagne, nous partageons la même idée, la même envie...

Revoir Paris, même sous la pluie... juste comme ça. Un petit tour nocturne en voiture improvisé. Et nous voilà, telle une boule de billard qui déboule tranquillement sur un plateau vide... Château de Vincennes. J'aperçois les deux loupiotes d'un lumineux de taxi à la station. Un taxi.
Personne devant nous, le balisage des voies réservées aux cyclistes à Vincennes nous fait penser que demain  ne sera plus comme avant.
La Nation, pas de taxi en station. Rien. C'est une nuit du dimanche au lundi en même temps... 
On avance... voici la Bastille. Toujours rien. Pas un taxi en station. J'appelle Milan, mon vieux poteau locataire taxi, pour prendre la température...
Paris défile sous nos yeux... Paris vide, silencieux, énigmatique... Catherine immortalise l'instant. Premier souvenir de déconfinement.

Les Champs Esseulés

 
- "Salut Milan. Tu bosses ce soir ? T'es où ?"

- "Salut Pierrot... Cherche pas c'est mort y'a pas un chat. J'ai fini ma nuit, suis rentré, je mange et je vais me coucher... Sur les 18 000 tacots de Paris, t'en as 2500 peut-être 3000 qui tournent... Sur les 9000 locataires, on est à tout casser 300 dans la rue. Les gars n'ont plus rien à bouffer... C'est la dèche... Demain je vais chez les loueurs leur expliquer qu'il faut qu'ils partagent avec les chauffeurs ce qu'ils ont obtenu du Ministère des Finances pour soutenir leurs boîtes... Sinon je ne sais pas où on va... Les artisans ont repoussé leurs crédits pour les licences, touché les 1500 euros de l'Etat... Mais les locataires, ils ne peuvent pas payer la location de la plaque avec la bagnole, le gazole et l'assurance... Tu te rends compte ? Plus de train, plus d'avion, plus de touriste, plus de col blanc... Ils sont tous en télétravail. Et Nicolas qui annonce dans la presse "je sens un frémissement"... Je ne sais pas où il est son frémissement mais en attendant le parc est plein à St Ouen... Sur les 700 locataires, allez ... peut-etre 150 sont dans la rue..."
Nicolas, c'est Nicolas Rousselet, fils d'André, le patron historique de G7. Rassurant, il a eu le mérite de communiquer régulièrement avec les chauffeurs, de s'adresser à eux par vidéos interposées pour les accompagner. La redevance d'affiliation a baissé jusqu'au déconfinement. L'intégralité des prélèvements, redevance radio, carte de carburant ont été suspendus. Il fallait le faire, et il l'a fait. Mais sera-ce suffisant ?
Car de quoi parle-t-on exactement dans les faits au jour du déconfinement ? 
De masques ? De gel hydroalcoolique ? De paroi barrière à installer dans les véhicules ? De nouvelles règles d'hygiène de sécurité et de transport ? En tout cas certainement, de coûts supplémentaires pour les soixante mil chauffeurs de taxis dans un contexte où le transport trinque ! Le frémissement de Nicolas Rousselet suffira-t-il à couvrir ces nouveaux coûts ?
Ce que les taxis et leurs clients doivent savoir :


Il n'y a pas d'homologation de barrière sanitaire pour les véhicules à ce jour, et les positions des uns et des autres varient (constructeurs automobiles, assureurs, pouvoirs publics). La MAT (Mutuelle des Artisans du Taxi), aide ses taxis mutualistes à hauteur de 20 € par équipement de barrière sanitaire dans l'habitacle et couvre désormais l'équipement d'un tel dispositif par un "professionnel". 
Un constructeur automobile, précise sous couvert d'anonymat que si la plaque en polycarbonate est sensée réaliser une complète étanchéité entre les places avant et arrière, alors elle devient incompatible avec l’airbag rideau. La seule solution reste l’inhibition de l’airbag (simple techniquement mais à reboucler avec l’homologation, ... qui bien sûr tardera à venir).

Ce constructeur ajoute que si la plaque est découpée en zone latérale en épargnant la zone de déploiement de l’airbag et que le bord de la paroi est traité pour ne pas présenter de zones agressives (rayonnage des bords ou ajout d’un joint), alors cela "semble" acceptable. Flou artistique.
Personne n'a eu le temps de définir une norme AFNOR et de lister les centres agréés de montage. G7 définit un protocole sanitaire validé par le bureau Veritas, mais G7 c'est 9000 taxis parisiens sur 60000 en France. Bref, on demande aux taxis d'observer des règles sanitaires sans en définir les normes de sécurité pour leurs véhicules.
Dans ce contexte, il semble que l'ensemble des assureurs doivent aussi prendre leur part de responsabilité. Car, dans cette "zone grise" inconfortable, à cet instant, c'est à chaque chauffeur de taxi de décider quel est le risque le moins important à courir entre le risque de perte de chiffre d'affaires du fait d'absence d'équipement séparateur entre ses clients et lui-même, et le risque en cas d'accident du fait d'une modification non homologuée de l'habitacle de son véhicule de faire sauter sa police d'assurance. 

Cette situation n'est pas acceptable, à l'égard de cette profession qui a été mise à contribution, sans protection pendant de longues semaines.Il faut donc souligner le geste de la MAT à l'égard de ses chauffeurs mutualistes.
Quant aux pouvoirs publics, La DGITM (Direction Générale des Infrastructures, des Transports et de la Mer) prudente, a décidé de ne pas se prononcer sur l’homologation des parois de séparation pour les véhicules mais a émis des recommandations :

En réponse aux questions des professionnels du secteur du T3P, des recommandations ont été validées en interministériel. Pour ceux qui souhaiteraient équiper leur véhicule d’un dispositif de séparation entre conducteurs et passagers, les recommandations sont les suivantes :

- utiliser un matériau souple permettant de préserver la dissipation d'énergie en cas de choc et de ne pas occasionner de blessure aux passagers en cas de freinage brutal,

- ne pas utiliser un matériau susceptible d'être dangereux : tranchant, angles vifs, cassant, pouvant générer des risques de coupures,

- ne pas gêner la visibilité du conducteur (rétrovision par le retro intérieur central),

- ne pas gêner l'accès aux places assises, l'utilisation des ceintures de sécurité...

- être correctement fixé pour éviter toute perturbation du conducteur lors de l'utilisation du véhicule,

- être régulièrement désinfecté.

Rappel : les dispositions du décret du 23 mars 2020 restent applicables notamment pour ce qui concerne l'aération du véhicule et sa désinfection.

L'installation et l'utilisation de ce type de dispositif restent de la responsabilité des personnes qui y ont recours.
Il faut aller plus loin et faire en sorte que les constructeurs automobiles, les compagnies d'assurance et les pouvoirs publics ensemble, définissent les normes de sécurité et aident les chauffeurs rapidement concrètement à s'équiper en matériel approprié.

Avenue d'Iena, toujours pas un tacot qui traîne... Il est 1h03. La tour Eiffel nous fait encore profiter de ses étincelles pendant deux minutes.

Paris, 11 mai 1h03. La Tour Eiffel clignote... dans le vide absolu.

 Au bout du fil, je sens bien que "mon légionnaire", (mon ami Milan, d'origine serbe, était dans la légion avant de faire taxi de nuit, ça aide...) n'a pas envie de rigoler. Juste au moment où on passe devant l'Assemblée Nationale, Milan me confie :


- Je ne sais pas où on va Pierrot... Je mange mon couscous ce soir, je mate un film, et demain sera un autre jour. Je vis au jour le jour mon poteau ! Comme les collègues. Dis leur aux gens, dis leur à Mediapart, dis leur tout en haut dans les Ministères : on galère... Il faut qu'ils nous entendent. Il faut qu'ils fassent quelque chose. Sinon bientôt ce sera, sous les pavés, la rage !".

Allo Bercy ? Y'a quelqu'un ?

Je raccroche. On rentre, passage sous Bercy, direction l'A4. Déserte, ou quasi. Dans la sono de la voiture, c'est le blues...

Paris Blues - T Bone Walker, Big Joe Turner, Otis Spann, George 'Harmonica' Smith © strettonbull

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