Les locataires du taxi alertent Jean-Baptiste Djebbari

Milan Dejanovic est chauffeur de taxi parisien, locataire à la G7. Il est aussi Secrétaire Général du syndicat des Locataires Unis du Taxi (LUT). A ce titre il m'a sollicité afin de publier une lettre ouverte à son Ministre de Tutelle, Jean-Baptiste Djebbari.


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Paris le 13 mai 2020,

Monsieur le Ministre,

Permettez moi de me présenter.
Je m'appelle Milan Dejanovic, je suis agé de 60 ans, chauffeur de taxi depuis 11 ans. J'exerce ce métier avec passion dans les rues de Paris et ses environs. J'aime profondément mon métier. Ne disposant pas des moyens nécessaires pour faire l'acquisition d'une licence, je loue mon outil de travail, le véhicule et sa licence à la société G7 qui l'assure, en plus de l'entretenir au plan mécanique. Ancien militaire, j'ai servi mon pays pendant trois ans de 1978 à 1981. Patriote, j'apprécie la rigueur, la droiture, le sens de la parole donnée, le dévouement. Je me suis donc engagé mais cette fois-ci pour mes collègues chauffeurs, qui tout comme moi partagent la condition de locataires du taxi.

Si je m'adresse à vous Monsieur le Ministre, c'est tout simplement parce que par nature, j'ai le respect de la hiérarchie, et que vous êtes aujourd'hui l'incarnation de la tutelle de notre métier. Nous sommes donc mes collègues et moi-même placés sous l'autorité de votre Ministère, et j'ai souhaité porter à votre connaissance les difficultés économiques profondes que nous traversons, auxquelles nous ne savons plus bien souvent comment faire face.

Certes, nous avons pu bénéficier des aides de l'Etat prévues pour les travailleurs indépendants, et je profite de cette tribune pour remercier à travers vous, la puissance publique. Toutefois, mes collègues et moi-même considérons que nous sommes placés dans une situation injuste que je souhaite à travers ces quelques lignes vous exposer brièvement :

La crise sanitaire frappe tous les secteurs d'activité, et frappe durement en particulier aussi les taxis :
Plus d'avion, plus de train, plus de voyageur d'affaires, tout comme de tourisme national et international, plus de "cols blancs" aux gares et aéroports, au départ des bureaux désertés par le télétravail donc.
Mais aussi, plus de client sortant des théâtres, cinémas, établissements de loisirs, et que dire des clients des restaurateurs souhaitant regagner leur domicile en taxi après une soirée entre amis ! C'est jusqu'à 80, 90 % du chiffres d'affaires en moins Monsieur le Ministre que nous constatons dans nos comptes.

Dans le même temps, nos charges courent. Et c'est là que le bât blesse :
Nous ne constatons pas 80 à 90 % de baisse de nos charges fixes, les plus importantes étant justement la location de notre outil de travail ! La situation est telle que nous sommes partagés entre renoncer à travailler (et donc nous retrouver sans ressource du fait de notre statut de locataire gérant), ou travailler bien souvent à perte, ne réalisant parfois que 10 euros par jour de bénéfice ! Qui nourrit sa famille dans notre pays pour 10 euros par jour Monsieur le Ministre ?

Or il ne nous a pas échappé que votre Gouvernement a mis à disposition des entreprises le PGE (Prêt Garanti par l'Etat) qui permet de soutenir la trésorerie de toute entreprise à hauteur de trois mois de chiffres d'affaires à des conditions extrêmement avantageuses (0,25%). C'est une excellente disposition qui maintient le tissu économique vivant pendant la crise avant la relance nécessaire qui devra très certainement également être soutenue par l'Etat.

Ce PGE bénéficie donc de fait aussi à nos loueurs, sans compter la possibilité  qui leur est offerte de décaler les échéances exigibles de l'URSSAF. 
Leurs recettes, ce sont nos charges produites par l'obligation de louer notre outil de travail, pour rien, ou quasiment rien dans nos portefeuilles ici à Paris mais aussi sans doute ailleurs en France. Il y a là une situation profondément injuste qu'il faut que vos services et vous même connaissent, provoquant une frustration immense, un désespoir et une colère légitime. Nous avons donc souhaité vous alerter et solliciter votre arbitrage entre les loueurs et nous-mêmes afin de trouver une répartition plus juste des efforts à consentir entre les uns et les autres pendant cette crise. Mais cette crise conjoncturelle révèle un mal plus profond au plan structurel que nous voulons développer si je l'espère, vous nous accordez votre écoute attentive !

Je suis un citoyen responsable, républicain, profondément attaché à la paix civile. Je ne souhaite pas revoir un mouvement social des taxis provoquant des troubles à l'ordre public, des blocages des voies de circulation alors que le déconfinement commence. Mes collègues et moi-même respectons nos concitoyens qui sont aussi nos clients, et qui ont besoin de travailler après deux mois d'inactivité forcée pour certains d'entre eux.

Mais sachez que si nous sommes responsables, nous sommes également extrêmement déterminés à faire triompher notre cause, car nous n'avons rien à perdre. C'est pour cette raison que nous avons choisi un autre moyen d'action pour nous faire entendre si nos revendications de prolongation des réductions des tarifs de location n'étaient pas entendues. Les efforts, c'est toute la chaîne de valeur du taxi qui doit les partager avec justesse, pour obtenir la Justice.

J'appelle mes collègues chauffeurs locataires du taxi à vous remettre les clés de leur véhicule toute la journée du 29 mai 2020 à votre Ministère, boulevard St Germain à Paris, si aucune issue acceptable n'était trouvée par une médiation conduite par vos services à cette date.

Comprenez bien la portée de ce geste symbolique qui n'occasionnera aucun trouble à l'ordre public :
Il est hors de question pour les femmes et les hommes, mères et pères de famille que nous sommes, de baisser les yeux en rendant les clés des voitures que nous conduisons chaque jour à nos loueurs. Nous portons la tête haute, fier(e)s de notre métier, et nous demandons de pouvoir le pratiquer avec dignité !
 
Dois-je rappeler que nous avons participé à l'appel du Président de la République pour conduire les soignants sur leur lieu de travail et les raccompagner chez eux ? Nous demandons simplement en retour du respect, et que ce respect soit traduit dans les faits au plan économique par nos loueurs, dont vous pourrez apprécier au cas par cas la situation réelle comptable à l'aide des services du Ministère de l'Economie et des Finances.

Si nous devions donc cesser le travail que nous aimons, contraints et forcés, c'est à vous, représentant de la tutelle de l'Etat, que nous déposerons les clés de nos voitures le 29 mai prochain symboliquement sur votre bureau.

Nous restons à votre disposition afin d'établir les contacts nécessaires à l'organisation de cette médiation espérée, attendue.

Dans cette attente, veuillez agréer Monsieur le Ministre, l'expression de ma plus haute considération.

 



Milan Dejanovic.
Secrétaire Général 
LUT - Locataires Unis du Taxi
locataires.unis@gmail.com





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