Le scandale des centrales radio taxi parisiennes : Pénurie de taxis à Paris, gabegie à la Sécurité Sociale en Ile de France.

Dans le cadre du projet de Loi porté à l’initiative du Député Thévenoud, la création d’un « open data » taxi suscite les protestations d’une partie seulement de professionnels du taxi :

Ceux qui auraient tout à craindre d’un système prônant la transparence des informations utiles à l’utilisation contrôlée et sécurisée à destination du grand public. C’est dommage car cela dessert l’intérêt général et l’intérêt des chauffeurs de taxi eux mêmes, artisans mais surtout locataires et salariés. 
Depuis quelques jours, on observe clairement la division de la profession sur ce projet, selon qu’on soit du côté de l’opacité revendiquée par les fédérations d’artisans affiliés à des centrales radio et aux centrales elles-mêmes, ou de celui de l’ouverture contrôlée des données des chauffeurs à des éditeurs patentés, ouverture soutenue par l’intersyndicale pourtant à l’origine du conflit de Janvier 2014…


1/ Une rentabilité de l’activité soumise aux conditions de circulation

A l’origine du malaise des taxis, il y a la perte de rentabilité continue de l’activité de chauffeur depuis plusieurs années. Bien avant 2009 et la création du statut de VTC, personne ne contestera la longue et continue dégradation des conditions de circulation à Paris et en proche banlieue depuis plusieurs années. Dix ans de politique urbaine cherchant à décourager l’usage du véhicule de particulier ont eu raison des nerfs et des comptes de bons nombres de chauffeurs de taxi. Lorsque nous pestons au volant dans les bouchons après trois quarts d’heure de voiture, nous ne réalisons pas que les chauffeurs de taxi travaillent onze heures par jour dans ces conditions, l’usage autorisé des couloirs de bus apparaissant comme un maigre lot de consolation. 

Le problème de la rentabilité de l’activité taxi est donc clairement posé eu égard aux conditions de circulation difficiles aux heures de pointe en région parisienne, si on considère d'une part une tarification sectorisée plus rémunératrice en dehors du périphérique (tarif B et C), et une activité en charge pour seulement 60% de l’amplitude quotidienne d’activité des chauffeurs d'autre part.

 

2/ Des stations délaissées ou à l’abandon

La conséquence directe des faits exposés précédemment, c’est l’abandon de l’hypercentre parisien et de ses stations notamment aux heures de pointe.
Il n’est pas rare d’observer des queues interminables de clients à Paris le matin ou le soir en station, il l’est de moins en moins aussi de constater  l’abandon des « corps de places » parfois jusqu’à en devenir le refuge d’un SDF. Signe des temps, image forte du malaise, à force de bouder leur autorisation de stationnement en certains endroits de la Capitale, les exclus de la société s’y sont installé en lieu et place des chauffeurs...

Place Clichy à Paris... Place Clichy à Paris...
 

Il est donc urgent de traiter la question des voies de circulation dédiées pour retrouver la fluidité qui fait aujourd’hui défaut, encourager le développement du covoiturage par taxi, penser la ville de demain en concertation avec les chauffeurs !



 

3/ Une stratégie commerciale des centrales radio « hors zone »

S'agissant du projet "open-data" taxi, il est inexact d’affirmer que « les VTC vont pouvoir tracer les courses des entreprises clients des centraux taxi ». Il est tout autant inexact d’affirmer que cela se fera au détriment de la vie privée des clients comme des chauffeurs de taxi, car ces données publiques seront « anonymisées ». C’est d’autant plus étonnant de tenir de tels propos qu'aujourd'hui même des données nominatives sont justement détenues par les centrales radio de taxi. Font-elles l’objet des déclarations réglementaires auprès de la CNIL ?
En fait, ces propos s'apparentent à une manœuvre qui n’avait pour seul objet que de susciter des craintes et des tensions parmi les chauffeurs, alors que le cahier des charges de l’open data n’a pas encore été rédigé. Il sera nécessaire que cet « open data » soit l’outil des chauffeurs de taxi pour les chauffeurs de taxi.

A contrario, si les centrales de taxi ne veulent pas rendre accessible à la plateforme open data la position et la disponibilité des véhicules de leurs chauffeurs affiliés alors que des milliers de clients chaque jour l’attendent, c’est parce que bon nombre de ces chauffeurs stationnent hors zone de prise en charge des taxis parisiens notamment le matin en attente d’une course radio de banlieue à banlieue, plus rémunératrice.

La réglementation taxi concède un droit exceptionnel de prendre en charge la clientèle « hors zone » de commune de stationnement, dès lors que le chauffeur dispose d’une réservation écrite du client, laquelle sera fournie par la centrale ou une société de placement non assujettie à la sectorisation. A Paris, la zone de stationnement autorisée est constituée des vingts arrondissements et de la plupart des communes de la petite couronne.

Zone de prise en charge des taxis parisiens Zone de prise en charge des taxis parisiens

 

Toutefois il n'est pas rare d'observer des chauffeurs de taxi parisien réservés en stationnement en grande couronne, (78,91,95) chaque matin dans l'attente du saint graal des courses d'affaires ou courses conventionnées. Les commerciaux des centrales auxquelles ils sont affiliés démarchent en banlieue les sièges des entreprises, des hôpitaux et cliniques pour soutenir cette stratégie. La vérité indicible des centrales radio parisiennes, c’est que le "client de rue" parisien a été négligé.

Scène ordinaire de la vie parisienne. Un lundi matin à la station de taxi St Lazare Scène ordinaire de la vie parisienne. Un lundi matin à la station de taxi St Lazare
  

4/ Des coûts supplémentaires pour la Sécurité Sociale et le contribuable

Un document et plusieurs témoignages de chauffeurs étayent ces faits, corroborant notre analyse. Le tableau présenté en pièce jointe (CPAM78) fait état de la situation des dépenses de transport en taxis conventionnés dans les Yvelines depuis mars 2011 jusqu’à Juin 2013. 

On y apprend que jusqu’en juillet 2012, la croissance des frais de transport en taxis était induite principalement par les taxis Yvelinois. Depuis cette période, la tendance s’est inversée, les dépenses des taxis parisiens contribuent pour 69,1% (contre 14,3% pour les taxis yvelinois) à l’évolution du poste taxi dans le département.

Evidemment cette évolution se fait inévitablement sentir dans les comptes de la CPAM, au détriment des principes de bonne gestion :

« Nous facturons l'aller-retour Mantes - Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine) environ 115 euros. Mon collègue de la capitale demandera 200 euros. Plus il s'éloigne de Paris, plus il gagne » déclarait un chauffeur de taxi yvelinois au quotidien le Parisien, dans son édition du 20 Février 2014.

 

5/ Les taxis communaux concurrencés

Comment dans ces conditions hurler à la concurrence déloyale des VTC, lorsqu’on leur abandonne les courses moins rémunératrices ?

Quelle crédibilité apporter à la grève du 11 Juin organisée par les fédérations d’artisans, soutenue et relayée jusqu’à envoyer les avis de mobilisation de grève dans les terminaux radio de chaque taxi affilié ? L’élargissement au plan européen du conflit contre UBER était le prétexte tout trouvé pour cacher ce qu’il ne fallait pas que l’opinion sache :

Les centraux radio ont favorisé la pénurie de taxis à Paris depuis des années ce qui a produit le formidable appel d’air au développement des VTC que l’on connaît aujourd’hui.



Car certes il a fallu une Loi, celle de la modernisation du Tourisme de 2009 pour créer le statut de VTC, certes la propagation massive de l’usage des smartphones a fait émerger ici et là des applications utilisant la géolocalisation, certes une fois encore, on observe des abus, des infractions à la réglementation taxi chaque jour par les chauffeur VTC… Mais comme l’a dit Jacques ATTALI : « Les taxis n’ont à s’en prendre qu’à eux mêmes ». Peut-être aurait-il pu ajouter ceci : « Les chauffeurs sont les victimes parfois consentantes des centrales radio ».

Car au delà du conflit taxi / VTC il faut donc bien conclure que le pire ennemi du taxi c’est le taxi lui même :

En développant cette stratégie commerciale hors-zone, les centrales parisiennes ont non seulement :

- créé « des déserts de taxis » à Paris,  

- l'augmentation de la facture pour la Sécurité Sociale d'au moins une des caisses périphériques,

- laissé le champ libre à de nouveaux entrants peu encadrés et moins contraints au plan réglementaire,

mais ils ont aussi contribué à déstabiliser les marchés voisins de leurs propres collègues communaux dans les communes périphériques à la zone de prise en charge des taxis parisiens !


6/ L’open data pour plus de courses et moins de kilomètres à vide de repositionnement au bénéfice de tous.

Face à ce désastre pour la profession, quelles solutions envisager pour rééquilibrer un marché devenu totalement fou ?

Les nouvelles technologies peuvent contribuer à mieux réguler l’offre face à la demande, comme l’a d’ailleurs souligné le Préfet CHASSIGNEUX dans son rapport dès 2008. 

Il ne faut pas manquer cette chance offerte aux chauffeurs professionnels respectueux de la clientèle qui veulent offrir un meilleur service. 

Un chauffeur expérimenté « radio-dépendant » se vantait sur twitter qu’il préférait faire une course à 100 euros plutôt que dix à 10 euros…

Je lui objecterais qu’à ne plus aller en station servir la clientèle, il n’est plus chauffeur de taxi, mais le complice du dévoiement organisé de la profession au détriment de l'intérêt général. Et que c'est donc à l'intérêt général, aux pouvoirs publics en l'occurrence, de s'occuper de remettre les chauffeurs de taxi là où il devraient être, au service du client c'est à dire en station. Dans un Etat de droit, nul ne peut accepter qu'une minorité aux intérêts catégoriels dévoyés contraires à l'intérêt général prennent en otage les clients mais aussi les simples usagers des rues et des routes de notre pays quand ce n'est pas l'économie toute entière lors d'une "journée d'action". La grève du 11 juin à Paris fut peu suivie (450 chauffeurs selon les uns, 800 selon les autres sur 17400 au total) et c'est heureux. 

Je me réjouis donc que l’intersyndicale à l’origine du mouvement de janvier 2014 (CFDT, CGT, CST,FO,SDCTP et STM) ait pris ses responsabilités en n'appelant pas à la grève du 11 juin dernier et soutienne ce projet technique de modernisation utile au taxi à Paris en particulier mais aussi partout en France auquel elle envisage de participer pleinement par la création d’un comité de suivi du projet « open data ».



Une initiative salutaire bien loin des usages des « fossoyeurs de l’innovation » chers à Nicolas Colin et autres gaspilleurs de l’argent public.
Initiative à laquelle il conviendrait d'associer les clients, une fois encore dans l'intérêt général. Car au fond, c'est de l'efficacité du transport public en zone urbaine et de l'usage de notre argent public dont il s'agit.

Mêlons nous donc de ce qui nous regarde ! 

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