Van Ruymbeke : les étonnants silences d'un juge trop indépendant.

Nous sommes le 30 octobre 1979 quelque part à Caen. Devant son poste de télévision un jeune juge d’instruction apprend que le corps du Ministre du Travail et de la Participation en exercice, Robert Boulin, a été découvert tôt dans la matinée dans un étang de la forêt de Rambouillet par une brigade motocycliste de la Gendarmerie.

En cette belle journée automnale, dès le journal de treize heures sur la chaîne Antenne 2 ancêtre de l’actuelle France 2, la journaliste Danièle Breem diffuse à la France entière la version officielle d’un suicide par noyade dans soixante centimètres d’eau. Pourtant l’autopsie du corps du Ministre n’a pas encore commencé.

Nul ne sait si ce juge âgé de vingt-sept ans, en poste depuis deux ans et qui instruit l’affaire des terrains de Ramatuelle dont le Ministre est l’un des propriétaires, relève ce détail troublant : Comment la responsable du service politique d’une rédaction de chaîne de télévision de grande audience a-t-elle pu s’avancer ainsi ? Chacun fera le lien inévitablement entre l’enquête instruite en cours et la disparition brutale du Ministre, mettant ainsi sous les feux des projecteurs pour la première fois, le juge Renaud Van Ruymbeke !


Contrairement à ce qu’a récemment affirmé le journaliste Nicolas Poincaré, le juge marqué au fer par cette affaire, n’avait pas décidé d’entendre le Ministre au moment de sa disparition, estimant ne pas disposer des éléments nécessaires pour le faire. Il relate ses souvenirs confiés à Benoît Collombat, grand reporter à France Inter auteur du livre référence sur l'affaire Boulin "Un homme à abattre" :

Il fonce au Palais de Justice, demande à sa greffière de ne plus prendre d’appels au téléphone, et s’enferme seul dans son bureau, effondré pour débuter son examen de conscience : 

« Suis-je allé trop loin ? » se demande-t-il.

On imagine mieux encore la pression psychologique intense qui pèse sur les épaules du jeune magistrat, lorsqu’on apprend que son père résistant communiste, lui avait rappelé à l’occasion de l’expression du choix de ses études, la lâcheté des juges pendant la guerre qui avaient fait condamner bon nombre de résistants. Les mêmes à la libération, condamneront les collabos. Justement, curieux hasard du destin, Robert Boulin, ou encore « Bertrand » agent du réseau Navarre avait défié la mort en s’engageant dès 1942 dans la résistance. Et c’est en résistant, défiguré sous les coups qu’il mourra trente sept années plus tard.

La croix de Lorraine - Mémorial Charles de Gaulle La croix de Lorraine - Mémorial Charles de Gaulle

Pourtant, là encore, le juge Van Ruymbeke ne s’explique pas dans « son livre » où il consigne ses mémoires (avec Jean-Marie Pontaut, porte-plume historique de la version du suicide) sur cette anomalie de taille :


Comment est-il possible qu’une autopsie puisse être dirigée en France par un représentant du Parquet ? « Sur instruction du Procureur de la République, l’examen du crâne n’a pas eu lieu » écrivirent les médecins légistes Bailly et Deponge dans leur rapport d’autopsie ! L’aurait-il supporté s’il avait été nommé juge d’instruction de cette affaire, alors que justement il s'est engagé dans sa carrière à préserver son indépendance souhaitant notamment donner tort à son père ?

dépouille de Robert Boulin à l'Institut Médico Légal © IML dépouille de Robert Boulin à l'Institut Médico Légal © IML

C’est là un fait incontestable qui pourtant n’ébranle pas les convictions du « shériff » désormais jeune retraité, sur les motivations supposées suicidaires du Ministre quarante et un an plus tard !  Il faudrait l’expliquer à ses lecteurs. Car depuis 1983, il ne peut ignorer l’existence d’une contre-expertise qui révèlera par la radiographie du crâne deux fractures faciales, occasionnées du vivant de la victime. Silence.

Le juge « trop indépendant » comme il se présente aujourd’hui, aurait-il été aussi trop distrait pendant tant d’années au point de négliger cet élément parmi tant d’autres ? Le vol des bocaux contenant les prélèvements des poumons de la victime à l’institut médico-légal, les lividités cadavériques décrites en position opposée à la découverte du corps etc… Pas une ligne dans son livre, silence encore.

Aurait-il fait l’objet d’une manœuvre, instrumentalisé lors de sa première grande affaire ? Il est plus que probable que Robert Boulin et le juge Van Ruymbeke aient tous deux été victimes de manipulateurs au service d’un crime d’Etat, lancés l’un contre l’autre et dont l’escroc Henri Tournet n’était que le pion apparent. Ami de longue date de Jacques Foccart, condamné par contumace, réfugié un temps à Ibiza puis ensuite au Chili, le promoteur « véreux utile » puissamment protégé n’a jamais fait l’objet d’une demande d’extradition. Le juge "trop indépendant" réduit au silence par obligation pendant sa carrière, s’en est-il publiquement indigné lors de la promotion récente de son livre dans les media une fois sa parole libérée ? Silence toujours.

Alors pourquoi passer sous silence les évidences, les éléments troublants accumulés depuis des décennies et balayer l’hypothèse d’un assassinat reconnue aujourd’hui par l’opinion ? Pourquoi ignorer la nouvelle instruction pour arrestation, enlèvement et séquestration suivi de mort ou assassinat depuis 2015 ? Pourquoi s’acharner à défendre la thèse d’un suicide grossièrement arrangé dans la nuit du 29 au 30 octobre 1979 avec deux découvertes du corps, l'officieuse et l'officielle sauf à discréditer davantage la Justice ? Pourquoi conserver à jamais l’honneur perdu d’un mort sur la conscience ? Pourquoi mépriser la famille Boulin dans sa quête de vérité ?

Les valeurs et symboles des silences, en musique. Les valeurs et symboles des silences, en musique.

Voici ce que Miles Davis disait du silence :La véritable musique est le silence et toutes les notes ne font qu'encadrer ce silence.” Quant au juge retraité, pianiste émérite, il méditera sans doute les mots d'André Malraux ajoutés à ceux du grand trompettiste :« La vérité d’un homme c’est d’abord ce qu’il cache ».

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