C'est à Robert Boulin qu'il convient de rendre un hommage national.

L'assassinat de Robert Boulin, c'est notre affaire "Kennedy".

Laetitia Sanguinetti aime à rappeler une citation de St Just rapportée par son père Alexandre : "On ne gouverne pas innocemment".

Depuis quelques heures, les hommages pleuvent partout à la télévision, la radio et dans la presse écrite. Ironie du sort : 
L'empressement de nombreux journalistes ou autres personnalités à rendre un hommage appuyé fait curieusement écho à celui de leurs confrères de l'époque qui nous vendaient le suicide de Robert Boulin lors de l'édition télévisée de 13h sur "Antenne 2". Il y aura 39 ans et 11 mois jour pour jour lundi prochain, quelques heures à peine après la découverte de son corps dans l'étang rompu. Un modèle de désinformation.


C'est pour cette raison que je ne peux m'éviter d'avoir une pensée pour la famille de Robert Boulin, Ministre en exercice assassiné en 1979.
Car au fond, songeons y un instant : "Quelle indignité" pour la famille !


Mais aussi pour quelques curieux citoyens concernés par la chose publique, espèce en voie de disparition semble-t-il si l'on en juge par l'abstention qui progresse lors des rendez-vous électoraux. L'assassinat de Robert Boulin, c'est notre "affaire Kennedy" :
- Une Justice entravée depuis 40 ans;
- Un procureur de la République "barbouzard", coupe-circuit et chef d'orchestre du maquillage de l'assassinat en suicide;
- Des gendarmes dessaisis de l'enquête dès les premières minutes;
- Une autopsie dirigée;
- Une presse manipulée.
James Sarazin, Philippe Alexandre, Jacques Collet entre autres qui ont vécu l'affaire, s'en souviennent sûrement encore. 
Les pressions, les intimidations physiques, et même un procès pour l'un d'entre eux.

Charles de Courson expliquait très récemment que la démocratie ne peut fonctionner sans la "confiance" des citoyens placée dans le mandat de leurs élus. Qu'est-ce donc de si capital qui justifierait qu'on sacrifia cette confiance à l'autel de la raison d'Etat depuis tant d'années ? Pourquoi a-t-on organisé le débranchement de la République, son fonctionnement normal de ses Institutions l'espace d'une nuit du 29 au 30 octobre 1979 ? Mais surtout, pourquoi continue-t-on à le nier, alors que la force probante est du côté des contre-enquêtes des journalistes d'investigation qui font honneur à leur profession ? Maintenir l'infantilisation des citoyens à l'ère d'internet, où tout se sait d'un clic, c'est juste ridicule !

Beaucoup m'objecteront qu'en 2019, la France des gilets jaunes se moque de l'affaire Boulin ! Ils ont oublié, ou plus jeunes ne la connaissent même pas, cherchent pour beaucoup à boucler leur fin de mois et ont d'autres chats à fouetter. Dont acte. Et pourtant, l'élimination de ce gaulliste social premier-ministrable en 1979 coïncide avec l'avènement de la "révolution conservatrice" des années quatre-vingt.

Il est donc utile de chercher les mobiles de l'assassinat de Boulin, résistant, Ministre du Général de Gaulle depuis 1961, puis de Pompidou et Giscard. Il faut s'intéresser aux ressorts profonds de cette affaire, il faut commencer à déssiller les yeux. Il faut comprendre le contexte politique, les enjeux électoraux de l'époque. Il faut s'intéresser aux éminences grises, à leurs objectifs politiques poursuivis dans l'ombre, à leur jeu tactique depuis la mort de Pompidou pour évincer le gaulliste historique Chaban-Delmas en 1974. Il faut aussi comprendre que celui qui s'était distingué à servir plutôt qu'à conquérir, avait silencieusement couvert quelques affaires compromettantes jusque dans son propre parti, lors d'une carrière ministérielle à la longévité inégalée (seize ans), et qu'il n'est mort justement que parce qu'il agitait la menace de parler pour sauver son honneur mis à mal par ceux qui voulaient l'éliminer. Mais ne nous trompons pas : l'élimination était avant tout politique, servie par une affaire immobilière qui à son terme aurait fait "pschiittt". La mort de Robert Boulin, irréprochable au plan judiciaire, ne fut provoquée que par son courage à se défendre, en affrontant directement les sbires de ses ennemis. Seul. Sans cette recherche de la vérité, son escamotage grossier au plus haut niveau de l'Etat qui dure depuis quatre décennies continuera à contribuer d'alimenter la défiance des citoyens envers leurs Institutions républicaines. Ne sous estimons pas l'impact de cette affaire. Elle vient mordre les consciences des mieux informés d'entre nous précisément aujourd'hui. Elle a certainement contribué au fil du temps à provoquer une fracture civique devenue "abracadabrantesque".

A l'heure des hommages nationaux, quand bien même voudrait-on pratiquer une si humaine "thanatopraxie mémorielle" occultant la part d'ombre des grands hommes comme on a voulu en son temps masquer les coups au visage de Robert Boulin, qu'on lui rende au moins justice enfin en établissant officiellement qu'il ne s'est pas suicidé. Au double motif que c'est assurément une oeuvre de salubrité démocratique en plus d'une dette d'honneur que lui doit la République Française.


A Fabienne Boulin et sa famille j'adresse mes plus affectueuses pensées.

Envoyé Spécial - Révélations sur un crime d'Etat © France 2

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