Le chaland gallo-romain du Musée Départemental de l'Arles Antique

Le Musée départemental de l'Arles Antique MDAA, inauguré en 1995, s'agrandit d'une section consacrée à la navigation et au commerce maritime au temps de la colonie romaine. Cette extension architecturale a été conçue pour accueillir une pièce maîtresse, le chaland gallo-romain Arles-Rhône 3.

Arles Rhône 3 - épisode 2 - Opération relevage © ArlesRhone3

Le Musée départemental de l'Arles Antique MDAA, inauguré en 1995, s'agrandit d'une section consacrée à la navigation et au commerce maritime au temps de la colonie romaine. Cette extension architecturale a été conçue pour accueillir une pièce maîtresse, le chaland gallo-romain Arles-Rhône 3.

Ce bateau, nommé par les archéologues "Arles-Rhône 3" par convention lors d'une mission de cartographie des épaves dans l'ancien port d'Arles, naviguait probablement depuis quelques années sur une portion du Rhône allant du nord d'Arles (Arelate, selon le nom de la colonie romaine) jusqu'à l'embouchure du fleuve dans la Méditerranée. A une date incertaine lors du premier siècle, très vraisemblablement dans les années 50 ou 60, il aurait rompu son amarre et serait allé brutalement par le fond, sans même laisser la possibilité aux marins de récupérer leurs objets personnels. L'épisode a peut-être été provoqué par une crue soudaine. Chargé de près de 30 tonnes de pierre de construction, le chaland s'est enfoncé dans le lit du fleuve, bientôt presque entièrement recouvert par le limon et le dépotoir antique (puis le dépotoir moderne). Cette "enveloppe" de protection a garanti néanmoins des conditions de conservation exceptionnelles, ce qui a décidé le Conseil Général des Bouches-du-Rhône d'en financer le relevage, la restauration, la conservation et la présentation scientifique depuis le 5 octobre 2013 au Musée Départemental de l'Arles Antique.

Chronologie du chaland du MDAA

© Musée départemental Arles antique, Jean-Claure Golvin, éditions Errance


1er siècle, années 50-60. Alors que Néron règne à Rome (54 à 68, dernier empereur de la dynastie Julio-Claudienne), Arles fonctionne en tant que port de transfert de charge, des barges transitant sur le fleuve pour "importer" en Gaule des marchandises issues du commerce méditerranéen et livrant à l'embouchure du Rhône des productions gauloises destinées à l'exportation. On y prélève une taxe sur les marchandises de passage, le "quarantième". Les chantiers navals d'Arles étaient célèbres et sans doute encore réputés depuis leur heure de gloire relatée dans la "Guerre des Gaules". Jules César avait commandé, en urgence, une douzaine de vaisseaux de guerre pour lutter contre Pompée alors en place à Marseille. César, vainqueur grâce à l'efficacité des Arlésiens, avaient remercié la ville en lui donnant le statut de colonie (d'après Bell. Gall. I, 36, 4). C'est probablement dans ces chantiers que fut réalisée la construction d'Arles-Rhône 3, en tous cas dans le sud de la France comme semble le démontrer l'analyse des pollens d'olivier "piégés" dans les éléments de calfatage.

Il s'agit d'un chaland gallo-romain de la famille rhodanienne, d'une longueur de 31 mètres et de largeur variable mais de moins de 3 mètres. Sa coque pèse dans les 8 tonnes (le poids dans l'eau étant au moins 5 fois supérieur à celui du bateau "à sec"). Le fond, ou carène, est constitué de chêne. Les flancs et les aménagements internes sont en résineux: épicéa, pin, sapin, ce dernier importé puisque naturellement inexistant à cette altitude proche du niveau de la mer. Selon l'analyse dendrochronologique, l'essentiel des flancs provient d'un même sapin d'une longueur de 40 mètres et âgé de 300 ans au moment de sa coupe. Un total de 1700 clous en fer et carbone "de très bonne qualité", d'après l'archéologue Sabrina Marlier, est utilisé sur l'ensemble de la construction. La proue, filiforme, est seulement de 16 cm de largeur à l'extrémité. C'est un élément de construction étonnant, unique sur un chaland gallo-romain jusqu'à présent, mais pouvant répondre à certaines difficultés spécifiques de navigation sur le Rhône en direction de l'embouchure. Cette proue est renforcée par une armature en fer. Le fond est plat pour faciliter la navigation fluviale. L'étanchéité est renforcée par des tissus imbibés de résine de pin (poix). Lors de son naufrage dans le port d'Arles, le chaland portait une cargaison de pierres de construction en calcaire, que l'on a identifiée comme provenant des carrières d'Ernaginum, au lieu-dit actuel "Saint-Gabriel", à 15 km en amont d'Arles, sur la commune de Tarascon.


2004. Découverte d'une partie de la poupe par l'équipe de Luc Long, parmi une quinzaine d'épaves antiques lors d'une mission de cartographie archéologique sous la direction du Drassm.
2005-2007. Expertise. L'épave se trouve sur la rive droite du Rhône, non loin des piles de la voie rapide A54 qui relie Nîmes et l'A7 aux environs de Lançon-de-Provence. Elle est inclinée de 30° sur le lit en pente douce du fleuve, par 8 à 10 mètres de fond. Elle est profondément enfoncée dans la vase, le limon, le dépotoir mais un sondage approfondi permet de dire qu'elle mesure au moins 26 mètres de longueur.
2008. Début des fouilles dans les eaux sombres, froides, polluées et peuplées de silures du Rhône. Les archéologues déblaient des milliers d'objets sur 900 mètres cubes de sédiments, plus de 4000 amphores plus ou moins brisées, 816 lampes, 428 monnaies, des milliers de céramiques, un millier d'objets en verre, une centaine d'objets en bois appartenant à des gréements de navire.
2010. Décision politique de remonter complètement le navire pour l'exposer lors des manifestations liées à Marseille-Provence, Capitale européenne de la culture en 2013. Le financement est de 9 millions: 3 millions pour l'archéologie et la sortie des eaux, 6 millions pour le traitement à Grenoble et la nouvelle aile du MDAA (800 mètres carrés). La délégation régionale du ministère de la Culture et de la Communication décide, le 24 novembre 2010, le classement du chaland Arles-Rhône 3 comme "Trésor national".
2011. Parution d'un premier livre "Arles-Rhône 3" chez Actes Sud. A ne pas confondre avec le livre de Luc Long, "Secrets du Rhône", paru chez Actes Sud en 2008, qui avait été suivi d'une exposition "César le Rhône pour mémoire" au MDAA en 2009-2010 et la présentation du buste de Jules César. Ce premier ouvrage, dirigé par David Djaoui et Sabrina Marlier, faisait le point sur la découverte et les fouilles. La même année, l'opération de relevage est accomplie par O'CAN et l'ensemble des acteurs. La découpe du chaland en dix tronçons est nécessaire pour éviter que l'épave ne casse comme du verre.

© MDAA, Rémi Benali


2011-2013. Traitement spécifique de conservation du chaland pour éviter au bois de se rétracter et de se fissurer à l'air libre, par Arc Nucleart. Les opérations comprennent: imprégnation dans des bassins de résine polyéthylène glycol, lyophilisation qui transforme l'eau présente dans le bois en cristaux de glace, sublimation ou évaporation, cristallisation de la résine, prélèvement des clous et traitement des surfaces du bois en contact avec les clous pour éviter le phénomène de diffusion d'acide sulfurique (drame du Vasa) par A-Corros, consolidation. Tout cela en un temps record et au passage, Arc Nucleart a dû mettre au point des solutions technologiques adaptées. En parallèle, construction de la nouvelle aile du MDAA (voir ci-dessous).


5 octobre 2013. Présentation publique du chaland reconstitué: 200 pièces assemblées sur un support en acier créé par la société Cic-Orio dans une fosse de 35 mètres de longueur, quelques pièces complémentaires et contemporaines viennent remplacer une partie manquante sur babord arrière. La poupe était exposée en partie, ce qui a facilité sa découverte par Luc Long mais aussi sa vulnérabilité au courant. Le navire est accompagné de 450 objets trouvés sur le site ou proches dans le Rhône dont des outils (serpe, houe), de la vaisselle de bord (dolium) pour trois hommes, une monnaie votive, des éléments de navigation comme cet exceptionnel mât de halage, le banc d'étambrai, la pelle de gouverne ou rame-gouvernail en chêne de 7,20 mètres qui s'était détachée et a été trouvée un peu en retrait de l'épave.

2014. Prévision de la publication scientifique des fouilles par le CNRS (dir. Sabrina Marlier).

© MDAA, Pierre Polomé


La nouvelle aile du Musée MDAA

Cette extension architecturale du plan original d'Henri Ciriani se trouve près du site même de découverte du chaland mais sur la rive opposée. L'aménagement intérieur des 800 mètres carrés est réalisé dans la continuité des thématiques existantes du Musée. Jusque-là, seuls deux objets évoquaient le commerce maritime et le port antique d'Arelate au sein du musée. L'adjoint du directeur du musée, A. Charron, installe le navire dans une fosse à deux niveaux: côté babord, le visiteur se trouve à hauteur du navire comme s'il était en train de naviguer lui-même, côté tribord, le visiteur est surélevé de façon à lui donner l'impression qu'il se trouve sur le quai, environné d'amphores de provenances diverses (Egypte, Tunisie, Crète…). Cette mise en scène a permis de doubler le nombre d'amphores exposées dans le Musée, désormais représentatives de l'ensemble du commerce méditerranéen. Environnant le navire, les vitrines, complétées d'un film, présentent plus de 450 objets classés selon leur fonction, l'accastillage (poulies, cordage), la navigation (ancres, plomb de sonde), le commerce Lyon-Rhône-Arles-Mediterranée, les métiers du port. La section dans son ensemble s'attarde sur les artisans, dockers et marins, soit les métiers d'anonymes travailleurs alors que le MDAA valorisait jusque-là une compréhension de l'histoire romaine locale à travers les haut-gradés, les empereurs ou les réalisations artistiques, mosaïques, et funéraires, sarcophages.
Parmi les pièces remarquables visibles dans cet espace, on retrouve notamment la statue de Neptune découverte dans le Rhône par Luc Long (en marbre grec, seconde moitié du IIe siècle). Moins spectaculaire mais directement liée à l'histoire d'Arles-Rhône 3, la monnaie votive mise au jour par les restaurateurs était fichée entre des éléments en bois de la proue. Cette petite pièce républicaine est bien antérieure à la construction même du bateau puisqu'elle a été authentifiée par le numismate Joël Françoise comme frappée vers 123 av. J.-C. à Rome. Cependant, ce type de monnaie était peut-être encore en circulation et représentait, au milieu du premier siècle, le salaire journalier d'un ouvrier du port (un denier). "Cette dédicace n'a pas protégé le bateau puisqu'il est allé par le fond, cependant il est ressorti des flots près de deux mille ans plus tard, ce qui est un destin hors du commun", remarque S. Marlier.


© MDAA, Rémi Benali

Confirmations et hypothèses

La restauration et l'observation finale du chaland ont permis de préciser les hypothèses avancées dans l'ouvrage paru en 2011 alors que la pièce archéologique était toujours sous l'eau. Par exemple, le mât de halage a été découvert entre temps. Il est en frêne et mesure 3,70 mètres. Toujours absent des épaves gallo-romaines retrouvées, il a dans ce cas été conservé "par chance" car il avait été rangé dans le "caisson" sous la cargaison. Le bateau était donc bien en train de descendre le fleuve en utilisant la force du courant, Arles étant une étape entre le chargement des blocs calcaires (une trentaine de tonnes) à Saint-Gabriel et une possible livraison dans le delta pour la construction de bâtiments agricoles, au port antique des Saintes-Maries-de-la-mer ou encore à Arles même (dans ce cas, le déchargement n'avait pas encore eu lieu au moment du naufrage). Le mât n'était mis en place dans son banc d'étambrai que lorsqu'il était nécessaire de haler le bateau vers l'amont, sur le trajet inverse. On y attachait des cordages (il en porte les marques) que tiraient des hommes sur la rive. D'après le directeur du MDAA, Claude Sintès, les esclaves étaient préférés aux chevaux pour ce travail, même s'il fallait la force de cinq hommes pour égaler celle d'un cheval. Pour une raison simple, les hommes étaient remplaçables par unité alors qu'un cheval à remplacer était un investissement plus lourd. Il fallait environ 26 hommes pour haler le chaland chargé au maximum, par exemple de céréales ou d'amphores, sur des chemins par forcément bien entretenus ou dégagés.
Certaines pièces découvertes in-situ sont désormais considérées comme appartenant en réalité au dépotoir présent au-dessus de l'épave et non comme parties de l'épave ou de son mobilier. C'est le cas du merveilleux lustre à huile de vingt becs, d'un vase italien en forme de chien couché, ou encore d'un somptueux cratère en céramique gravé de motifs de vigne servant à des banquets rituels et qui porte une inscription désignant un mystérieux cépage inconnu.
David Djaoui précise que le bateau a probablement plus navigué que ce que l'on croyait car il porte beaucoup de traces de réparation, de colmatage. La crue reste l'hypothèse admise pour expliquer le naufrage car elle est basée sur la présence d'une couche d'argile déposée sur le navire lors de la décrue qui a suivi. Sur la coque conservée à plus de 90%, on a finalement découvert une dizaine d'inscriptions qui sont aujourd'hui à l'étude, alors qu'une seule avait été repérée lors des fouilles sous l'eau. On pensait alors qu'elle pouvait désigner le nom du constructeur ou du propriétaire mais la découverte des autres marques laisse penser qu'il s'agirait plutôt d'indications sur les fournisseurs du bois de construction.
Le chaland gallo-romain Arles-Rhône 3 rejoint le club très réduit des bateaux anciens remontés "intacts" des eaux, où l'on compte le "Vasa" (port de Stockholm), le "Mary Rose" de Portsmouth, la jonque "Nanhai 1" de Canton actuellement restaurée en Chine et bientôt présentée dans un musée créé pour l'occasion, les bateaux vikings de Roskilde (Danemark).

fin_assemblage.jpg© MDAA, Rémi Benali


Direction des équipes (50 personnes mobilisées)

A-Corros, analyse de la corrosion
Jean-Bernard Memet, direction

Anatex, analyse des textiles
Fabienne Médard

Archéologues principaux sur la fouille
Sabrina Marlier, archéologie navale antique, chargée de mission au MDAA, www.atlaspalm.fr
David Djaoui, céramologie, chargé de mission au MDAA

Arc Nucleart, restauration du bois et des matériaux poreux, Grenoble, dépendant du Commissariat à l’Energie Atomique
Henri Bernard-Maugiron, direction

CNRS/IMBE
Frédéric Guibal, dendrochronologie

Drassm, département du Ministère de la Culture
Michel L'Hour, direction, supervision de la fouille

Ipso Facto, opérateur en archéologie préventive en milieux sous-marin et subaquatique
Pierre Poveda
Sandra Greck, xylologie

Musée Départemental de l'Arles Antique, MDAA, sous tutelle du Conseil Général des Bouches-du-Rhône (13)
Claude Sintès, direction
Alain Charron, responsable de l'environnement scientifique, chef de département

O'CAN, travaux subaquatiques
Benoît Poinard, direction

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