Les fresques romaines de Trinquetaille

La reprise des fouilles d'un quartier d'habitation romain, proche du site du port antique d'Arles, a conduit cet été les archéologues à la découverte d'une mosaïque et d'un probable ensemble d'enduits peints. Ces fresques, vraisemblablement exécutées au Ier siècle avant J.-C., présentent un état de conservation exceptionnel et constituent vraisemblablement l’ensemble le plus complet de « deuxième style » en Gaule.

La reprise des fouilles d'un quartier d'habitation romain, proche du site du port antique d'Arles, a conduit cet été les archéologues à la découverte d'une mosaïque et d'un probable ensemble d'enduits peints. Ces fresques, vraisemblablement exécutées au Ier siècle avant J.-C., présentent un état de conservation exceptionnel et constituent vraisemblablement l’ensemble le plus complet de « deuxième style » en Gaule.


 

Ausone, poète aquitain et préfet du prétoire des Gaules au IVème siècle, évoquait Arles en utilisant l'expression "duplex Arelate". On ne saurait mieux résumer le développement de la colonie romaine sur les bords du Rhône.

Sur la rive gauche se dévoilait la ville monumentale progressivement parée de constructions qui subsistent encore: théâtre antique, amphithéâtre, thermes et cirque. C'est de ce côté qu'a grandi ensuite la ville médiévale, se couvrant d'églises et de couvents, allant jusqu'à utiliser l'amphithéâtre comme une forteresse abritant plus de deux cents habitations. Aujourd'hui, les fouilles y sont difficilement praticables et résultent souvent sur de l'installation urbaine, rues, espace public, beaucoup plus rarement de l'habitat romain. On sait peu de choses sur les activités portuaires de ce côté.

Toutes les photos de ce billet par Pierre Polomé

Trinquetaille

Sur la rive droite, dont la connaissance a incroyablement progressé dans les deux dernières décennies, un port très important de transfert de charge régulait un très gros trafic d'import-export entre la Gaule et la Méditerranée. Des chantiers navals, célèbres depuis la Guerre des Gaules, étaient directement liés à l'activité des docks et des bâtiments divers, dont les archéologues subaquatiques trouvent des fragments parfois imposants dans le Rhône, complétaient des installations portuaires essentielles. En arrière du port, on circulait entre des ateliers et des quartiers d'habitation.

C'est en tous cas ce qui transparaît des fouilles terrestres menées depuis les années 1980 dans ce quartier aujourd'hui appelé "Trinquetaille". Le contraste est frappant: Trinquetaille, de nos jours, apparaît comme un parent pauvre du centre-ville. Victime de la seconde Guerre mondiale plus sûrement que son vis-à-vis monumental, le quartier n'est fréquenté par les touristes que pour y photographier la belle ville provençale… sur l'autre rive. Pourtant, c'est à l'aplomb de ses quais que reposait l'épave d'Arles-Rhône 3, aujourd'hui classée "Trésor national", en compagnie d'une douzaine d'autres épaves gallo-romaines certes plus fragmentaires. C'est principalement depuis Trinquetaille que les équipes du Drassm et du Musée Départemental Arles Antique (MDAA) mènent les fouilles subaquatiques qui ont conduit notamment à la découverte du buste de Jules César en 2007. Grâce à des fouilles réalisées par l'Institut National de Recherches Archéologiques Préventives (INRAP) notamment à l’Ile des Sables (nom donné à la surface terrestre qui s’étire du point où se séparent les deux Rhône jusqu’au quartier urbain de Trinquetaille), au cimetière et dans l'avenue de la Camargue, on sait que cette rive était développée sur une superficie de plusieurs kilomètres carrés allant de l'actuel pont de la voie rapide A54 jusqu'au delà du cimetière moderne, là où les Romains avaient mis en place un ambitieux pont à bateaux. Le contraste actuel des deux rives n'a sans doute pas grand-chose à voir avec la physionomie de la ville sous l'empire romain…

Les mosaïques de la Verrerie

Mais le site de fouilles terrestres principal de Trinquetaille reste celui de l'ancienne Verrerie. A deux pas d'un Intermarché, les murs désolés mais classés d'une installation du XVIIIème siècle racontent l'histoire éphémère d'une verrerie qui utilisa le sable du Rhône et la soude de Camargue durant une vingtaine d'années avant de disparaître dans les conséquences de la Révolution. C'est dans son voisinage immédiat que des fouilles menées de 1981 à 1984 (sondage puis trois campagnes) mettent au jour un quartier d'habitation riche en mosaïques. Quelques domus, ou maisons urbaines, aux nombreuses pièces d'habitation sont dégagées, révélant ici un triclinium, là un opulent bassin d'agrément. Les mosaïques sont déposées, puis exposées au Musée (aujourd'hui) Départemental de l'Arles Antique, où on peut toujours les étudier et les admirer. Des hypothèses de datation sont envisagées: ce quartier aurait été construit dès les débuts de la colonie, au Ier siècle avant J.-C., et aurait été habité jusqu'à un incendie survenu dans la deuxième moitié du IIIème siècle. Selon Claude Sintès, actuel directeur du MDAA, "Les quelques indications apportées par l'observation des tranchées de récupération et par des sondages exploratoires ont fourni un témoignage céramique qui peut faire croire à l'apparition du premier habitat dans le secteur autour du Ier siècle avant notre ère. Des tessons de céramique campanienne sont aussi visibles dans les couches profondes, mais en si petite quantité qu'il est difficile d'en tirer une conclusion" (Sintès C., Du nouveau sur l’Arles antique, catalogue d’exposition, Ville d’Arles, 1987).

Traces d'incendie

Les sols de mosaïque à décor, d'un niveau de raffinement élevé, donnent des indications à la fois sur leur chronologie (probablement autour de la fin du IIème siècle) et sur la richesse du quartier, qui confine au luxe. On peut voir sur un grand panneau "des tritons affrontés entourant un tapis central où trône Aiôn", cette divinité d'origine grecque qui symbolise le temps absolu, sans commencement ni fin. Une autre mosaïque, de plus petite taille, déroule un décor géométrique autour d'un médaillon à tête de Méduse. Pour Claude Sintès, "la destruction est la phase chronologique actuellement la mieux datée. Une épaisse couche de cendres, de tuiles et d'éléments de décoration recouvre les trois quarts du site. Cette destruction violente et générale a permis de récupérer du matériel céramique et numismatique, mais aussi des objets de bronze, de fer, etc., ce qui conduit à proposer comme date de la destruction la seconde moitié du IIIème siècle et, si l'on s'en tient au petit trésor monétaire découvert éparpillé autour d'une tirelire brisée dans la pièce VII, les années 260. Apres la destruction du quartier, il est sûr qu'il n'y a pas eu de reconstruction des maisons." (Id.)

Retour sur le site

Les fouilles des années 80 avaient laissé le site de la Verrerie relativement sans protection car les archéologues pensaient, à tort, y revenir dans un délai raisonnable. Il en résulta un envahissement végétal - dont l'installation spectaculaire des racines d'un arbre dans une mosaïque de sol restée en place - et un dépotoir de type canettes de bière et autres détritus contemporains.

La ville d'Arles a finalement décidé en 2012 de faire appel à un chantier d’insertion pour nettoyer le site avant de le remblayer correctement et définitivement. A la demande de la municipalité, deux archéologues du MDAA ont contrôlé le dégagement des vestiges. Ils ont optimisé leur intervention en se lançant dans une nouvelle opération archéologique, trente ans après les premières fouilles, dans le but de confirmer les datations, de terminer la planimétrie (les relevés), de compléter la documentation, les photos et la stratigraphie à l'aide de moyens techniques plus récents. Pour Marie-Pierre Rothé, responsable scientifique de cette opération archéologique, et Alain Genot, "il s'agissait de tout relier, argumenter, prouver, notamment l'occupation dès le Ier siècle avant J.-C., et finalement publier". Mais l'apparition des enduits peints, au cours de ce travail peu exaltant, allait changer la donne.

Relevés photographiques par M.-P. Rothé et A. Genot

La découverte des enduits peints, ou "fresques"

Marie-Pierre Rothé et Alain Genot confirment d'abord la chronologie générale du site qui se prolonge probablement sous la verrerie elle-même: au moins quatre états d'occupation sont discernables à travers des tranchées d'épierrement, des débuts du Ier siècle avant J.-C (plus bas, on tombe sur la nappe phréatique) jusqu'au dernier état d'occupation des maisons vers 260. L'incendie ne fait pas de doute et une monnaie découverte sur une "nouvelle" mosaïque confirme la datation de la "tirelire" évoquée par Claude Sintès. Au-delà, le site a pu être seulement "squatté", puis pillé, sans surprise, aux V et VIèmes siècles. Il s'agit bien d'un quartier riche, voisin du port, comparable à Herculanum dans l'opulence supposée mais pas dans l'état de conservation. Des marbres de provenances diverses, Italie, Turquie, Grèce, composent des pavements fastueux pour les pièces nombreuses de grandes villas. Une "nouvelle" mosaïque a donc été découverte dans une pièce tout simplement non fouillée dans les années 80, avec des éléments de stuc, de plafonds, fragments de corniche et des signes nets d'effondrement. Il s'agit d'une mosaïque polychrome sur trois panneaux. Des motifs géométriques dessinent des cercles concentriques, des losanges et au centre se trouve un petit fleuron. Deux panneaux rectangulaires symétriques portent losanges et nœuds de Salomon. Autour de la mosaïque, on trouve des éléments de mur avec des restes de plaquage en marbre dont on ne connaît pas la hauteur initiale.

Au cœur du site, on voit encore l'espace où se déployaient les mosaïques dites "de la méduse" et "de l'Aiôn" (fin IIème siècle) actuellement exposés au MDAA. Un renflement a alors attiré l'attention des archéologues, puis il y a eu la révélation d'un mur qui séparait deux pièces. C'est sur les deux parois de ce mur et sur une paroi d'un second mur symétrique quelques mètres plus loin que les archéologues découvrent les enduits. Juste une petite partie en fait puisque ces murs sont pris dans un mélange de terre et de remblais. Ce qu'on voit, ce sont les extrémités de ces enduits, on suppose qu'ils continuent sur les murs (sur plusieurs mètres). L'état de conservation est stupéfiant. La fraîcheur des couleurs évoque immédiatement les murs peints des cités du Vésuve.

Deuxième style pompéien

Un expert est appelé sur le site: Julien Boislève, chargé d'études spécialisées sur les peintures et stucs d'époque romaine à l’INRAP. Ce toichographologue (qui étudie les murs anciens avec leurs éventuelles inscriptions et fresques), aussi vice-président de l'Association Française pour la Peinture Murale Antique (AFPMA) et qui a notamment travaillé sur les fresques murales de Nîmes, estime que ces enduits peints sont rattachables au "deuxième style de Pompéi". Julien Boislève fait référence au système en vigueur pour distinguer quatre grandes étapes dans le corpus des fresques romaines principalement étudiables aujourd'hui à Pompéi, Herculanum, Stabiès et Oplontis, ainsi que dans l'un ou l'autre site isolé des environs de Naples et du Vésuve. Ces conventions, dont les définitions chronologiques et esthétiques font toujours l'objet de controverses, distinguent dans le deuxième style, qui va de 70 à 20 avant J.-C. en Gaule, des phases architectonique et ornementale porteuses de caractéristiques propres. L'exemple le plus connu est la Villa des Mystères.

Le peu que l'on voit à Trinquetaille actuellement, bien que dépourvu de motifs figurés, a cependant permis au toichographologue une appréciation du style et des couleurs, notamment ce cinabre ardent (rouge vermillon) qui rappelle irrésistiblement Pompéi et ces lignes dessinées en imitation des veines du marbre, ainsi que d'autres éléments scientifiques. Si on a trouvé des enduits peints « deuxième style » dans une douzaine de sites en Gaule, c’est la première fois que potentiellement, ils seraient dans un tel état de conservation et sur une telle surface. Il semblerait donc, avance Marie-Pierre Rothé, que dès les débuts de la colonie, des citoyens romains aisés - jusqu'à un certain point car l'imitation du marbre peut être interprétée comme l'incapacité financière d’acheter et importer du véritable marbre de parement de mur - s'installent à cet endroit et font exécuter ces enduits peints par de véritables artisans, sans doute venus d'Italie et spécialisés dans ce type de travail. C'est une hypothèse. Mais alors, pourquoi les "abandonner" pour faire place à un sol mosaïqué? L'archéologue propose là aussi une explication possible: une succession de crues a rendu cette maison inhabitable. On ne pouvait pas comme aujourd'hui assainir et restaurer. On a donc remblayé et construit au-dessus une nouvelle pièce, la décorant de mosaïques. Il appartiendra à la fouille de 2014 de vérifier que les enduits se prolongent bien sous les anciens emplacements des deux fameuses mosaïques de la Méduse et de l'Aiôn.

La connaissance de la ville romaine d'Arelate continue de progresser, particulièrement sur la rive de Trinquetaille où se précise une image grandiose, celle d'un port actif flanqué de constructions à colonnades, probablement de temples et d'habitations fastueuses. Les différents chantiers en cours - la Verrerie, les fouilles dans le Rhône dirigées par Luc Long -, en pause comme le site de la basilique paléochrétienne de St Césaire, ou programmés telles les recherches INRAP sur l'emplacement de la future fondation Luma (actuellement les anciens ateliers SNCF, eux-mêmes érigés sur la nécropole romaine des Alyscamps!) ne manqueront pas d'apporter des connaissances supplémentaires sur l'antiquité arlésienne. Peut-être moins spectaculaires que le buste de Jules César ou le retour du chaland gallo-romain, mais aussi essentielles que n'importe quelle autre pièce du puzzle.

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