L’église fantôme de Césaire

Sous un remblai de plastique et de paille, dort une basilique paléochrétienne de grande dimension, une des plus vastes de son époque. Un édifice bien conservé mais qui ne fait pas l’unanimité. Faut-il fouiller et mettre en valeur? A quel prix? Faut-il attendre et avec quelles conséquences? Est-ce le "monument de trop" pour une ville dépassée par son patrimoine?

Sur le site de Saint-Césaire © Polomé Sur le site de Saint-Césaire © Polomé

Arles, quartier de la Hauture. Le long du vieux rempart, à travers une mauvaise palissade, on observe un terrain vague. Difficile d'imaginer que se cache là un monument "exceptionnel". C’est pourtant dans ce coin sud-est de la ville ancienne, appelé "l’enclos Saint-Césaire", qu’une des premières grandes églises européennes fut construite, probablement dès le quatrième siècle. Depuis cette butte calcaire, on domine les environs, avec des vues dégagées sur le Rhône et sur une campagne plus marécageuse dans l’Antiquité qu’aujourd’hui. Selon Marc Heijmans, ingénieur de recherches au CNRS et principal responsable des fouilles, le rocher en place est atteint à certains endroits dès 70 centimètres; il est évident que chaque occupation a systématiquement détruit ou remployé ce qui l’a précédée. Mais pour lui, "il n'est pas possible de donner une chronologie précise du site, on n'a pas assez fouillé". 

 

Le site est cerclé de rouge sur ce plan d'Arles en regard des monuments romains © Heijmans Le site est cerclé de rouge sur ce plan d'Arles en regard des monuments romains © Heijmans

 

 

 

Vue Google: le site est coincé entre le rempart et les bâtiments existants Vue Google: le site est coincé entre le rempart et les bâtiments existants

 

 

 

 

 

 

Émergence du culte

 

On connait cependant l’histoire d’Arles et on peut décrire dans quel contexte un grand lieu de culte paléochrétien y a été édifié. Derrière un rempart construit dès Auguste, la ville se couvre de monuments: théâtre, forum avec ses "cryptoportiques", puis les arènes (amphithéâtre). Bientôt, la cité déborde de ses murailles, se dote de nécropoles, d’un cirque et de belles villas (notamment de l’autre côté du fleuve, en cours de fouilles). Le Rhône fait la prospérité de la ville où se régule le commerce entre la Méditerranée et les régions septentrionales de l’Empire. C’est un contexte cosmopolite qui voit l’émergence du culte chrétien. Au début du quatrième siècle, la colonie reçoit la visite de l’empereur Maximien, peut-être accompagné par son gendre Constantin. En août 314, la cité (devenue) impériale accueille le premier grand concile d’Occident, qui fait suite à l’Edit de Milan. Tous les cultes sont désormais autorisés.

 

 

Le rocher calcaire sert de socle au rempart vers la porte Auguste © Polomé Le rocher calcaire sert de socle au rempart vers la porte Auguste © Polomé

 

 

 

 

 

Le rempart depuis le boulevard Combes © Polomé Le rempart depuis le boulevard Combes © Polomé
La tour des Mourgues, romaine puis modifiée au Moyen Âge pour résister aux boulets © Polomé La tour des Mourgues, romaine puis modifiée au Moyen Âge pour résister aux boulets © Polomé

Une première basilique

La "petite Rome gauloise" fait l’objet de grands travaux, dont l’érection de grands thermes. Le culte du Christ s’épanouit, comme le prouve la très riche collection de sarcophages de marbre sculpté conservée au MDAA. Une communauté de fidèles grandit, dispose de moyens et il est plus que probable qu’elle cherche à se doter d’un lieu de rassemblement liturgique, une "cathédrale" digne de la ville puissante qu’est Arles. Le site qui deviendra l’enclos Saint-Césaire se prête bien à une telle construction. Selon M. Heijmans, "une très grande salle basilicale, avec sans doute une nef principale et deux collatérales, dans un appareil en partie en briques comme aux thermes de Constantin. Les dimensions sont à peu près de 30 mètres sur 60 mètres. L'orientation Nord-Sud est inhabituelle pour un lieu de culte chrétien." Mais pourquoi une telle localisation, décentrée par rapport au forum? "Manque de place? Souhait de rester discret?" se demande l’archéologue. La cathédrale Saint-Etienne (ainsi recensée dans la Vie de Césaire) sera transférée ultérieurement vers le centre de la ville. Entre temps, sous Théodose, le christianisme devient religion d'état (380). Vers la fin du quatrième siècle, le poète Ausone compose sa description d'Arelate, très importante ville impériale qui devient siège de la préfecture des Gaules. Passée sous domination wisigothique en 476, Arles fait partie du royaume ostrogoth de 508 à 536, avant d’être cédée aux Francs. Au début du VIe siècle, sans doute après le siège de la ville par les Burgondes et les Wisigoths, l’évêque Césaire fait construire dans l’enclos qui porte aujourd’hui son nom un ensemble conventuel.

 

Sarcophage du Christ nimbé, fin IVème siècle (détail) © MDAA/Polomé Sarcophage du Christ nimbé, fin IVème siècle (détail) © MDAA/Polomé
Une restitution de la basilique qui montre l'ambon, sorte de tribune © Golvin Une restitution de la basilique qui montre l'ambon, sorte de tribune © Golvin

L'ambon dans son état actuel © Genot L'ambon dans son état actuel © Genot

 

Le transfert

 

Césaire est-il le bâtisseur original de la basilique ou la fait-il construire sur l’emplacement d’une église primitive délaissée, puisque la cathédrale avait été déplacée vers un emplacement plus central (qui deviendra "Saint-Trophime")? Pour l’archéologue Marc Heijmans, "le grand bâtiment est une cathédrale du quatrième siècle, orientée Nord-Sud, ce qui est exceptionnel en Gaule mais pas en Afrique ou dans d'autres parties de l'empire où les églises sont précoces. On a un groupe épiscopal qui présente plusieurs édifices de culte. La grande église est pour la communauté des fidèles et il y a aussi une petite église pour l'évêque et les clercs qui vivaient là dans les cellules d'un "monastère."

 

Un des plans évolutifs du site dessiné par Marc Heijmans: l'abside réorientée à l'est, le banc presbytéral, l'ambon © Heijmans Un des plans évolutifs du site dessiné par Marc Heijmans: l'abside réorientée à l'est, le banc presbytéral, l'ambon © Heijmans

 

La question est donc de savoir si la cathédrale avait bien été transférée antérieurement, comme on le considère traditionnellement, ou si elle était toujours le lieu de culte principal à l’époque de Césaire, que ce dernier aurait réorientée à l’Est comme le laissent penser les fouilles de Marc Heijmans. Dans ce cas, le transfert aurait eu lieu plus tard, sinon comment expliquer que l’évêque construise un si grand édifice dans un quartier excentré? N’est-ce pas parce qu’il s’appuyait sur un plan existant? Des transformations diverses altèrent le site durant le Moyen Âge. Après quelques destructions lors de la Révolution, puis les modifications apportées par l’architecte arlésien Auguste Véran, il sert de couvent à la congrégation de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs jusqu’en 1995, époque de sa reprise en main progressive par la Ville. En 2003, après la démolition de plusieurs bâtiments en vue d’un projet de "Médiapôle", apparaissent les restes d’une grande abside orientée à l’Est. Le diagnostic archéologique (diririgé par F. Raynaud de l'INRAP) ne fait aucun doute sur le caractère exceptionnel de la découverte, vite classée au titre de Monument Historique. L’époque des fouilles proprement dite débute.

 

Deux stades des fouilles juxtaposés par M. Heijmans dans son rapport de fouilles de juin 2015 © Heijmans/CNRS Deux stades des fouilles juxtaposés par M. Heijmans dans son rapport de fouilles de juin 2015 © Heijmans/CNRS

 

mosaïque en place © Heijmans mosaïque en place © Heijmans
Sols en marbre © Heijmans Sols en marbre © Heijmans

 

L’histoire des fouilles

 

Aujourd’hui, le site frappe par sa complexité: le périmètre est vaste, les constructions de différentes époques s’entremêlent, des parties entières du monument sont inaccessibles, enfouies sous les bâtiments voisins. Il pose de nombreuses questions architecturales, historiques et topographiques. Voilà un chantier qui demanderait du temps et des moyens mais la décennie écoulée depuis sa découverte a au contraire multiplié les obstacles. 

 

Dès 1997, le Service Régional de l’Archéologie (SRA) et le service archéologique de la Ville d’Arles avaient indiqué la présence certaine de vestiges à faible profondeur. Mais diverses complications ont fait que les sondages n’ont pas été réalisés. Les démolitions interviennent à l’été 2003, "sans la moindre surveillance archéologique" (M. Heijmans). Les vestiges de l’abside apparaissent, l’INRAP arrive sur le terrain, ainsi que quelques journalistes. Des mosaïques revoient le jour, une instance de classement aux Monuments Historiques est entamée auprès du Ministre de la Culture et le projet de médiapôle doit revoir sa copie. Mais en décembre, de dramatiques inondations contraignent à d’autres priorités.

 

Des colonnes en place © Heijmans Des colonnes en place © Heijmans
Une rarissime inscription, en fait un remploi © Heijmans Une rarissime inscription, en fait un remploi © Heijmans

 

En 2004, Marc Heijmans réalise quelques sondages "sans moyens" et l’année suivante est consacrée à la recherche d’une solution "collective" pour le Médiapôle mais aussi la protection et la valorisation du Monument Historique. M. Heijmans obtient l’autorisation de fouiller de 2006 à 2008,  ce qui coïncide avec la consolidation des remparts et le démarrage d’un nouveau projet de Médiapôle, dessiné par l’agence Fluor, qui se construit finalement dos aux ruines. Se déroule ensuite un nouveau cycle de fouilles estivales, de 2010 à 2012, puis un programme de conservation 2013-2014 qui prend du retard. Erwan Dantec, assistant de  M. Heijmans, "scanne" le site. Un conflit, centré sur des aspects techniques, voit alors le jour entre l’ingénieur du CNRS et la direction de l’archéologie de la DRAC.

 

Le médiapôle, avec en arrière-plan, la chapelle St-Blaise © Polomé Le médiapôle, avec en arrière-plan, la chapelle St-Blaise © Polomé

Sous le remblai, la mosaïque © Heijmans Sous le remblai, la mosaïque © Heijmans

 

Le conflit

 

Pour faire simple, Marc Heijmans, emporté par son désir de fouiller ce site que tout le monde a toujours considéré comme exceptionnel, dépasse quelque peu ce qui lui est autorisé par le protocole de la DRAC. En août 2014, Xavier Delestre, Conservateur régional de l’archéologie, interrompt le chantier. Deux mois plus tard, lors de leur visite à l’enclos Saint-Césaire, Robert Jourdan, Conservateur régional des Monuments Historiques, et Charles Bonnet, grand spécialiste de l'archéologie paléochrétienne, déclarent au contraire qu’il faudrait reprendre les fouilles, quitte à mettre en place un système de protection hivernal, qui éviterait le remblaiement. Désorienté, découragé par dix années de difficultés, Marc Heijmans décide de ne pas prendre d’initiatives en 2015 ni en 2016. Pourquoi un tel sort pour ce monument plus imposant que les plus grandes églises paléochrétiennes connues jusqu’à présent en Gaule, témoin de l’âge d’or impérial d’Arles la romaine? 

 

Saint Laurent de Choulans, à Lyon, une des plus grandes basiliques paléochrétiennes de France © chantiers hypothèses Saint Laurent de Choulans, à Lyon, une des plus grandes basiliques paléochrétiennes de France © chantiers hypothèses

 

Des positions divergentes

 

Nous avons pu nous entretenir avec les acteurs principaux du dossier. Marc Heijmans se demande aujourd’hui comment arriver à fouiller de façon extensive, sans la lourdeur des opérations de remblaiement et déblaiement, tout en protégeant le monument et en ménageant des visites guidées régulières. Pas forcément informé par les uns et les autres alors qu’il est le spécialiste du site, l’ingénieur du CNRS estime qu’il y a "une carte paléochrétienne à jouer à Arles avec les Alyscamps, les thermes de Constantin et les sarcophages du MDAA. Il faudrait tout aménager pour donner une idée de l'ampleur de cette église abandonnée tôt, encore dans son jus du VIe siècle, avec des sols en marbre et en mosaïque, des murs conservés sur plusieurs mètres. A la fin de l'Antiquité, Arles était capitale de l'Empire, personne ne semble le réaliser." 

 

L'accès pour les rares visites du site © Polomé L'accès pour les rares visites du site © Polomé
Marc Heijmans médiateur © Heijmans Marc Heijmans médiateur © Heijmans

 

Cette vision est à peu près partagée par l’adjoint en charge du patrimoine et du tourisme, Christian Mourisard, qui souligne les "contraintes financières". Avec plus de 90 monuments classés, dont 8 au patrimoine mondial de l’Unesco, Arles doit faire face à une charge patrimoniale lourde. "Si cette découverte s'était faite ailleurs, déclare Mourisard, l'histoire aurait été différente. Mais nous devons faire des choix." Pour l’élu cependant, l’enclos Saint-Césaire doit être rendu à la population arlésienne et aux touristes et il imagine volontiers une visite enthousiasmante de la basilique paléochrétienne depuis le sommet des remparts aménagés, une visite aérienne qui s’intégrerait dans un circuit de découverte renouvelé de la ville antique. Entre les escaliers tordus, les urinoirs sauvages, les poubelles et le parking anarchique qui caractérisent le quartier de la porte Auguste, on est loin du compte… 

 

Une bâche de protection

 

Les fonctionnaires au service du Patrimoine semblent eux s’en tenir à ce qui a été décidé en Conseil municipal, c’est à dire une enveloppe de 100 000 euros afin de réaliser une couverture provisoire du site. Pour Bouzid Sabeg, directeur du service du Patrimoine de la Ville d’Arles, "on est loin d'une mise en valeur véritable, qui coûterait cinq millions. On travaille sur un avant-projet de bâche de protection à placer au-dessus des fouilles". Pour autant, Bouzid Sabeg, prétextant que la validation définitive de ce projet n’était pas acquise, ne nous a pas fourni de visuel… 

 

Une autre vue du site, vers l'abside de la petite église © Polomé Une autre vue du site, vers l'abside de la petite église © Polomé
Le remblai provisoire de 2014: paille, plastique et terre © Heijmans Le remblai provisoire de 2014: paille, plastique et terre © Heijmans

 

Quant à Robert Jourdan, Conservateur régional des Monuments Historiques, donc représentant de l’Etat à ce poste depuis fin 2009, il considère qu’il faut avant tout rassembler les bonnes conditions: "la définition scientifique du programme, la responsabilité du SRA, la validation de la CIRA PACA Corse, une équipe adaptée au programme, enfin un engagement des collectivités à assurer des programmes de recherches ambitieux." Mais sur un calendrier pour tout ça, Jourdan ne préfère pas trop s’avancer, conscient des charges financières lourdes. "Si on n'est pas capables de conserver des vestiges en place, il faut renfouir. Mais le public, les collectivités et les archéos n’aiment pas forcément entendre ça". 

 

Enfin, pour Xavier Delestre, Conservateur régional de l’archéologie à la DRAC PACA, il n’est pas nécessaire de continuer les sondages. Il s’agirait plutôt d’analyser les données récoltées et de publier l'état des choses au point de vue scientifique. C’est le premier point du programme qu’il défend et qui se poursuit par la consolidation du projet d'aménagement, la reprise, si nécessaire des fouilles par une équipe scientifique et la certitude de disposer des moyens financiers pour l’investigation archéologique. Xavier Delestre revient lui aussi sur l’aspect financier: "il n'est pas souhaitable de fouiller tout, surtout si on n'a pas les moyens. Il n'y a pas d'urgence, il faut donc consolider les acquis." Quid alors de la bâche protectrice dans les tuyaux à la Ville d’Arles? Elle n’entre pas forcément dans les vues du SRA, qui est "central dans le dispositif" et qui rappelle que "l’intérêt général est dans la préservation du site"... 

 

Dans les Dossiers d'archéologie n°363, de mai-juin 2014 sur les "premiers édifices chrétiens", où Arles est à peine citée, Charles Bonnet écrit que "l’archéologie des édifices religieux est militante et que « peu de responsables ont compris le besoin de travailler sur la longue durée pour arriver à des fouilles exhaustives". Il faudra donc se battre encore.

 

L'enclos St Césaire au printemps © Heijmans L'enclos St Césaire au printemps © Heijmans

 

 

 

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