Faire renaître la Bièvre, vers une nouvelle modernité parisienne?

Les élus parisiens ont récemment validé le lancement d'une étude pour la réouverture de la Bièvre. Datant d'une vingtaine d'années, ce projet est non seulement un symbole des équilibres politiques dans la Capitale, mais également une bonne synthèse de plusieurs principes actuels de l'urbanisme contemporain.

 © Pierre Pontecaille (photographie) EELV Paris (illustration) © Pierre Pontecaille (photographie) EELV Paris (illustration)

Un nouveau cours d’eau traversera-t-il bientôt Paris ? Si ce n’est pas prévu pour 2021, c’est en tout cas l’ambition des élus parisiens que de faire renaître la Bièvre, rivière oubliée et recouverte de béton depuis 1912. Les élus écologistes œuvrent en faveur de cette démarche depuis près d’une vingtaine d’années, et son inscription dans l’agenda politique de la future mandature figurait en bonne place dans l’accord de l’entre-deux tours entre Anne Hidalgo et David Belliard. Geste politique, la réouverture de la Bièvre à Paris est également un acte urbanistique fort impliquant des investissements et des travaux considérables. Plus largement, elle donne à voir une conception pleinement contemporaine de l’aménagement urbain. Quelles pourraient être les modalités pour concevoir une telle opération ?

La Bièvre, un morceau d’histoire  

Prenant sa source à Guyancourt dans les Yvelines, la Bièvre s’étend sur 36 kilomètres et relie le périphérique sud à proximité de la porte Gentilly au jardin des Plantes dans le 13ème arrondissement de Paris. Très polluantes, les activités de tannerie et de mégisserie dégradent la qualité du cours d’eau et le transforment en un véritable cloaque à ciel ouvert, dont l’écrivain Joris-Karl Huysmans dresse un portrait saisissant en 1890 : « la Bièvre coule, scarifiée par les acides. Globulée de crachats, épaissie de craie, délayée de suie, elle roule des amas de feuilles mortes et d’indescriptibles résidus qui la glacent ». La vision hygiéniste du baron Haussmann amène à la couverture de la rivière, dont le chantier s’étend de 1875 à 1912. Le cours d’eau disparait peu à peu de l’imaginaire des parisiens, si ce n’est pour certains récits littéraires et plusieurs collectivités soucieuses de se rassembler autour du souvenir de la Bièvre. Empreint d’une conscience écologique naissante et d’un basculement politique historique avec l’entrée de Bertrand Delanoë à l’Hôtel de Ville, le nouveau millénaire offre néanmoins à la Capitale la promesse d’une renaissance du cours d’eau souterrain.  

Photographies de la Bièvre à Paris et des activités polluantes autour de 1900 Photographies de la Bièvre à Paris et des activités polluantes autour de 1900

La Bièvre, un sujet politique  

L’amélioration de la qualité du cours d’eau suscite la mobilisation des écologistes parisiens au début des années 2000, ayant réalisés de bons résultats aux élections municipales et bénéficiant d’un poids conséquent au Conseil de Paris. Deux études sont alors commandées à l’Institut Paris Région (IPR) et à l’Atelier Parisien d’Urbanisme (APUR) afin de concevoir les modalités d’une réouverture. Le projet tombe pourtant à l’eau, notamment face à l'ampleur des travaux nécessaires et le coût d’une telle opération, avant de réapparaître aujourd’hui lors du nouveau mandat d’Anne Hidalgo. Pour Alice Timsit, élue écologiste du 19ème arrondissement, « avec la nouvelle mandature, et surtout face à l'urgence climatique et au besoin de nature en ville, ce projet est mieux accueilli qu'il y a quelques années ». Le nouveau rapport de force entre socialistes et écologistes au sein du Conseil de Paris jouerait-il en faveur du projet ?

Tout porte à le croire, mais pour Louis Leroy-Warnier, conseiller du 13ème arrondissement et délégué à la Bièvre, au-delà du caractère environnemental de l’opération, sa dimension patrimoniale et identitaire amène à ce que des acteurs politiques non-écologistes s’approprient le projet. La renaissance de la Bièvre apparaît pourtant marquée par le sceau des écologistes, et la chronologie des débats autour du cours d’eau s’avère être un indicateur des équilibres politiques au sein de l’exécutif parisien. Projet d’actualité en 2001 puis en 2020, deux années marquées par un poids conséquent des verts à l’Hôtel de Ville, la réouverture du cours d’eau disparaît de l’agenda politique après 2008, suite aux mauvais scores des écologistes aux élections municipales. En 2014, après les meilleurs résultats obtenus par Christophe Najdovski, la Bièvre réapparaît dans le cadre de la modification du Plan Local d’Urbanisme (PLU) deux ans plus tard, avec l’Orientation d’Aménagement et de Programmation (OAP) en faveur de la cohérence écologique. Le document prévoit alors que le cours d’eau « fasse l’objet d’une réouverture dans un cadre renaturé », sans pour autant que soient mises en œuvre des mesures concrètes.  

Alors que Louis Leroy-Warnier reconnaît « quelques sourires narquois ou ricanements chez certains de nos adversaires politiques » à l’évocation du projet de réouverture, pourtant voté par l’ensemble de la majorité parisienne au Conseil de Paris, peut-on douter de la mise en œuvre effective du projet ? Aussi pertinente soit-elle, la réouverture ne relèverait-elle pas d’une promesse de campagne muée en concession politique pour l’alliance d’entre-deux tours entre les verts et les socialistes ? Quoi qu’il en soit, au-delà du symbole politique, le projet de réouverture de la Bièvre à Paris est une bonne illustration de plusieurs principes fondamentaux de l’urbanisme contemporain.  

La Bièvre, une conception de la Ville

Multiplication des épisodes caniculaires, disparition des dernières parcelles non bâties, densité perçue comme trop repoussante… l’enjeu de qualité de vie rejoint aujourd’hui celui du développement durable, pour faire de la nature en ville le nouveau maître mot de l’aménagement urbain. Les élections municipales récentes n’ont pas manqué de rappeler combien cette thématique est au cœur des préoccupations, et face à l’urgence climatique, rares sont les élus qui n’orientent pas leurs politiques vers le développement durable. Universitaire, Lise Bourdeau Lepage revient sur l’appétence renforcée des citadins pour une plus grande nature en ville, réaffirmée avec la crise sanitaire et les épisodes de confinement. Elle rappelle également combien le verdissement des politiques publiques s’inscrit souvent dans des stratégies de valorisation territoriale : « la végétalisation urbaine peut être instrumentalisée à des fins d’attractivité, avec un cadre de vie plus positif lorsque sont présentes des aménités liées à la nature en ville. Celle-ci devient alors un instrument marchand qui peut servir des politiques de marketing territorial ».

La réouverture de la Bièvre s’inscrit-elle dans une telle logique ? Les élus écologistes vantent l’aération de la ville et les continuités écologiques pour légitimer le projet, mais Alice Timsit se montre néanmoins prudente face au risque de « muséification » des quartiers traversés par la Bièvre : « il faudra être vigilant à l'évolution des quartiers environnants et assurer la préservation de leur authenticité, pour ne pas tomber dans un lieu uniquement dédié à la promenade et complètement gentrifié ». Louis Leroy-Warnier partage ce constat et évoque les impacts du projet pour le marché de l’immobilier : « il est possible que la réouverture de la Bièvre fasse augmenter les prix de l’immobilier, ce qui se ferait au détriment de certaines populations. Il serait dommage que la beauté du cadre de vie, l’accès à la nature, soit réservé à ceux qui ont les moyens financiers pour y avoir accès ».

Avec ses commerces de bouche branchés, ses apéros estivaux tardifs et sa future piste cyclable, le Canal Saint-Martin d'aujourd'hui est un bel exemple de ce à quoi pourrait ressembler les quartiers traversés par la Bièvre si celle-ci était réouverte demain. Moins centrale et moins commerçante que les abords du Canal Saint-Martin, la partie du 13ème traversée par le cours d’eau ne semble pas prédestinée à la même transformation, mais rien ne garantit à ce stade que les abords de la Bièvre restaurée seront marqués par une réelle mixité sociale. Tout dépendra de comment sera mis en œuvre le projet, car comme son recouvrement, la réouverture de la Bièvre représente avant tout une vaste opération d’aménagement. Si « l’architecture du projet » n'est pas tout à fait consolidée selon Louis Leroy-Warnier, quelles modalités de mise en œuvre peut-on attendre pour le projet ?  

Illustrations d’avant-projet pour la réouverture de la Bièvre : fraîcheur, promenade, vélo… le « package » de la nature en ville en cœur de Métropole © Atelier Parisien d'Urbanisme (APUR) Illustrations d’avant-projet pour la réouverture de la Bièvre : fraîcheur, promenade, vélo… le « package » de la nature en ville en cœur de Métropole © Atelier Parisien d'Urbanisme (APUR)

La Bièvre, une opération d’aménagement 

Les études réalisées au début des années 2000 avait rappelé qu'une réouverture sur l’intégralité du tracé n’était pas envisageable, du fait de contraintes techniques, notamment liées à l’encaissement du cours d’eau par rapport au niveau du sol actuel, allant parfois jusqu’à plus de 3 mètres de profondeur. C’est donc sur certains tronçons qu’est envisagée la réouverture à ciel ouvert, à savoir dans le parc Kellermann et à l’embouchure de la Poterne des Peupliers, dans le square René le Gall, ainsi que dans l’annexe du Muséum du jardin des Plantes. Conjointement à la réouverture, le projet prévoit la création d’un aménagement cyclable le long du cours d’eau, ainsi qu’une démarche de requalification urbaine. Comme décrit par Louis Leroy-Warnier : « il y a une vision transformatrice dans ce projet qui va bien au-delà de l’adaptation au dérèglement climatique. La redécouverte d’un cours d’eau est clairement un projet de transformation urbaine ». 

Le projet tourné vers la nature en ville laisse donc place à un projet de mobilité, lequel donne lui-même place à un projet de traitement de l’espace public. Loin d’être antagonistes, ces trois objectifs ont souvent été mis en œuvre conjointement par la puissance publique, comme pour l’ouverture des promenades plantées sur d’anciennes emprises ferroviaires ou l’inauguration du tramway le long du boulevard des Maréchaux au tournant des années 2000 (Conseil de Paris 2001). Les grands projets d’aménagement parisiens matérialisent la conception de la Ville et donnent corps à la stratégie de valorisation territoriale portée par la municipalité. Avec la réouverture de la Bièvre, peut-on espérer que cette stratégie se fasse au service du plus grand nombre ? Si des commerces sont ouverts le long de la Bièvre restaurée, pourquoi ne pas réserver certains rez-de-chaussée à des associations ? Si des ravalements d’immeubles sont mis en place, veillera-t-on à ce que certains soient dédiés aux plus précaires ?

En 2001, les coûts pour la réouverture étaient estimés à 250 millions de francs, soit environ 50 millions d’euros. Presque 20 ans après, le coût global de l’opération n’a pas beaucoup évolué, les élus écologistes prévoyant une enveloppe de 52 millions d’euros pour financer le projet. Afin de réduire les coûts, l’étude de l’IPR de 2001 préconisait de programmer les travaux de réouverture concomitamment avec ceux d’infrastructures lourdes. Dans le même souci de réduction des coûts, l’étude invitait à la mobilisation des acteurs de la construction et des propriétaires de logements à proximité du cours d’eau pour financer une partie de l’opération, compte tenu de la plus-value financière qu’ils en retireraient. L’élue écologiste Alice Timsit ne s’interdit pas de mener de telles réflexions : « nous pouvons tout à fait faire participer financièrement les acteurs privés au projet car ils en retireront un bénéfice, ce qui permettrait en plus de soulager les finances publiques ». Les modalités techniques de réouverture de la Bièvre questionnent donc plus largement les outils à la disposition de la puissance publiques pour mener de telles opérations, et la place allouée aux acteurs privés dans l’aménagement des villes.

La Bièvre, un projet métropolitain  

Si la Bièvre traverse une partie de Paris, elle s’écoule bien plus loin et notamment à travers plusieurs communes du Val-de-Marne. Le Conseil Départemental du 94 a d’ailleurs fait preuve d’un volontarisme certain pour porter un projet de réouverture intercommunal, se soldant par la renaissance d’un tronçon du cours d’eau à l’Haÿ-les-Roses en 2016, et prévoyant d’autres résurgences ponctuelles à Arcueil et Gentilly en 2021. A ce titre, Daniel Breuiller, ancien maire d’Arcueil, rappelle la place occupée par la rivière dans « l’imaginaire collectif des arcueillais », ainsi que le rôle de la société civile et des associations pour donner naissance au projet. Faire renaître la Bièvre, un exemple de réussite pour un projet intercommunal ? Tout semble effectivement l’indiquer, la maitrise d’ouvrage du projet étant assurée par le Conseil Départemental, la Métropole du Grand Paris, la Région Île-de-France, l’agence Eau Seine Normandie, ainsi que l’EPT Grand Orly Seine et Bièvre. Quand on connaît les divergences politiques de ces différentes structures, c’est dire le consensus autour du projet de réouverture.

Image d’avant projet pour la réouverture de la Bièvre porté par le Conseil Départemental du Val de Marne © Conseil Départemental du Val-de-Marne Image d’avant projet pour la réouverture de la Bièvre porté par le Conseil Départemental du Val de Marne © Conseil Départemental du Val-de-Marne

La Bièvre, un tournant pour Paris

En 2001, la Ville de Paris ne menait pas uniquement des études pour réouvrir la Bièvre ; elle était alors lancée dans l’élaboration du Plan Local d’Urbanisme (PLU) actuellement en vigueur. Les études de l’APUR et de l’IPR n’avaient d’ailleurs pas manqué de rappeler combien ce document d’urbanisme était l’occasion d’inscrire dans le marbre l’opération, à travers des outils règlementaires divers (emplacements réservés, servitudes d’utilité publique etc.). Au-delà de l’OAP de 2016, il n’en a finalement rien été, et faute de volonté politique, le projet n’a jamais vu le jour. La révision en cours du PLU offrira-t-elle au projet de réouverture de la Bièvre de véritables outils règlementaires sur lesquels se fonder, et dépasser le vœu pieu du symbole politique ? C’est le chemin dans lequel semble s’engager l’exécutif parisien, prévoyant dans la délibération  pour le lancement de la procédure de révision d’« encourager la réouverture de la Bièvre ». Elu écologiste et président de la commission urbanisme, Emile Meunier se satisfait que la réouverture soit inscrite dans le projet de révision du PLU, sans pour autant s’interdire de « questionner la portée juridique » d’une telle rédaction.

Selon Joris-Karl Huysmans, le début du « Paris contemporain » était symbolisé par le recouvrement de la Bièvre, et plus d’un siècle plus tard, sa réouverture va sans aucun doute dans le sens de la modernité parisienne. En plus de rêver au retour de la Bièvre, espérons que celle-ci sera bel et bien engagée au profit d’un projet solidaire et durable, soit profondément moderne.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.