Le Plan Local d’Urbanisme, épreuve de force pour la majorité parisienne ?

Parmi les sujets les plus clivants entre socialistes et écologistes à Paris, l'urbanisme figure sûrement en tête. Densité, espaces verts, construction neuve... rares sont les thèmes n'opposant pas les des deux partis de la majorité municipale. Dans ce cadre, comment appréhender le futur PLU bioclimatique de Paris, annoncé cet été par Anne Hidalgo ?

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« L’alliance se fissure entre les membres de la majorité d’Anne Hidalgo » (Actu Paris), « les nerfs sont à vifs entre les verts et les socialistes à Paris » (Le Parisien)… la presse généraliste n’a eu de cesse de mettre en avant les tensions entre socialistes et écologistes au sein du Conseil de Paris, suite à la démission de Christophe Girard et l’opposition frontale de deux élues écologistes à l’exécutif. Si pour beaucoup, cet épisode marque le début de tensions structurelles entre les deux groupes au sein de la majorité, il est un sujet historiquement polémique entre les deux partis qui ne manquera pas d’échauffer leur nouvelle alliance, : l’urbanisme.

Rejet des tours, manque d’espaces verts, aversion des bureaux, rares sont les sujets qui n’opposent pas les verts et les socialistes en matière d’aménagement urbain, et parmi toutes ces thématiques, la question de la densité concentre tous les débats. Fer de lance de l’alliance entre Anne Hidalgo et David Belliard, la révision du Plan Local d’Urbanisme (PLU) a été annoncée lors du conseil municipal d’installation de septembre dernier, et placée sous l’égide du développement durable en tant que « PLU bioclimatique ». Compte tenu des premières tensions entre les deux partis, et face à leur opposition séculaire en matière d’urbanisme, comment appréhender cette démarche de révision ? De quelle manière sera traitée la question de la densité, principal nœud d’achoppement entre les deux groupes ? Le caractère « bioclimatique » du document amènera-t-il à de nouveaux outils d’intervention ? Au-delà de son caractère règlementaire, le futur PLU de Paris apparaît comme un objet éminemment politique autour duquel s’affronteront des forces antagonistes, ne manquant pas de mettre à l’épreuve la nouvelle majorité parisienne.

La hauteur, un mont de discordes 

Dès le premier mandat de Bertrand Delanoë en 2001, dont l’élection a été marquée par la place prédominante des Verts au Conseil de Paris, de vives oppositions apparaissent entre les deux groupes en matière de formes urbaines. L’évocation d‘un débat sur la hauteur des constructions par l’ancien locataire de l’Hôtel de Ville  dans une interview en 2003 avait d’ailleurs suscité l’indignation des Verts, historiquement opposés aux tours et aux gratte-ciel. A ce titre, le projet au long cours de la tour Triangle dans le 15ème arrondissement avait fortement divisé les deux groupes, lorsqu’en 2015, celui-ci manquât de peu d’être annulé par l’alliance de la droite et des verts, cette fois minoritaires au sein de la majorité. S’il faut moins construire et préserver des espaces libres, il faudrait donc construire plus haut ? Encore faut-il s’accorder sur les raisons poussant à construire. Certains élus écologistes rappellent que dans les années récentes, les tours n’ont jamais eu vocation à accueillir les logements abordables dont les parisiens ont tant besoin, mais des bureaux et des hôtels de standing. En plein cœur  de l’élaboration du PLU actuel, et à propos de la hauteur des bâtiments parisiens, George Sarre, ancien élu socialiste, regrettait que la densification se fasse le plus souvent « au profit d'intérêts privés et de la spéculation immobilière ». Il semblerait donc que le débat sur la bonne hauteur des constructions dépasse le champ de la forme urbaine, pour embrasser celui du bon modèle de société vers lequel tendre.

Quoi qu’il en soit, reste à savoir le traitement qui sera réservé à la hauteur dans le futur PLU. Nouvelles prescriptions graphiques inscrites au plan de zonage ? Remise à plat des normes plafonds pour les immeubles de grande hauteur? Possibilité de déroger à la règlementation pour les constructions les plus performantes en matière de bioclimatisme ?  Il est peu probable que l’opposition de nombreux parisiens aux projets de tours ait fortement évolué depuis le PLU de 2001, qui plus est dans un contexte de crise sanitaire. Quant aux élus écologistes, fort de leurs bons scores au premier tour des élections municipales, tout porte à croire qu’ils n’abdiqueront pas face à ce sujet si polémique. Peu de chance donc, pour que le futur PLU de Paris favorise de nouveaux gratte-ciels, et s’ils ne sont pas remis à plat, les projets actuels de la Tour Triangle et des tours Duo dans le 13ème arrondissement seront les dernières constructions d’une telle hauteur dans la Capitale.

Avant-projet de la Tour Triangle Avant-projet de la Tour Triangle

Les espaces non construits, place aux oppositions  

Au-delà de la hauteur des constructions, la part des espaces non construits à Paris constitue l’un des points d’achoppement majeurs entre socialistes et écologistes, notamment pour les projets d’aménagement emblématiques de Bercy Charenton, du TEP Ménilmontant ou de la friche SNCF Ordener-Poissonnier. Figure de proue de l’urbanisme parisien depuis 2008, Jean-Louis Missika défendait dans son manifeste pour un nouvel urbanisme parisien la densité du projet Bercy-Charenton comme « un minimum requis pour créer une continuité urbaine entre Paris et Charenton », et justifiait le projet du TEP Ménilmontant par « la possibilité de diversifier l'offre en fonction des besoins d'un quartier » (Conseil de Paris 2019). C’est essentiellement sur le maintien d’espaces libres et de pleine terre que les élus écologistes, derrière David Belliard, ont manifesté leur opposition vis-à-vis de ces opérations, évoquant « d’un autre temps » le projet de Bercy-Charenton, et prônant le remplacement du projet de la friche SNCF-Poissonniers en un vaste parc. Elue verte, Anne Souyris allait même jusqu’à parler de la densification comme d’un « non-sens écologique » (Le Parisien). Les termes du débat sont encore une fois sensiblement les mêmes ; pour préserver des espaces libres tout en répondant aux besoins en logements sociaux, il serait donc nécessaire de construire plus compact ?

Tout dépend de la Ville que l’on souhaite aménager, car s’il est question des besoins en logements ou en équipements, qu’en est-il de l’écologie et du cadre de vie ? Les tensions autour du projet de Bercy-Charenton ou du TEP Ménilmontant ont rappelé que la conscience écologique de certains semble parfois dissimuler une profonde aversion pour les logements sociaux, dans une logique de prétendue défense de l’attractivité d’un quartier. Le phénomène du NIMBY (Not In My Backyard), né dans les années 1970 et souvent tourné vers des opérations de densification, trouve en effet un écho grandissant auprès de riverains se découvrant soudainement une conscience écologique à la veille d’un projet de logements sociaux sortant de terre à proximité. Comme le rappelle Antoine Chauveau :  « l’argumentaire écologique si facile à brandir permet de toucher, voire de rallier, de nombreuses parties prenantes authentiquement motivées par des préoccupations plus nobles » (Les Echos).  Plus que des sujets d’aménagement, les débats sur les espaces non construits à Paris renvoient donc également à des questions sociales.

Les outils règlementaires du PLU pour préserver les espaces libres sont nombreux, à l’image de la future OAP climat, l’emprise au sol maximale des bâtiments ou la part d’espaces verts autorisés dans les constructions. Sans nul doute, le degré d’ambition de ces règles fera l’objet de compromis politiques avant l’approbation finale du document prévue à horizon 2024. Pourtant, et qui plus est dans le cadre d’un « PLU bioclimatique » dont les contours demeurent peu clairs, ces outils règlementaires offrent à Paris la possibilité de respecter ses engagements pris dans le cadre de son Plan Climat. Le risque est pourtant de voir ces outils s’effacer derrière la recherche du consensus au sein de la majorité, inévitable lorsque l’objet règlementaire cède la place à l’instrument de communication.

La construction neuve, un débat déjà ancien

Au-delà des formes urbaines de Paris, c’est la construction neuve dans son ensemble qui façonne les querelles entre socialistes et écologistes en matière d’urbanisme. Pour lutter contre l’étalement urbain, seule la densification permettait de répondre aux besoins des parisiens en logements abordables. Et quel meilleur levier pour densifier qu’intervenir sur les formes urbaines, via les règles de hauteur et d’espaces libres autorisés ? Construire plus haut ? Construire plus compact ? Nombreux sont ceux qui s’interrogent aujourd’hui sur pourquoi construire tout court. En pointant du doigt les politiques de « bétonisation » que mèneraient les socialistes depuis 2001, certains écologistes n’ont de cesse de rappeler l’existence de milliers de logements et de bureaux inoccupés pour vilipender les projets de construction.

C’est que le réinvestissement des espaces vacants a le vent en poupe. Très récemment, certains professionnels invitaient à « considérer ces millions de mètres carrés comme des gisements d’histoire, de liens, de matériaux, de projets, c’est-à-dire de véritables potentiels de création de valeur ». A l’heure du plan national pour lutter contre les logements vacants,  il serait impensable que le nouveau PLU parisien ne se penche pas sur la question. Verra-ton apparaître de nouveaux dispositifs règlementaires pour favoriser le réinvestissement des bâtiments existants ? Pourra-t-on envisager dans les secteurs concentrant des taux de vacance importants des principes de compensation similaires à ce qui existe aujourd’hui pour les locations de type Airbnb ? Pour rappel, dans les quartiers aux marchés immobiliers les plus tendus, toute nouvelle mise en location d’appartement doit s’accompagner de la remise sur le marché classique d’un bien équivalent. Cette logique de compensation invite à réfléchir pour les projets de construction neuve situés dans des quartiers aux taux de logements inoccupés alarmants. Le futur PLU bioclimatique ira-t-il jusqu’à multiplier les emplacements réservés pour maintenir des espaces libres, bloquant de fait toute construction nouvelle ? Le permis de construire à double état, envisageant la mutation du bâtiment dès sa conception, sera-t-il enfin consolidé ? Quelle que soit la direction choisie, le PLU reste encore à écrire, et s’il est sujet à des tensions politiques, c’est bien que l’acte de construire ou de ne pas construire, l’acte de densifier ou de ne pas densifier, bref, l’urbanisme dans son ensemble, demeure toujours un acte éminemment politique.  

L’urbanisme à l’épreuve du politique 

« Paris engage aujourd’hui la révision de son Plan local d’urbanisme (PLU). La dernière révision d’ensemble de ce document remonte à 1989, année de la chute du mur de Berlin. C’était hier, mais c’était aussi, à bien des égards, un autre temps ». Ces mots de Jean-Pierre Caffet, ancien adjoint à l’urbanisme en 2001, traduisent combien les querelles politiques actuelles au sein de la majorité sont représentatives d’une évolution globale de la société, accordant aujourd’hui davantage d’importance aux enjeux écologiques. Au-delà de l’urgence climatique, les sujets de fond animant ces querelles ont-ils vraiment évolués ? Espaces verts, logements sociaux, cadre de vie, l’ensemble de ces questions n’a eu de cesse d’ébranler la majorité parisienne depuis l’alliance de 2001 entre verts et socialistes, sans que ces derniers semblent aujourd’hui davantage réconciliables. Le dénominateur commun à toutes ces questions ? La densité de la Capitale. Et quel outil pour se frotter au sujet ? Le PLU.

« La question de la forme urbaine, la question de la densité, seront au cœur des projets qui façonneront le Paris du troisième millénaire ». En s’exprimant ainsi au sein du Conseil de Paris en 2003 pour l’approbation des principes du PLU en vigueur, Jean-François Blet, ancien élu écologiste, semblait prédire les futurs débats au sein de la majorité parisienne. Presque 20 ans plus tard, force est de constater que les professionnels de l’aménagement peinent encore à renouveler les termes du débat autour de la densité. S’il est certain que le futur PLU de Paris suscitera de nouvelles oppositions au sein de la majorité parisienne, il reste à espérer qu’en matière de densité et de forme urbaine, les nouveaux élus s’attacheront aussi au fond.   

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