Quelle place pour les espaces libres dans l’élection municipale de Paris?

A la veille des campagnes municipales, la majorité des futurs candidats prennent position en matière d'espaces verts et d’espaces libres. Leur maintien est systématiquement opposé aux opérations de densification, relevant d’une stratégie politique peu à même de renouveler l’action publique parisienne.

Jardin Truillot (75011) - 2 septembre 2018 © Jardin partagé Truillot Jardin Truillot (75011) - 2 septembre 2018 © Jardin partagé Truillot

 

Jardin Truillot (75011) - 2 septembre 2018

Source : Jardin partagé Truillot

Alors que la capitale sort tout juste d’un épisode de canicule, il est certain que les espaces verts occuperont une place de choix dans les campagnes municipales de l’année prochaine. Des îlots de fraîcheur, des espaces propices à la biodiversité, des lieux de rencontre, les espaces non construits, ou les “espaces libres” font l’objet d’une grande attention de la part des édiles politiques parisiens, comme l’a montré la mobilisation autour du projet immobilier du Terrain d'Education Physique (TEP) de Ménilmontant au printemps dernier.

L’usage du lexique du développement durable, associé à des enjeux de santé publique n’est pas rare de la part des futurs candidats. L’actuelle maire de Paris ne s’en est pas privée pour défendre le Plan Biodiversité 2018-2024 dévoilé en mai dernier :  “la problématique essentielle de la biodiversité en ville est aujourd’hui cruciale. Paris, en adoptant le nouveau Plan Biodiversité qui vous est proposé aujourd’hui, sera l’une des premières grandes villes européennes à se doter d’actions ambitieuses, novatrices et volontaires en matière de biodiversité” (Projet de délibération exposé des motifs, 2018, Direction des Espaces Verts et de l’Environnement). La déconstruction de ces discours ne nie pas l’urgence climatique qui s’impose à nous tous. Elle permet cependant de rappeler qu’en plus d’être tournée vers les enjeux de développement durable et de santé publique, la défense des espaces libres par de nombreux acteurs politiques parisiens relève également d’une habile stratégie politique. 

Les espaces verts à Paris : cheval de bataille ou terreau d'alliance pour les socialistes ?

En 2007, en pleine campagne pour son second mandat, Bertrand Delanoë ne manque pas de se féliciter du travail effectué depuis son entrée à l’Hôtel de Ville en 2001 en matière d’espaces verts, et promet la création de 30 nouveaux hectares d’ici 2014. Les espaces verts créés durant le premier mandat de l’ancien maire de Paris (parc Eole, Clichy-Batignolles, jardin Claire-Motte etc.) attestent d’un volontarisme, au même titre que la signature du Plan Climat en 2008. Ces mesures s’accompagnent d’actions tournées vers les transports, telles que la création de 200km de pistes cyclables (Nouvel Observateur), le lancement du service Velib’ ou du Plan de Déplacements de Paris, menées par l’adjoint aux transports de 2001 à 2014, l’écologiste Denis Baupin. En plus de ces actions, la composition de la majorité rassemblée par Delanoë lors de sa conquête de la Mairie de Paris éclaire l’ambitieuse politique d’écologie urbaine menée entre 2001 et 2008 par l’ancien maire de la capitale. Pour le président de l’Agence Parisienne pour le Climat (APC) et adjoint de l’environnement et de la propreté entre 2001 et 2008, les logiques politiciennes poussant Delanoë à mettre en place un tel programme ne font pas de doute :  “en 2001 - 2008, il y a 23 élus écologistes sans lesquels il n’y a pas de majorité au Conseil de Paris. Delanoë est donc obligé de négocier en permanence (...) en 2008, les écologistes divisent par deux leur score et Delanoë dit, ce sont ses mots :“enfin libre”” (entretien, 07/06/2019).

L’actuelle maire de Paris a également fait la part belle à la nature en ville lors de sa campagne de 2014, avec la promesse d’ouverture de nombreux hectares d’espaces verts et la plantation 20 000 arbres supplémentaires, accompagnées de mesures tournées vers les mobilités actives, ce qui lui avait d’ailleurs permis d’être rejoint par l’élue régionale d’Europe Ecologie Les Verts, Caroline Mécary, pour le deuxième tour de la campagne (Le Nouvel Observateur). Alors que s’apprête à commencer la campagne municipale, Anne Hidalgo n’hésite pas à s’appuyer sur les mesures d’écologie urbaine pour défendre sa candidature : “je m’étais engagée à créer 30 ha d’espaces verts (...) nous avons réussi à dépasser cet objectif : nous en sommes à 40 ha ” (La Tribune). Peu de doutes subsistent quant au rôle clé de Célia Blauel, membre d’EELV et fort soutien d’Anne Hidalgo, dans la stratégie d’ouverture du Parti Socialiste (PS) vers les écologistes de David Belliard à l’issue du premier tour, au sein de laquelle les espaces verts joueront un rôle pilier. Notamment face au score retentissant des écologistes parisiens aux élections européennes au printemps dernier, ainsi qu’aux mobilisations récentes pour un engagement réel en matière de développement durable, certains observateurs n’hésitent pas à évoquer une évolution dans les rapports de force entre partis historiques. Alors que la maire actuelle promet une vaste promenade végétalisée entre la place du Trocadéro et le Champs de Mars (Le Parisien), ou encore la création de quatre “forêts urbaines” dans plusieurs sites parisiens (Le Figaro), la campagne municipale promet de nouvelles alliances entre socialistes et écologistes à Paris, sans pour autant que ces annonces fassent consensus au sein de la classe politique parisienne, comme pour Gaspard Gantzer, qui s’exprime ainsi vis-à-vis des annonces d’Anne Hidalgo :  “tous les projets permettant de créer de nouveaux espaces verts dans la capitale vont dans le bon sens car Paris en manque cruellement. Mais la priorité n’est pas d’en ouvrir au Trocadéro pour les touristes (...) les espaces verts dans les quartiers populaires c’est pour quand ?” (Le Parisien). Réel engagement, slogan politique, les espaces verts semblent surtout fonctionner comme l’alliance d’un mariage arrangé entre deux parties que bien des choses opposent en temps normal.

Les espaces libres à Paris : cheval de Troie pour les élus de l’opposition ?

Si l’actuelle maire de Paris n’hésite pas à vanter les efforts menés depuis 2014 en termes d’écologie urbaine, les élus de l’opposition font de cet enjeu une arme de choix pour critiquer la politique menée durant la mandature actuelle. Le projet immobilier du TEP Ménilmontant dans le 11ème, visant à la construction de 89 logements sociaux, accompagnés d’un centre de déchets en sous-sol ainsi que d’espaces verts et dédiés à la pratique sportive, a récemment fonctionné comme un catalyseur pour les détracteurs de l’actuelle maire de Paris. Candidat à la mairie de Paris, l’ancien élu Les Républicains (LR) Pierre-Yves Bournazel s’exprimait récemment ainsi sur son compte Twitter vis-à-vis de l’abandon du projet : “je me réjouis de l’abandon du projet de bétonisation du TEP Ménilmontant. Poursuivons notre engagement contre la politique d’hyperdensification d’Anne Hidalgo” (29/05/2019). Alors qu’elle n’hésitait pas à voir dans l’occupation du terrain par des élus écologistes  “la nouvelle ZAD parisienne” (Le Monde), la candidate France Insoumise utilise le TEP Ménilmontant pour s’opposer à la densification urbaine en conseil de Paris en décembre 2018. Si les opérations de densification semblent faire l’objet d’une opposition quasi-unanime de la part d’un grand nombre des futurs candidats, il est nécessaire de rappeler qu’elles s’inscrivent dans un modèle de développement urbain prôné par un grand nombre de chercheurs (Newmann & Kenworthy 1989, Charmes, 2010) et de praticiens depuis plus d’une vingtaine d’années. Des villes plus denses ont vocation à limiter les dérives du développement pavillonnaire, marqué par la consommation d’espaces naturels et agricoles, l’usage de la voiture individuelle ainsi que de profonds déséquilibres territoriaux, tares fréquemment pointées du doigt pour analyser la crise des gilets jaunes.

L’approche de l’échéance électorale occulte la véritable teneur des débats autour des espaces libres à Paris. Pour certains observateurs, cette mobilisation transpartisane autour du projet du TEP Ménilmontant et de lutte contre la densification traduit combien les positionnements pour le maintien des espaces libres et de la promotion de la nature en ville fonctionnent comme une condition sine qua non pour gagner la mairie de Paris:  “tous les candidats à la mairie de Paris roulent pour l’écologie (...) pour se faire élire, on promet de verdir les artères de fer ou de bitume, de piétonniser les Halles ou l’avenue Foch” (Libération). En ce sens, peu de doutes à ce que fleurissent à nouveau le lexique des espaces libres et de l’écologie urbaine dans l’ensemble des programmes qui seront dévoilés en septembre, que l’on soit ardente défenseur du logement social comme Danielle Simonnet (FI), ancien directeur de la communication et des affaires publiques d’Unibail Rodamco pour Benjamin Grievaux (LREM), ou ancienne consultante pour GDF Suez de la part de Rachida Dati (LR). L’abandon du projet du TEP Ménilmontant, pourtant voté en Conseil de Paris durant la précédente mandature, au-delà d’être un coup dur pour l’actuelle maire de Paris, ne traduit-il pas davantage une habile stratégie d’ouverture vers les écologistes, farouchement opposés au projet, ainsi qu’un moyen d’anticiper les probables attaques des autres candidats durant la future campagne électorale ?

Espaces libres VS densification : un débat réducteur ?

Si les questions d’espaces libres et de densification seront sans aucun doute opposées par les candidats à la mairie de Paris pour les prochaines municipales, cette opposition ne va pas nécessairement de soi, et élude volontairement certains leviers d’actions bien plus pérennes. Hormis pour une poignée de candidats qui s’engagent volontairement sur ce sujet épineux (L'humanité), les grands absents du débat public demeurent les locaux vacants. Avec un peu plus de 20 000 logements vacants et plus de 50 000m2 de surface de bureaux vides, la capitale possède un gisement pour répondre à la crise du logement de premier plan, dépassant largement la poignée d’hectares libres restant au sein des quelques friches parisiennes. Or la mobilisation de ces locaux vides est un défi éminemment plus difficile que l’opposition entre espaces libres et mesures de densification. Alors que la taxe sur les logements vacants et que les procédures de réquisition sont risquées politiquement, la mutation des bureaux en logements représente un gouffre financier dans lequel peu de promoteurs souhaitent s’engager. Il apparaît donc plus sécure d’opposer deux arguments pour nourrir une stratégie politique, plutôt que de prendre position sur un sujet aussi risqué que celui des locaux vacants.

Enfin, alors que les défenseurs de l’écologie urbaine ne cessent de pointer du doigt la trop faible densité d’espaces verts par habitant à Paris, et que les militants pour le droit au logements soulignent les milliers de demandes de logements restées sans réponse au sein de la capitale, le bien-fondé de l’échelle municipale pour poser les termes de ce débat pose question. A l’heure du Grand Paris et de la Métropole, n’est-il pas anachronique, voir contre-productif, de questionner les espaces libres à l’échelle de Paris ?

 

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Affichage à l’entrée du TEP suite à l’abandon du projet par la Mairie de Paris

Source : Pierre Pontecaille 

Si la création d’espaces verts a permis aux socialistes de gagner la Mairie de Paris en trouvant un terrain d’entente avec les écologistes, la vitrine politique des opérations de densification risque de renouveler les rapports de force et les alliances entre les deux partis. De plus, si ces débats offrent à l’ensemble des futurs candidats une arme de choix pour attaquer la mandature actuelle, ils ne permettent pas de de mobiliser les outils à même de répondre à la crise du logement, sans pour autant compromettre le maintien d’espaces libres à Paris. Contrairement aux espaces verts et aux friches, les locaux vacants se prêtent moins à la construction d’un discours politique, et permettrait davantage d’engager un renouveau réel de l’action publique parisienne.

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