Le mobilier anti-SDF à Paris: l’aménagement urbain au service de l’exclusion?

Depuis une vingtaine d'années, le mobilier anti-S.D.F se multiplie à Paris, à travers des bancs à place unique ou des potelets installés devant des vitrines commerciales. Alors que la Ville de Paris condamne ces dispositifs, leur développement dépasse le positionnement symbolique d'acteurs politiques, et s'inscrit dans des démarches de valorisation urbaine et de captation des ressources.

A l’aube de la troisième Nuit de la Solidarité organisée par la Ville de Paris le 30 janvier prochain, ayant pour objectif de recenser les S.D.F à Paris, la question du sans-abrisme recouvre une réalité accablante, sans pour autant occuper le devant de la scène médiatique. Alors que l’édition 2019 de la Nuit de la Solidarité avait recensé 3 622 personnes (Paris), la dernière étude nationale menée par l’INSEE en 2012 dénombrait plus de 140 000 personnes ne disposant pas de domicile fixe[1], tandis que la fondation Abbé Pierre en compte plus d’un million. Malgré ces contrastes, un consensus apparaît quant à l’augmentation considérable du nombre de S.D.F depuis une vingtaine d’années (+50% entre 2001 et 2012 selon la Fondation de l’Abbé Pierre), ainsi que sur la diversification des publics, avec notamment une part de femmes plus importante. Malgré l’acuité du sans-abrisme en France, et qui plus est à Paris, il n’est pas rare de voir apparaître de nouveaux exemples de mobilier anti-S.D.F, défini comme tout mobilier visant à empêcher l’installation durable des personnes. Sous couvert d’un design urbain innovant ou de promotion de la nature en ville, se multiplient aujourd’hui des bancs à place unique, des recoins de rues dont on condamne l’accès ou des devantures commerciales recouvertes de potelets. Condamné par la Mairie de Paris, ce type de mobilier se multiplie malgré tout, traduisant combien il relève de logiques complexes dépassant un simple positionnement d’acteurs politiques.

Le mobilier anti-S.D.F : un phénomène contemporain

Pour le chercheur Daniel Terrolle, le mobilier anti-S.D.F apparaît à Paris en 1993. Il faut attendre 2003 et le travail cinématographique de Gilles Paté et de Stéphane Argillet (Le repos du Fakir) pour que la généralisation de ce mobilier soit mise en avant auprès du grand public. S’il n’existe pas de recensement officiel du mobilier anti-S.D.F, une cartographie participative de ces dispositifs a été créée en 2017 par la Fondation Abbé Pierre, invitant chacun à en relever les manifestations (#Soyonshumains). Aujourd’hui, plus de 250 exemples de mobilier anti-S.D.F sont recensés à Paris. A l’image de Lyon en 2017 ou de Strasbourg en 2018, plusieurs villes connaissent une dénonciation locale de ce type de mobilier, tandis qu’à l’international, des mouvements s’organisent pour lutter contre ces dispositifs, comme le collectif allemand Design for everyone créé en 2017 à Berlin, ou encore l’association Rain city à Vancouver.  

Un outil d’aménagement à part entière

La naissance du mobilier anti-S.D.F est à relier à l’émergence de la notion de prévention situationnelle dans les années 1990, issue de réflexions sur la sécurité dans l’espace public menées à la fin des années 1970 au Royaume-Uni. Les démarches s’inscrivant dans le champ de la prévention situationnelle se donnent pour but de prévenir des comportements “déviants” par une certaine conception de l’espace public et des bâtiments, limitant notamment les recoins, privilégiant la mise en place de digicodes et réduisant le recours au mobilier urbain. Ces opérations trouvent un fort écho auprès des promoteurs et des collectivités locales, notamment dans le cadre d’opérations de renouvellement urbain, mais également pour répondre à des discours sécuritaires faisant l’objet d’une forte attention médiatique. Il est également intéressant de souligner le rôle de certains maîtres d’ouvrage d’opérations de construction, dont les cahiers des charges invitent souvent les maîtres d’œuvre à réaliser des aménagements à même de dissuader l’installation durable des personnes au sein des espaces extérieurs des bâtiments. Certains auteurs voient dans cette conception de l’aménagement une profonde remise en question de l’idéal social urbain : “il ne s’agit plus d’améliorer la société au point de la rendre si juste que le crime aurait disparu, mais de prévenir les victimisations par une dissuasion physique” (Benbouzid, 2010).

Une justification par la sécurité et l’attractivité de la Capitale

Parmi les discours utilisés pour justifier la multiplication du mobilier anti-S.D.F, ceux de la tranquillité publique et de la sécurité sont le plus souvent utilisés, et ce depuis 1997 au sein du Conseil de Paris, le Préfet de police étant régulièrement questionné par des élus en la matière (Conseil municipal, 1997). Au-delà de considérations prétendument sécuritaires, c’est l’enjeu d’attractivité de la Capitale qui est généralement mis en avant. L’instauration d’arrêtés préfectoraux anti-mendicité en 2011 sur les secteurs des Champs-Elysées, du Louvre et des Grands Magasins rappelle la prise de position de l’ancien maire du 16e arrondissement, favorable à une géographie sélective du traitement des SDF à Paris[2]. Moins risqué qu’une argumentation prônant un traitement différencié du sans-abrisme selon des considérations géographiques, justifiant l’application d’une loi à deux vitesse pour optimiser les recettes du secteur touristique[3], la dénonciation du retrait de l’Etat dans la gestion du sans-abrisme est également très ancienne et dépasse les clivages politiques (Conseil municipal, 1997). S’il existe bel et bien un discours justifiant l’exclusion des populations vulnérables de l’espace public à Paris, de nombreux acteurs se mobilisent ouvertement contre ce type de mobilier, à l’image d’un vœu dénonçant le mobilier anti-S.D.F déposé par plusieurs élus du groupe communiste et front de Gauche (Conseil municipal avril 2019), tandis qu’un membre de l’Hôtel de Ville proche de Dominique Versini, adjointe aux solidarités et à la lutte contre l’exclusion, se prononce ouvertement contre : “la ville de Paris n’accorde aucun permis de construire qui comporte une volonté affichée de mettre en place un dispositif anti-S.D.F (...) ça n’a pas de sens, c’est aberrant” (entretien, 30/08/2019)”. Néanmoins, du fait que la majeure partie du mobilier anti-S.D.F parisien relève de l’ordre du privé, la Ville de Paris n’est en mesure de lutter contre sa prolifération qu’à travers le refus de permis de construire comportant la volonté de recourir à ces dispositifs, ainsi que par des injonctions aux propriétaires concernés. Ainsi, malgré l’engagement de la Ville pour les sans-abris, la dénonciation du mobilier anti-S.D.F relève d’un vœu pieu, limité à une injonction aux propriétaires, aussi volontariste soit-elle.

Lutte contre l’exclusion : entre actions palliatives et politique publique globale

De nombreuses mesures sont développées par la Ville de Paris afin de lutter contre le sans-abrisme. Au-delà de l’augmentation du nombre de places d’hébergement (plus de 20 000 places aujourd’hui), la majorité de ces mesures relève d’actions palliatives menée notamment durant les épisodes météorologiques extrêmes telles que la réquisition de gymnases ou l’ouverture de centres d’accueil, comme récemment avec la création d’un accueil pour femmes SDF au sein de l’Hôtel de Ville en 2018. Un autre registre d’actions réside dans une amélioration de fond des facteurs d’insertion sociale et professionnelle, mobilisant notamment les dispositifs de retour à l’emploi et à la formation pour les plus précaires, dont le Pacte Parisien de lutte contre la grande exclusion 2015-2020 se veut être le fer de lance. Des mesures davantage coercitives sont pointées du doigt par certains conseillers de Paris, telles que  la réquisition de locaux vacants pour loger les plus vulnérables (Conseil municipal Février 2019), bien que le déploiement à grande échelle de cette mesure puisse présenter un bilan limité, comme l’évoque le directeur des études de la Fondation Abbé Pierre: “on est tout à fait favorables à la réquisition mais on est assez réalistes aussi (...) on ne peut pas réquisitionner tous les logements vides comme ça” (entretien, 20/09/2019). Enfin, d’autres conseillers appellent à une action métropolitaine dans la gestion du sans-abrisme, notamment en vertu de l’élaboration du Schéma de Cohérence Territoriale (ScoT) de la Métropole du Grand Paris ainsi que du Plan Métropolitain d’Habitat et d’Hébergement (PMHH) (Conseil municipal novembre 2016).

Quelques jours avant la troisième édition de la Nuit de la Solidarité qui se tiendra le 30 janvier, en pleine période électorale, et malgré l’annonce d’Anne Hidalgo de vouloir créer une halte pour les S.D.F dans chaque mairie d’arrondissement (BFMTV), le directeur des études de la Fondation Abbé Pierre souligne le faible écho de cette question dans les programmes: “la question du sans-abrisme est rarement en haut de l’agenda des élus locaux et nationaux” (entretien, 20/09/2019). Dans un contexte où le gouvernement envisage de supprimer l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (Libération), face au niveau sans précédent du nombre d’expulsions locatives en 2018 (France Inter), et alors qu’au moins 495 sans-abris sont morts dans la rue en 2019, se pose la question de la place qui sera donnée à la dénonciation du mobilier anti-S.D.F, et plus largement à la question du sans-abrisme dans les campagnes municipales parisiennes, en gardant à l’esprit que la majorité des S.D.F sont souvent dépourvus de carte électorale.

[1] Comme évoqué par les auteurs du rapport réalisé par le Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE) en 2018, l’unique recensement national exhaustif du sans-abrisme en France repose dans l’enquête de l’INSEE de 2012. Selon les auteurs du CESE, cette étude présente certaines limites, notamment du fait qu’elle ne prenne pas en compte les personnes sans-domicile ne dormant pas dans un lieu prévu pour l’habitation et n’ayant pas fait appel à aucun service d’aide.

[2] Je suggère qu’au moins dans les centres touristiques (...) lorsqu’il y a beaucoup de musées et beaucoup de touristes qui viennent aux alentour visiter, on évite tout de même d’avoir des concentrations de mendiants” (Conseil municipal septembre 2011). 

[3] L’universitaire Murielle Froment-Meurice souligne combien les considérations d’attractivité territoriale a participé à l’émergence de discours prônant l’éviction des populations indésirables de l’espace public : « les espaces publics des métropoles contemporaines sont devenus d’importants enjeux pour les pouvoirs publics municipaux soucieux de leur attractivité (…) les discours qui accompagnent cette valorisation insistent sur la qualité urbaine, mais la production d’espaces sûrs et conviviaux induit également des processus d’exclusion » (Froment-Meurice, 2016).

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