The Real Estate Show à New-York en 1980: un squat d’artistes précurseur?

En 1980 dans le sud de Manhattan, un collectif d'artistes investit un bâtiment abandonné pour y organiser l’exposition « The Real Estate Show », visant notamment à dénoncer les milliers d'immeubles inoccupés dans la ville. Face aux difficultés de nombreux établissements culturels indépendants aujourd’hui, les revendications de cette exposition résonnent avec une acuité particulière.

 © Collaborative Projets © Collaborative Projets

30 décembre 1979, Lower East Side New-York. Un groupe d’artistes pénètre dans un bâtiment municipal situé au sud de Manhattan pour y organiser l’exposition The Real Estate Show, visant notamment à pointer du doigt les centaines d’immeubles inoccupés dans cette partie de la ville. Il n’aura fallu que trois jours pour que les forces de police viennent les déloger, et en tout et pour tout, l’exposition n’aura été ouverte au public qu’une journée. Si peu de gens se souviennent de cet évènement, il fait écho à la situation actuelle de nombreux lieux culturels indépendants, et plus largement, à l’occupation temporaire artistique comme réponse aux milliers d’immeubles inoccupés en centre-ville.

Le Lower East Side en 1980, c’était …

Très loin d’être le quartier gentrifié que l’on connaît aujourd’hui.

Sortant à peine du marasme économique qui l’entrainât au bord de la faillite quelques années plus tôt, New-York connaît alors de grandes difficultés. Situé au nord-est de Chinatown et historiquement peuplé d’immigrés allemands empreints d’une forte culture judaïque, le Lower East Side se caractérise à cette période par un état de grand délabrement. Le quartier devient à la fin des années 1970 le terrain de jeux de nombreux artistes, issus à la fois de la culture new-wave émergeante avec des groupes comme Blondie ou Talking Heads, des peintres de renom tels que Jean-Michel Basquiat ou Keith Haring, ou encore des cinéastes en devenir comme Jim Jarmusch. L’immobilier bon marché facilite dans un premier temps l’installation d’artistes et de « marginaux », mais des premiers signes de valorisation immobilière apparaissent dès le milieu de la décennie avec la vente d’immeubles abandonnés à des promoteurs immobiliers. Commencent alors les difficultés pour les habitants du quartier, trop peu fortunés pour continuer à vivre dans un des points névralgiques du renouveau de Manhattan, dont le collectif Collab.

Le Lower East Side dans les années 1980 Le Lower East Side dans les années 1980

Collab (Collaborative Projects) en 1980, c’était …

Un collectif né environ 3 ans plus tôt et regroupant près d’une cinquantaine de jeunes artistes alliant vidéo, affichage, ou encore diffusion de messages sur les ondes radios, au caractère contestataire clairement affiché. Au-delà de Jenny Holzer dont l’œuvre bénéficie d’une forte audience, les noms de John Ahearn, Jane Dickson ou Rebecca Howland sont aujourd’hui méconnus du grand public. A travers Collab, ils ont pourtant joué un rôle certain dans l’émergence de la scène artistique du Lower East Side de l’époque. Parmi les nombreuses expositions qu’organisât le collectif durant ses dix ans d’activités, la plus connue est celle du « Time Square Show », décrite par le Village Voice comme « la première exposition radicale des années 1980 ». C’est l’exposition « The Real Estate Show » qui nous intéresse ici, car malgré le fait qu’elle n’ait pas fait couler beaucoup d’encre à l’époque et demeure globalement inconnue aujourd’hui, elle fait écho à la situation que connaissent de nombreux espaces culturels indépendants.

Logo du collectif et affiche pour l’exposition du Time Square Show © Collaborative Projets Logo du collectif et affiche pour l’exposition du Time Square Show © Collaborative Projets

The Real Estate Show en 1980, c’était …

Un bâtiment municipal abandonné et squatté pendant trois jours par le collectif Collab afin d’y organiser une exposition. Quarante ans plus tard, c’est à se demander le nombre de fois où cette histoire a pu se répéter. Si le squat d’un immeuble abandonné à des fins artistiques n’était pas un phénomène nouveau en 1980, l’occupation temporaire de ce type d’espaces existant déjà à New-York depuis les années 1960, ses principes fondateurs sont largement précurseurs, si ce n’est prémonitoires. A la lecture du manifeste traçant les principes de l’exposition, il est difficile de ne pas y voir la copie conforme de certains débats actuels autour de l’occupation artistique de locaux inoccupés en centre-ville.

Exposition The Real Estate Show © Collaborative Projets Exposition The Real Estate Show © Collaborative Projets

“There are so many “representatively structured” spaces for exhibitions. The policies of these headmasters (…) are not in tune with the aims and ideals of artists” (Collab – Manifesto or Statement of Intent Committee for the Real Estate Show).

A l’heure où des espaces initialement « alternatifs » dédiés à la création artistique s’institutionnalisent peu à peu comme le 6B ou le Shakirail, affirmer que les artistes ne disposent pas de lieux variés pour pratiquer leur activité semble anachronique. En effet, l’arrivée de Bertrand Delanoë à la Mairie de Paris en 2001 marque le début d’une vague de soutien pour certains squats d’artistes emblématiques, comme le 59 Rivoli, devenant peu à peu des lieux culturels pérennes. Pourtant, nombreux sont aujourd’hui les collectifs qui peinent à maintenir leur activité dans des espaces abandonnés, à l’image de Mains d'Œuvres et du Wonder à Saint-Ouen, ou du Post et du d'Anger à Paris. Peut-on parler d’un positionnement « d’entre-deux » de la part des municipalités, hésitant entre pérennisation, proposition de relogement ou éviction, et privilégiant le plus souvent des solutions entrepreneuriales susceptible de renforcer l’attractivité des centres villes ? Quoi qu’on en dise, les revendications de Collab formulées il y a plusieurs décennies ont de quoi raviver le débat, à l’heure ou la nouvel exécutif parisien entend soutenir davantage plusieurs établissements culturels indépendants.    

The action is dedicated to Elizabeth Mangum, a middle-aged Black American killed by police and marshals as she resisted eviction in Flatbush last year” (Collab – Manifesto or Statement of Intent Committee for the Real Estate Show).

The Real Estate est loin d’être la seule occupation temporaire artistique fustigeant les milliers d’immeubles inoccupés en centre-ville et leur responsabilité dans la crise du logement.  Rares sont aujourd’hui les squats d’artistes qui ne pointent pas du doigt la situation des sans-abris et des plus démunis, comme le rappelle un membre du Jardin d'Enfert à Paris. Pour rappel, il existe aujourd’hui de nombreuses structures dédiées exclusivement au squat d’immeubles abandonnés pour dénoncer le mal logement et n’ayant pas de prétention artistique, telles que Jeudi Noir par exemple. Comme son nom l’indique, The Real Estate Show avait pour ambition de dénoncer les mécanismes prédateurs du marché immobilier dans lequel s’engageait alors la municipalité de New-York. La ressemblance avec certaines revendications de squatteurs actuels est frappante, comme l’association La Clef, occupant un cinéma du 5ème arrondissement depuis plusieurs mois, et dénonçant : « des stratégies foncières prédatrices ».

“A recognition that artists, living and working in depressed communities, are compradors in the revaluation of property and the “whitening” of neighborhoods. It is important to focus attention on the way artists get used as pawns by greedy white developers” ((Collab – Manifesto or Statement of Intent Committee for the Real Estate Show).

Caricatural et destiné à choquer, le manifeste de l’exposition pointe du doigt la transformation du quartier suite à son investissement par des acteurs de l’immobilier, et questionne la place des artistes dans ces stratégies de valorisation urbaine. Alors que certains projets d’aménagement offrent une place à la création artistique, avec l'émergence d'acteurs spécialisés dans ce domaine, ce discours pose question. Comment s’assurer d’une pratique artistique ancrée aux territoires et associée à des projets en accord avec les besoins locaux, quand la mobilisation d’artistes dans des projets immobilières relève souvent d’un argument de vente pour certains acteurs de l’aménagement ?  

Suite à leur éviction de l’immeuble de Delancey Street en 1980, Collab a obtenu l’autorisation de la part de la municipalité d’investir un autre immeuble à proximité pour développer leur activité (ABC No Rio). Le bâtiment est actuellement en cours de démolition / reconstruction, et rappelle encore une fois l’institutionnalisation des squats d’artistes menées par certaines municipalités, alliant stratégie de marketing territorial et levier de rénovation urbaine par le haut. L’évolution des deux lieux occupés par Collab est quant à elle révélatrice des phénomènes classiques de valorisation des centres villes métropolitains, notamment par l’accueil d’enseignes commerciales ou d’activités tertiaires. The Real Estate Show n’aura duré que trois jours et son impact sur l’art contemporain aura été limité. Mais quarante ans plus tard, les revendications de ses organisateurs résonnent tout particulièrement face aux dynamiques urbaines actuelles. Reste à savoir si les acteurs de la Ville sauront y prêter attention.

 

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