Pierre Puchot
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Billet de blog 10 août 2016

Pendant qu’Erdogan voyage, ses derniers opposants croupissent en prison

Deux des témoins clés de l'enquête publiée en avril dans Mediapart sur l'ampleur et la responsabilité des purges dans l'inefficacité des services antiterroristes turcs ont été arrêtés après la tentative de coup d'Etat en Turquie. La répression engagée par Erdogan est désormais sans limite.

Pierre Puchot
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Journaliste à Mediapart

C’était en avril 2016, trois mois avant la tentative de coup d’Etat du 15 juillet en Turquie. Mediapart enquêtait à Istanbul et Ankara pour quantifier l’ampleur des purges depuis le début de l’année 2014 au sein de l’administration. Nous cherchions la brèche, les témoignages qui nous permettraient enfin de répondre à deux questions, sans cesse évoquées dans la presse internationale sans jamais être vraiment précisées :

– Quelle est l’ampleur des purges qui ont atteint l’administration et les effectifs de police ? Et en quoi ces purges ont-elles été préjudiciables à la lutte contre le terrorisme et l’Etat islamique ?

Visite d'Erdogan place Taksim, Istanbul, mars 2016 © Pierre Puchot

Deux entretiens parmi d’autres nous permirent de répondre à ces questions (en nous confirmant notamment le chiffre de 40 000 policiers mis de côté depuis la fin 2013) dans une enquête en deux volets, publiée dans Mediapart : Sous le régime d'Erdogan (1/2): Turquie, la démocratie effacée ; Sous le régime d'Erdogan (2/2): la dictature à portée de main.

« Quand après les événements du 17-25, vous changez les effectifs, vous cassez cette confiance entre les infiltrés et les officiers traitants, nous expliquait ainsi Ercan Taştekin, directeur du think tank indépendant Gusam, spécialiste des questions de sécurité. La deuxième méthode consiste dans le suivi de l'espionnage technologique. Si vous ne mettez pas ces moyens en place, alors l'organisation terroriste, l'EI par exemple, peut devenir hors de contrôle. Le problème concernant l'EI comme le PKK, ce n'est pas qu'ils sont si puissants, c'est que l'État, même après avoir vu le danger qu'ils représentaient, n'a pas mis en œuvre les mesures nécessaires pour les combattre. » « La principale raison de l'expansion de l'EI et du PKK, poursuivait Ercan Taştekin, c'est que les politiciens considèrent l'antiterrorisme avec leur seule obsession de gagner des voix. Une autre raison, c'est d'avoir renvoyé les gens capables de prévenir ces attentats. On a changé les affectations de 40 000 fonctionnaires de police. Autour de 2 000 officiers et hauts responsables ont été mis à la retraite d'office. Un troisième problème est que l'on fait taire les voix dissidentes sur ces sujets. On met la main sur des journaux, on met Can Dündar et Erdem Gül [directeurs du quotidien Cumhuriyet, lire notre précédent entretien] en prison. Or le problème du terrorisme se résout par le brainstorming, par la critique, par le mécanisme de la démocratie. »

« Ces trois dernières années, Erdogan a pris un virage très dur avec ses opposants, affirmait de son côté Sedat Laciner, célèbre chroniqueur télé et professeur spécialiste en relations internationales et questions de sécurité, proche du pouvoir.  Il a perçu Gezi comme une tentative de coup d’Etat contre lui, un piège qui lui était tendu par les Américains et l’Europe. Gezi, et la peur que le mouvement lui a inspirée, a nourri une forme de paranoïa chez lui, qui a fini par détériorer ses relations avec l’extérieur. Puis le “17-25” est arrivé. Si nous avions été dans un pays normal, le gouvernement n’aurait jamais pu tenir après ces révélations. Erdogan a trouvé la porte de sortie, en disant : “Les procureurs et policiers qui m’attaquent sont membres de la confrérie Gülen, qui prépare en fait contre moi un coup d’Etat.” Et aujourd’hui, ces procureurs sont soit en prison, soit ont fui à l’étranger. »

Ces deux témoins de premier plan sont aujourd’hui sous les verrous. Ercan Taştekin a été interpellé le 24 juillet, puis placé en détention provisoire le 4 août. Il a été arrêté car suspecté d'avoir joué un rôle, encore indéfini, dans la tentative de coup d'Etat. D'après la presse turque aux ordres du pouvoir, c'était un « membre de haut niveau du groupe Gülen » chargé notamment de ramasser les contributions financières des hommes d'affaires proches du mouvement. Il est accusé d'avoir joué un rôle dans la nuit du coup, mais sans aucun détail précis sur ce qu'il y aurait fait. 

Sedat Laçiner a, lui, été interpellé le 20 juillet, en même temps que son frère, juriste et universitaire. Il a été placé en détention le 23 juillet, toujours avec son frère. Il était déjà l'objet d'un procès pour appartenance à « l'organisation de l'Etat parallèle FETÖ », mais il était en liberté. Lui aussi a été détenu « dans le cadre des enquêtes sur la tentative de coup d'Etat ».

Le caractère flou de leurs motifs d'incarcération ne trompera personne : Ercan Taştekin et Sedat Laçiner étaient avant tout deux personnes comptant parmi les derniers esprits libres à critiquer ouvertement Erdogan. Ils sont aujourd'hui punis pour cela par le pouvoir turc. « Je ne vous dis pas à bientôt, car qui sait quand nous nous reverrons, nous disait Ercan Taştekin sur le pas de sa porte, en conclusion de notre entretien à Ankara. Nous vivons des temps difficiles en Turquie. »

Erdogan peut étaler son « storytelling » dans la presse internationale, son agenda post-2013 est clair, et consiste en une répression tous azimuts de toutes formes d'opposition pour se maintenir coûte que coûte au pouvoir. Et ce sont les dernières voix courageuses et informées qui en paient aujourd’hui le prix.

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