«Parfois, le chemin qui mène à la vérité est en lui-même absurde...» Une lettre de Téhéran

 Traduite en français par un ami iranien francophone à qui elle était adressée, une lettre d'un manifestant iranien qui réside à Téhéran. Agé de 36 ans, issu d'une famille très religieuse et pro-Khomeyni durant son adolescence, l'auteur a voté Moussavi, et a participé à toutes le manifestations depuis les élections.

 

Traduite en français par un ami iranien francophone à qui elle était adressée, une lettre d'un manifestant iranien qui réside à Téhéran. Agé de 36 ans, issu d'une famille très religieuse et pro-Khomeyni durant son adolescence, l'auteur a voté Moussavi, et a participé à toutes le manifestations depuis les élections.

 

Bonjour cher M.

 

Avant tout, je dois te dire que tu me manques beaucoup. Dans ces jours où chaque seconde a autant de valeur que toute une année de vie, ta présence manque parmi nous. Durant ces jours, chaque seconde passée est accompagnée d'un sentiment de douleur, de souffrance et d'inquiéude, en même temps que de joie, de plaisir et d'espoir. Je dois te dire que les mails que tu nous envoies sont une partie de cette joie, plaisir et espoir/ y contribue. Il faut être ici pour se rendre compte que lorsque le fait de prendre une photo dans la rue peut te coûter la vie, recevoir une lettre d'un ami qui se trouve à quelques milliers de kilomètres de toi a une valeur inestimable. Ca nous réchauffe le coeur, parce qu'on sent qu'on n'est pas seul. Ce sentiment d'avoir chaud au coeur, je le ressens profondément lorsque ces jours-ci, je reçois tes mails. Quand je vois l'effort que font les Iraniens du monde entier pour nous soutenir, je me dis que je n'ai pas le droit de désespérer. Cher M, dis à tous les Iraniens que tu connais à l'étranger à quel point leur soutien est vital pour nous. Cette idée du plus grand tissu suspendu sur les monuments du monde entier est une idée formidable. J'ai hâte de voir les images lorsque ce tissus vert sera suspendu sur la tour Eiffel. Cet événement nous donnera du courage.

 

Je voudrais maintenant te raconter les manifestations du jeudi 9 juillet.

 

A 15h30, j'ai quitté le bureau d'un ami qui travaille près de la place Ferdoussi et pris le bus pour aller à la place Enghelab. J'avais comme programme de me rendre au magasin de mon père, et ensuite prendre la manifestation en photo. Tout le long du chemin, on voyait des minibus, des cars des forces de l'ordre et des brigades anti-émeute. La présence d'un pouvoir militaire dans tous les sens du terme. Aucune trace de la manifestation. J'étais très inquiet. C'était une journée vitale et si les gens ne sortaient pas, cela signifierait que le coup d'état l'a emporté. Lorsque je suis arrivé au magasin, je me suis rendu compte que je m'étais trompé. Tels les affluents d'une rivière, les gens se dirigaient vers la place Enghelab par plusieurs avenues. Petit à petit, les forces anti-emeute se sont interposées et un groupe de 500 personnes se sont arrêtées à l'angle de la rue Kargar et Forsat et ont commencé à crier des slogans. Quelques minutes après, les forces anti-émeutes ont attaqué les manifestants qui ont dû reculer et se disperser. Elles ont lâché des gaz lacrymogènes et pour se protéger des gaz et des coups de matraque, les gens se sont abrités dans les magasins. Une vingtaine de manifestants se sont réfugiés dans notre boutique. Mon oncle et moi avons tout de suite éteint les lumières de la boutique et baissé les stores pour que les forces de l'ordre ne comprennent pas que les gens étaient rentrés dans le magasin. S'ils le savaient, ils auraient brisé les vitrines et scellé la porte de la boutique pour fermer notre commerce.

 

Les personnes qui s'étaient réfugiées dans notre boutique étaient pour la plupart des femmes avec leurs filles. Il y avait également quelques vieils hommes et deux ou trois jeunes garçons. Le gaz lacrymogène qu'ils avaient lâché devant le magasin n'était pas un gaz normal. Je pense que c'était un gaz « poivre », parce que les yeux, la peau et la poitrine piquaient affreusement. On a vite allumé quelques cigarettes, qu'on se soufflait sur les visages, parce que c'est la seule façon de neutraliser les effets de ces gaz.

 

J'ouvre une parenthèse pour dire que ce mouvement « vert » est un véritable mouvement de femmes. Les femmes se battent autant que les hommes et parfois même avec plus de convictions et de courage qu'eux. Aucune des femmes que j'ai vu n'avaient peur et la question d'abandonner la manifestation et de rentrer chez elles ne se posait même pas. Une des filles disait même à sa mère, « il faut contourner cette rue, aller dans la rue Shanzdah Azar pour pouvoir revenir sur la place Enghelab ». Beaucoup de manifestants étaient venus en famille. J'ai vu une femme de 45 ans qui avait pris un coup de matraque sur le cou. Elle avait posé une bouteille d'eau gelée sur le cou pour soulager sa douleur, mais elle se plaignait pas.

 

Le fait que les gens sortent dans les rues, malgré la présence massive des forces de l'ordre n'est pas une chose simple qu'on peut prendre à la légère. Chaque personne qui décide de sortir dans la rue aujourd'hui sait pertinemment qu'elle peut ne plus jamais revenir chez elle.

 

Lorsque les choses se sont un peu calmées, on a remonté les stores à moitié et on a fait sortir les manifestants un par un. J'ai pas pu prendre de photo parce qu'avec mon oncle, on faisait tout le temps rentrer des gens. Comme on était devant la porte, on s'est pris beaucoup de gaz lacrymogène dans le visage. J'avais très mal à la cage thoracique et je n'ai pas réussi à prendre de photos.

 

Ces jours-ci, l'ambiance est très sécuritaire. Une femme qui était en prison il y a une dizaine de jours racontait que la première chose qu'ils te demandent lorsqu'ils t'arrêtent est ton adresse mail. Rien ne les énerve autant que les photos que les gens envoient par mail à l'étranger. Elle disait qu'envoyer des photos leur permet de constituer un faux dossier avec des éléments à charge et t'accuser d'être l'espion des étrangers. Tu peux même être condamné à mort pour cela. Ils prennent ton adresse mail pour voir si tu as envoyé des photos et avec qui tu es en contact. C'est pour cela que j'ai changé mon adresse mail.

 

Cher M., toi et T et V, vous me manquez beaucoup. J'aimerais vous voir le plus vite possible. Embrasse L et K de ma part. Je voudrais maintenant te dire deux choses que j'aimerais que tu dise aux amis Iraniens à l'étranger.

 

Fais attention à toi, je sais que lorsqu'on se verra, on aura beaucoup de choses à se dire.

 

1- Tu sais que dans les sites pro-régime, on écrit qu'Ahmadinejad est le miracle de ce troisième millénaire. Je pense en effet que c'est vrai, mais dans un autre sens. Il faut qu'on considère Ahmadinejad comme une « chance » pour notre peuple.

 

Imagine qu'il n'aurait pas triché aux élections et que Mir Hossein Moussavi était devenu président de la République. Je ne pense pas que cette solidarité qui existe aujourd'hui entre les gens aurait pu exister après son investiture. Ces jour-ci, j'ai le poème de Shamlou qui me revient dans la tête : « Parfois, le chemin qui mène à la vérité est en lui-même absurde... »

 

Les dictateurs sont stupides - tu me diras que s'il n'étaient pas stupides, ils ne seraient pas dictateurs. Quoi qu'il en soit, le choc provoqué par ces élections manipulées par Ahmadinejad et sa faction, a entrainé un grand mouvement de solidarité du peuple. Il ne faut pas que sa présence nous énerve, parce que cette présence nous a sorti d'un sommeil profond. Ahmadinejad et sa faction sont comme une tumeur cancereuse dans un corps. Lorsqu'on trouve une tumeur cancereuse dans le corps, cela sert-il à quelque chose de s'exciter, de s'énerver, ou bien encore d'enfoncer un couteau dans le corps, pour enlever la tumeur ? Ce n'est que avec l'aide de spécialistes, avec patience, persévérence et espoir en la vie qu'on peut vaincre le cancer. Bien-sûr que la guérison de cette tumeur cancereuse est très coûteuse, mais c'est un prix qu'on doit payer. Il faut supporter les douleurs et les souffrances, sans perdre espoir.

 

C'est pour cela que l'existence d'Ahmadinejad est une «chance» pour nous. Il nous a permis de démontrer aux yeux du monde entier que le peuple iranien, qu'on prenait pour des terroristes qui méritaient qu'on leur lance des bombes nucléaires dessus, est en fait un peuple intelligent et conscient. Un peuple capable d'organiser des marches silencieuses pendant lesquelles des centaines de milliers de personnes défilent sans qu'aucun bruit ne sorte d'elles, de la manière la plus citoyenne possible, pour simplement exprimer leurs volontés et détermination. Cela n'est pas une petite récolte. Dieu ne montre pas sa force uniquement en créant des hommes comme Ghandi. Parfois, il montre sa force en créant des hommes comme Hitler et Ahmadinejad. C'est toujours à côté de la nuit que le jour prend sens. C'est à côté du mal que le bien ressort. Et c'est à cause d'Ahmadinejad que les gens sont amenés à clamer le slogan : « N'ayez pas peur, n'ayez pas peur, nous sommes tous ensemble !».

 

Il faut qu'on se fasse aider par des experts, pour connaître cette tumeur cancereuse. N'ayons pas peur des douleurs et des souffrances. Ne désespèrons pas et ne pensons pas que c'est fichu. Certes, cette tumeur est dans notre corps, mais ce n'est qu'une partie du corps et si on enfonçe violemment le couteau dedans, on ne fera que métastaser le cancer et le propager dans tout le corps. Il faut être patient.

 

2. Les partisans d'Ahmadinejad sont de moins en moins nombreux.

 

Jeudi, lors de la manifestation, j'ai vue une scène assez représentative de ce qui se passe en Iran. Après que les forces de l'ordre et les civils aient dispersé les manifestants avec des gaz lacrymogènes et des coups de matraques, une vieille dame en tchador qui se trouvait dans la rue a commencé à insulter les bassidjis. Elle était très enervée et n'arrêtait pas de les maudire. Les bassidjis, dont le plus âgé avait à peine 25 ans et les autres moins de 20 ans, ne savaient pas comment réagir face à cette vieille dame. Parce qu'elle aurait pu être leur mère ou leur grand-mère. Les plus jeunes ont tourné la tête ailleurs et le chef, plus âgé, qui attendait au milieu de la rue a fait signe à la vieille dame de partir. Mais la vieille dame ne lâchait pas. Elle criait de toutes ses forces et les bassidjis ne savaient pas quoi faire. Ils ont fini par tourner les talons et partir. Cette scène montre que parmi les supporters traditionnels d'Ahmadinejad, beaucoup finissent par démasquer les bassidjis en les voyant violenter le peuple.

 

Il y a douze ans, lors de l'élection de Khatami, une graine a été plantée dans l'esprit du peuple iranien et a été arrosée avec le sang de ceux qui sont morts lors de la révolte des étudiants en 1999. Cette graine a fini par sortir de terre pendant les élections 2009. Cette petite branche est extrêmement fine et fragile, il faut en prendre soin.

 

Tous ceux qui ont assisté aux événements de la révolte de 1999, sont témoins qu'à l'époque, les étudiants étaient seuls, sans un véritable soutien du peuple. Même Khatami ne les a pas soutenu, tel qu'ils l'auraient souhaité. En réalité, Khatami avait mesuré les capacités de la société civile de l'époque et comme il considérait que ce mouvement n'était pas encore mature, il ne l'avait pas soutenu. Mais aujourd'hui, nous sommes témoins que Khatami est l'un des plus militants et défend ouvertement le peuple. Parce qu'il sait que la société est arrivée à la maturité nécessaire pour exprimer ses volontés et réclamer ses droits, avec un maximum de civisme. Ce que je veux dire, c'est qu'il faut se rappeler du passé pour comprendre que notre talon d'Achille est notre colère. Il ne faut pas qu'on agisse sous le coup de la colère. Un comportement démesuré, sous le coup de la colère, permettrait aux responsables du coup d'Etat de récupérer les partisans qu'ils sont en train de perdre. Voilà pourquoi il faut mener une lutte négative. Boycotter au maximum les produits fabriqués dans les usines qui appartiennent aux hommes d'affaires du régime. Faire des marches dans le silence et la paix. Et même lorsqu'ils nous matraquent, ne pas devenir violents. Parce qu'ils font tout ce qu'ils peuvent pour que l'on devienne violents.

 

Les dictateurs sont durs comme des pierres. Ils pensent que leur dureté leur apportera l'éternité. Mais quelque soit la pierre, lorsqu'elle tombe dans la rivière, elle finit par se polir, se réduire et devenir un jour un petit galet. On est aussi souple et en mouvement que l'eau et on ne doit pas douter qu'on est capable de transformer les pierres en petits galets. Mais on doit aussi se rappeler que cela demande du temps.

 

Il faut protéger cette petite plante fragile qui vient de germer, pour qu'elle finisse par devenir un arbre, avec un tronc solide et des racines profondes.

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