En Algérie, plaidoyer pour un «théâtre commando»

Placé en garde à vue cet été par la police algérienne pour avoir donné une lecture de sa dernière pièce de théâtre, l'écrivain et journaliste au quotidien El Watan, Mustapha Benfodil

Placé en garde à vue cet été par la police algérienne pour avoir donné une lecture de sa dernière pièce de théâtre, l'écrivain et journaliste au quotidien El Watan, Mustapha Benfodil (avec lequel Mediapart a publié un grand entretien après la réélection du président Bouteflika) raconte pour Mediapart son projet littéraire et politique et la répression à laquelle il fait face à Alger :

 

L'écrivain algérien Mustapha Benfodil © Pierre Puchot L'écrivain algérien Mustapha Benfodil © Pierre Puchot
«J'ai lancé en juillet dernier, le 15 exactement, à Alger, un cycle de lectures théâtrales sous le concept « Pièces détachées - Lectures sauvages ». L'esprit de ces lectures était de squatter toutes sortes de lieux, sur le mode « commando », et d'y produire une performance aux airs de happening artistico-politique. Les territoires ainsi investis peuvent être une place publique, un hangar désaffecté, un jardin en friche, un bar, un café, une carcasse abandonnée et autres lieux « underground ». Au menu : des extraits de ma dernière pièce, Les Borgnes ou Le Colonialisme intérieur brut, pièce dont des scènes ont été mises en lecture le 15 décembre 2008 au Lavoir Moderne Parisien, à l'invitation de Monique Blin et Caya Makele. Le même texte a été également présenté au festival du Jamais Lu, à Montréal, en mai dernier, dans une mise en lecture signée Brigitte Haentjens. A noter aussi que la pièce est en cours de création en France par le metteur en scène Kheireddine Lardjam. Avant Les Borgnes, j'ai écrit, entre autres, une autre pièce, intitulée Clandestinopolis (édition L'Avant-Scène théâtre. Paris. 2008), et cette pièce a beaucoup circulé et plusieurs fois mise en lecture. Elle a été, entre autres, lue par Denis Lavant à la Chapelle du Verbe Incarné, en « off » du festival d'Avignon en juillet 2006. Elle est en voie de création par la Compagnie 109, à Paris, avec le metteur en scène Bastien Courtheux.

 

Tout cela pour dire que mon théâtre est pas mal considéré à l'étranger et que mon écriture dramatique commence à être « prise au sérieux » par les milieux du théâtre, en France et ailleurs. Seulement voilà : dans mon propre pays, je n'ai aucune possibilité de porter mes textes à la scène, sachant que le théâtre est un genre « oral » qui eût pu assurer une plus grande diffusion aux textes de création dans mon pays si nos théâtres « officiels » n'avaient pas la fâcheuse manie d'exclure systématiquement les écrivains «vivants », et tout particulièrement ceux qui sentent le « souffre ». C'est ainsi que des dramaturges entiers sont, sinon bannis, à tout le moins ignorés et superbement snobés. Je pense à Aziz Chouaki, à Maïssa Bey, à Arezki Mellal, à Djalila Hadjar Bali, à Moyha, à Mohamed Kacimi, à Noria Adel, et j'en passe...Même le théâtre de Kateb Yacine demeure ignoré du large public et lâchement escamoté pour être passé sous les fourches caudines de la censure sous tous ses formes.

 

Voilà donc le premier « mobil » qui m'a poussé à lancer ce cycle : casser la médiation des « opérateurs culturels » et de la bureaucratie des théâtres d'Etat devenus des théâtres courtisans, et aller directement à la rencontre du public, et ce, sans demander l'avis ni l'aval d'aucune autorité.

 

Affiche du festival de Lussas 2009 © Festival de Lussas Affiche du festival de Lussas 2009 © Festival de Lussas
Le deuxième aspect qu'il convient de souligner est la dimension politique et « citoyenne » de ces lectures. L'Algérie est sous état d'urgence depuis 1992, et au nom de la Raison Sécuritaire, tout le pays est fliqué. Cette chape de plomb pèse davantage encore sur les catégories sociales qui carburent à la liberté d'expression. Je pense particulièrement aux artistes, aux journalistes et aux intellectuels de manière générale. A Alger, l'étau est plus hermétique depuis la marche épique du 14 juin 2001 quand les insurgés du Mouvement citoyen de Kabylie ont marché sur la Capitale dans le but d'interpeller « physiquement » la Présidence de la République. Ainsi, le terrorisme conjugué aux velléités insurrectionnelles de la population qui a de plus en plus tendance à s'exprimer par l'émeute ont conforté le régime dans sa stratégie de museler la société et de la gérer par l'autoritarisme au nom de l'impératif sécuritaire et la lutte contre la « subversion ». Moi, par ma modeste initiative, j'entends prendre mes responsabilités en tant qu'écrivain. « Pièces détachées - Lectures sauvages » est ma manière d'occuper le terrain, d'occuper l'espace et de reprendre possession de la rue qui nous a été confisquée, et qui demeure pour moi le baromètre de la démocratie. « La rue est le Parlement suprême » peut-on lire dans le « Manifeste des Anartistes » qui clôt mon roman, « Archéologie du chaos [amoureux] ».

 

Si mes deux premières lectures se sont déroulées sans heurt, la troisième qui avait pour théâtre le site antique de Tipaza, et qui a eu lieu le 13 août 2009, a été interrompue par la police, avant de me voir embarqué à la préfecture de police pour m'expliquer sur mon action et sur mon théâtre. Cette attitude liberticide est évidemment loin de me dissuader de continuer, d'autant plus que cette réaction épidermique de l'Autorité m'a valu une très grande chaîne de solidarité. A présent, je peux compter sur des milliers de lecteurs qui ne demandent qu'à sortir dans la rue crier leurs poèmes, jouer leur musique, gueuler et dégueuler leur trop plein de colère. Aussi, sachez que je m'apprête à organiser une grande Lecture Sauvage, le 5 octobre, à la Place des Martyrs, place forte d'Alger et hautement symbolique au même titre que la date choisie, et qui correspond à l'intifada d'octobre 1988 qui a permis le déclenchement du processus démocratique en Algérie.

Manifestement, nos matons n'ont pas reçu le fax les informant que les Algériens sont libres et indépendants depuis 1962. Par mon action, je m'attache juste à le leur rappeler...»

 

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