Pierre Rigaux
Abonné·e de Mediapart

17 Billets

0 Édition

Billet de blog 9 sept. 2018

Pierre Rigaux
Abonné·e de Mediapart

Pourquoi c'est important de pousser Decathlon à laisser tomber la chasse

L’ouverture annuelle de la saison de chasse est l’occasion pour Decathlon de promouvoir cette activité considérée comme un loisir. L’occasion aussi pour les citoyens d’utiliser leur pouvoir de "consommateur" pour que change notre relation aux animaux et à la nature.

Pierre Rigaux
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

"Fête de la chasse" dans un magasin Decathlon, août 2018 © Pierre Rigaux

Concerts de trompes, têtes de cerfs empaillés, chiens en cage et stand de la Fédération de chasse : les clients de Decathlon ont pu découvrir en cette fin d’été les joies de la chasse dans leur magasin favori. Les joies de la chasse, où on ne parle pas de tuer des animaux. Car la chasse est avant tout synonyme de convivialité, de loisir et de partage. C’est du moins le message qu’entendent faire passer à cette occasion les chasseurs, avec l’aide du leader en France de la vente d’articles de sports & loisirs, enseigne classée parmi les préférées des Français.

Decathlon ne vend plus d’armes à feu. Mais l’enseigne vend toujours des munitions, des couteaux de chasse et tout le matériel annexe. Des hommes en fusils s’affichent en photo dans les rayons. Les enfants de 6 ans peuvent repartir avec une veste de chasse à leur taille. Faut-il que Decathlon arrête de vendre des articles de chasse ? Je pense que oui. Je ne suis pas le seul : une pétition citoyenne recueille à ce jour 65 000 signatures.

Mon courrier envoyé au Directeur général de Decathlon me vaut beaucoup de soutiens, mais aussi beaucoup de réactions hostiles, à peu près toutes sur le même thème : « C’est votre droit de ne pas aimer la chasse, mais laissez ceux qui l’aiment la pratiquer et allez vous occuper de combats plus importants ! ». Que répondre à ça ? C’est facile.

Quand on m’accuse de vouloir restreindre les libertés, je prends l’exemple de votre voisin qui tabasse son chien à coups de gourdin. Le laissez-vous faire au motif que, même si vous n’êtes pas d’accord avec son choix, vous le respectez ? Si maintenant votre voisin tire à la carabine sur les chiens du quartier, considérez-vous qu’il est libre de le faire dès lors que c’est sa passion, même si vous la réprouvez ? Et si votre voisin tire à la carabine sur des renards, le laissez-vous faire ? Généralement oui, car c’est légal pour un chasseur. Mais vous ne l’acceptez pas. Alors il faut changer la loi.

Car il ne s’agit pas d’un débat dans lequel il n’y aurait que deux parties, les « pour » et les « contre ». Au milieu du débat, il y a 30 millions d’animaux. Trente millions d’animaux tués officiellement chaque année en France à la chasse. Tués d’une balle, de plusieurs balles, d’une volée de plombs. Morts sur place en se vidant de leur sang, ou agonisant au fond d’un fourré pendant des heures, des jours, l’arrière-train brisé par une balle de carabine.

Parmi ces millions d’animaux, il y a une infime minorité de sangliers et autres grands herbivores, dont la nécessité écologique d’une « régulation » et l’efficacité de la chasse pour ce faire restent une question, et non une certitude scientifique. Quant aux autres animaux abattus, ce sont en immense majorité des oiseaux migrateurs et des animaux d’élevage. Chaque année, 20 millions d’animaux sont élevés et lâchés pour la chasse. Où est l’écologie là-dedans ?

Changer les lois sur la chasse. La réformer en profondeur. Comment agir ? Nicolas Hulot, en démissionnant du ministère de l’écologie, a déploré l’impossibilité de s’imposer face aux lobbies, notamment celui des chasseurs. S’il n’est pas possible d’agir au plus haut niveau politique, comment agir au niveau citoyen ? Il nous faut agir là où nous estimons pouvoir être le plus efficace. Chacun dans son cercle de compétence, dans son cercle d’influence. Individuellement, collectivement.

Faire pression auprès d’une grande enseigne comme Decathlon pour qu’elle arrête de promouvoir la chasse comme un loisir ordinaire, c’est d’abord diminuer la visibilité publicitaire de cette activité. À plus long terme, c’est aussi et surtout faire changer la société vers une meilleure considération des animaux, vers plus d’écologie. La chasse, tuer des animaux pour s’amuser, ne doit plus être une activité acceptable socialement.

« Il y a des combats plus importants que de vouloir interdire les rayons « chasse » de Decathlon », entends-je. Premièrement, il ne s’agit pas là d’interdire ces rayons, mais de pousser l’enseigne à évoluer. Pousser la société à évoluer. Deuxièmement, certes oui, on peut estimer qu’il y a des combats plus importants que Decathlon, que l’écologie et la condition animale.

C’est le « sophisme du pire », argument que se voient opposer tous les activistes, militants et acteurs politiques d’une cause quelle qu’elle soit. Parfaitement décrit par Jean-Baptiste Jeangène Vilmer démontant les arguments pseudo-philosophiques en faveur de la corrida, ce sophisme consiste à dire « que X n’est pas un problème puisqu’il y a pire que X, et que l’on devrait donc concentrer toute son énergie sur ce pire que X ». Chacun se rend compte qu’un tel raisonnement est absurde par le fait qu’il invalide à priori toute action politique, sociale, citoyenne ou personnelle qui ne serait pas considérée comme la seule et unique action possible, la plus importante de toutes… Laquelle ? Aux yeux de qui ?

Il n’y a pas de petit combat quand il s’inscrit dans une grande révolte. Ici, la révolte est celle qui frémit de partout pour le respect du vivant, pour les animaux, pour la Terre et pour nous-mêmes : soyons meilleurs, cultivons la plus belle part de l’Homme, celle de l’empathie, celle de la responsabilité, celle de la fraternité. Ne soyons pas contre les chasseurs en tant qu’individus. Soyons pour que la société change, qu’on ne puisse plus s’amuser à faire souffrir et tuer.

Visons l’efficacité, à notre échelle. Si les clients de Decathlon, majoritairement opposés à la chasse comme la plupart des Français, se détournent de l’enseigne, celle-ci laissera tomber la chasse. Les vestes de camouflage pour chasseurs pourront devenir des vestes de camouflage pour photographes-nature. Le rayon « chasse » pourra devenir un rayon « nature ». Sans munition, sans cartouchière, sans housse de fusil. Une telle victoire, toute petite victoire, ne sauvera ni la planète, ni l’humanité, ni les animaux. Mais ça peut aider, pour commencer.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Comment le gouvernement veut rattraper le retard français
Dans un contexte de risque élevé de tension sur le réseau électrique cet hiver, l’Assemblée nationale examine, à partir du lundi 5 décembre, le projet de loi visant à accélérer le déploiement de l’éolien et du solaire en France.
par Mickaël Correia
Journal — Santé
Dans les Cévennes, les femmes promises à la misère obstétricale
Le 20 décembre, la maternité de Ganges suspendra son activité jusqu’à nouvel ordre, faute de médecins en nombre suffisant. Une centaine de femmes enceintes, dont certaines résident à plus de deux heures de la prochaine maternité, se retrouvent sur le carreau.
par Prisca Borrel
Journal
Affaire Sarkozy-Bismuth : les enjeux d’un second procès à hauts risques
Nicolas Sarkozy, l’avocat Thierry Herzog et l’ex-magistrat Gilbert Azibert seront rejugés à partir de lundi devant la cour d’appel de Paris dans l’affaire de corruption dite « Paul Bismuth », et risquent la prison.
par Michel Deléan
Journal — Corruption
Pourquoi les politiques échappent (presque toujours) à l’incarcération
Plusieurs facteurs expliquent la relative mansuétude dont bénéficient les politiques aux prises avec la justice, qui ne sont que très rarement incarcérés, malgré les fortes peines de prison encourues dans les affaires de corruption.
par Michel Deléan

La sélection du Club

Billet de blog
L'électricité est-elle un bien commun ?
[Rediffusion] L'électricité est-elle un bien commun, comme Yannick Jadot l'a fait récemment ? La formule produit un effet électoraliste garanti. Mais cette opération rhétorique est sans intérêt s’il s’agit, à partir de la fonction sociale actuelle de l’électricité, de faire apparaître dans le système énergétique des options qui méritent un positionnement politique.
par oskar
Billet de blog
À Brioude, itinéraire d'une entreprise (presque) autonome en énergie
CN Industrie vit en grande partie grâce à l'électricité produit par ses panneaux solaires. Son modèle énergétique est un bon éclairage de ce que pourrait être un avenir largement éclairé par les énergies renouvelables. Rencontre avec son patron précurseur, Clément Neyrial.
par Frédéric Denhez
Billet de blog
Les coupures d'électricité non ciblées, ce sont les inégalités aggravées
Le gouvernement prévoit de possibles coupures d'électricité cet hiver : j'ai vraiment hâte de voir comment seront justifiées l'annulation de trains et la fermeture d'écoles pendant que les remontées mécaniques de Megève ou Courchevel continueront à fonctionner. Non ciblées sur les activités « non essentielles », ces coupures d'électricité pourraient aggraver les inégalités.
par Maxime Combes
Billet de blog
Nationalisation d’EDF : un atout pour la France ?
Le jeudi 24 novembre, c’est dans un contexte bien particulier que le nouveau PDG d’EDF Luc Rémont prend ses fonctions. De lourds dossiers sont sur la table : renationalisation du groupe, relance du parc nucléaire et des renouvelables, négociation avec Bruxelles sur les règles du marché de l’électricité et gestion de la production avant les trois mois d’hiver.
par Bernard Drouère