Le «Brexit à n'importe quel prix» de Boris Johnson

A peine arrivé au pouvoir, Boris Johnson s'engage vers un Brexit sans accord. Mais il doit faire face à la défiance d'une majorité composite qui fond comme neige au soleil. Les européens n'entendent pas rouvrir des négociations aux conditions que veut imposer Johnson. Pas plus que Theresa May, il ne pourra résoudre la quadrature du cercle de la frontière irlandaise.

Avant même que Boris Johnson soit désigné comme premier ministre, la Chambre des Communes, où son propre parti est pourtant majoritaire, procède à ce qu'on pourrait considérer comme un vote de défiance vis-à-vis de Downing Street : le nouveau premier ministre, pour arriver à ses fins,envisageait la suspension du parlement afin de mettre en œuvre le Brexit coute que coute, y compris au prix d'un No Deal.
Nous découvrons ainsi que, dans ce pays où le Parlement joue un rôle central dans la vie politique du pays, il est cependant possible de le contourner en décidant la fin d'une session parlementaire. Mais seule la reine est à même de la déclarer. Pour se prémunir contre ce danger d'une mise en sommeil du Parlement qui laisserait les coudées franches au premier ministre dans la conduite du Brexit, les députés ont adossé leur vote à un amendement visant à rétablir le Gouvernement d'Irlande du Nord, suspendu en raison d'un désaccord entre les deux partis qui se partagent le pouvoir. Cet amendement, visant à rendre compte au parlement tous les dix jours, empêche toute suspension de celui-ci et lui laisse toute possibilité de s'opposer à un no deal.
Le vote parlementaire, qui a eu lieu avant la démission de Theresa May, n'en est pas moins un avertissement au futur nouveau premier ministre : pour engager un Brexit sans accord, il devra moins composer avec un parlement dont la majorité n'était que de quatre voix au moment du départ de Theresa May, alors qu'il y a dans la majorité conservatrice dix sept députés hostiles au no deal, qui pourraient, en s'associant à un vote de défiance contre le premier ministre, provoquer des élections anticipées auxquelles les conservateurs auraient tout à perdre. Parmi eux figurent des "poids lourds" du gouvernement May, dont Philip Hammond résolument hostile au no deal, qui déclare : "je ferai tout ce qui est en mon pouvoir depuis ma position pour m'assurer que le parlement bloque un Brexit sans accord" et n'exclut pas de "demander aux britanniques de donner à nouveau leur avis, sous une forme ou sous une autre".
C'est également l'avis de l'ancien premier ministre Tony Blair, pour qui le Brexit provoquerait un choc économique majeur et "mettrait aussi en danger l'unité du Royaume-Uni en déstabilisant l'opinion en Ecosse et en Irlande du Nord". Son rejet du "backstop"  -  négocié par Theresa May comme une solution provisoire au problème de la frontière irlandaise, mais rejeté par le parlement parce qu'il soumettrait, pour une durée indéterminée, le Royaume-Uni aux règles de l'Union (notamment impossibilité de passer des accords de libre échange séparés) sans qu'il ait son mot à dire - rend toute négociation avec l'Union Européenne impossible. Comme un vote de Westminster en faveur du no deal est très improbable, le premier ministre n'aura le choix qu'entre deux solutions : des élections anticipées ou un nouveau référendum. La première de ces options, au résultat incertain eu égard au cuisant revers essuyé par les conservateurs aux élections européennes,  ne ferait qu'aggraver le chaos politique  et  l'ancien premier ministre exprime sa préférence pour le nouveau référendum qui, tenu à la suite d'une information exhaustive des électeurs, aurait toute chance de conduire à un maintien dans l'Union. Boris Johnson se trouve alors pris en tenaille car, d'un autre côté, s'il oublie sa promesse de sortir de l'Union Européenne ce sont ses "amis" radicaux qui pourront alors être tentés de le renverser pour trahison. La position du nouveau premier ministre n'est donc pas plus confortable que celle de Theresa May, mais il se pourrait qu'il dure moins longtemps.

Il n'y a pas que le parti majoritaire qui est habité par des frondes internes : il y a d'abord celle qui menace l'unité même du Royaume Uni : dès qu'a été connu le résultat du référendum sur le Brexit,qui révélait qu'une forte majorité des écossais souhaitait rester dans l'Union Européenne, les nationalistes au pouvoir réclamaient déjà une nouvelle consultation sur l'indépendance. A la nomination du nouveau premier ministre, madame Sturgeon réagit : "Quoi qu’il en dise publiquement, en réalité, il se dirige vers un 'no deal'. Je pense que c’est très dangereux pour l’Ecosse, et pour l’ensemble du Royaume-Uni". Et un député du parti indépendantiste, majoritaire au parlement écossais, ajoute : "Heureusement que nous avons le canot de sauvetage de l’indépendance de l’Écosse pour rester dans l’UE". L'option de l'indépendance écossaise est donc clairement sur la table, mais pourrait être beaucoup plus difficile à réaliser que le laissent entendre ses partisans. D'abord parce que la question de sa légalité se pose : un éditorial de la Tribune mentionne que la légalité du référendum de 2014 résultait d'un accord entre Édimbourg et Londres, qui s'était engagée à en reconnaître le résultat, quel qu'il soit. Mais il ne faut pas espérer un tel accord avec Boris Johnson et la tenue d'un nouveau référendum, considéré comme illégal par Downing Street, engendrerait une situation à la catalane, avec toutes les tensions politiques résultantes qui continueraient à peser sur la vie politique du Royaume-Uni.
Une autre considération entre en ligne de compte : dans le cas où l’Écosse, redevenue indépendante par l'effet d'un référendum, souhaiterait postuler pour revenir dans l'Union Européenne, c'est une procédure longue qui s'annonce et il n'est rien moins que sûr que celle-ci aboutisse : en effet, plusieurs états  n'entendent pas encourager un processus de mouvements sécessionnistes qui pourraient toucher l'Espagne pour la Catalogne et le pays basque, l'Italie pour la Lombardie ou la Belgique pour ses deux entités wallonnes et flamandes. Il n'est donc pas sûr que l'Union Européenne reconnaisse l'indépendance de l’Écosse.
Si on peut au moins dire que le danger d'une sécession de l’Écosse n'est pas immédiat, il n'en est pas de même de l'Ulster, directement concerné par le problème de la frontière irlandaise que Johnson n'a, pas plus que May, la capacité de résoudre : il ne faut pas oublier la guerre civile sanglante qui a opposé catholiques et protestants jusqu'à l'accord de 1998, qui rend possible l'organisation d'un référendum s'il apparaît probable que la majorité se prononcerait en faveur d'une réunification de l'Irlande. Aucun des partis n'ayant envie que se rallume la guerre civile, la possibilité d'un tel référendum devient d'autant plus probable que l'Ulster a voté en majorité contre le Brexit. Cette consultation électorale ne serait pas entachée d'un soupçon d'illégalité, puisque sa possibilité est prévue dans les textes, et point ne serait besoin d'une négociation avec l'Europe : l'Irlande réunifiée en ferait partie de plein droit dans son intégralité, tout comme l'Allemagne après sa réunification. Et la sécession de l'Ulster pourrait, à son tout, raviver les velléités d'indépendance écossaise.

Il y a aussi la fronde "économique" : dès le début de l'année, les annonces de fermetures d'usines ou d'abandons de projets d'ouverture se succèdent à un rythme accéléré, touchant tous les secteurs, mais principalement l'automobile. La plupart de ces annonces sont liées à l'éventualité d'un Brexit dur, à l'exemple de Peugeot qui annonce la fermeture de son usine britannique en cas de Brexit dur. Le PDG de l'entreprise française Schneider Electrics n'envisage pas - pour le moment du moins - de fermer ses usines britanniques, mais souligne un manque de visibilité qui donne le sentiment "d'être sur un manège et de revenir à son point de départ". Pour toutes les entreprises, l'incertitude liée au Brexit oblige à constituer des stocks, puis à les réduire, puis à les reconstituer. Comme pour les chaînes métalliques, la solidité d'une chaîne de production est celle de son maillon le plus faible : "Notre production peut s'arrêter s'il manque une petite pièce détachée fabriquée en Belgique". Les problèmes de logistique engendrés par le Brexit peuvent donc s'avérer mortels et même pour les entreprises capables de s'adapter, l’exercice a un coût qui pèse sur l'investissement. Quant à celles qui n'ont pas les capacités d'adaptation suffisantes, elles sont vouées à se délocaliser ou à disparaître.

De cette désindustrialisation annoncée du Royaume-Uni, Boris Johnson n'en a cure, lui qui considère le Brexit comme "une énorme opportunité économique pour faire des choses que nous n'avons jamais été autorisés à faire pendant des décennies". Parmi ces "choses", il y en a en effet qu'il n'aurait pas pu faire, comme la création de ports francs ou la négociation séparée d'accords commerciaux. Mais le programme qu'il énumère par ailleurs (plus d'autonomie pour les collectivités locales, renforcement des infrastructures de télécommunications et de transport) aurait pu être réalisé sans Brexit, la Grande Bretagne n'étant pas soumise aux contraintes budgétaires de la zone euro. Alors qu'il est incapable de prévoir ce que le Brexit va coûter à l'économie, le nouveau premier ministre s'exerce à la démagogie de promesses non chiffrées et non financées. Il y a aussi cette discrimination clientéliste que Johnson déclare vouloir pratiquer entre les collectivités locales qui ont voté pour le Brexit et celles qui ont voté contre. Ce comportement punitif est tout simplement indigne de l'homme d'état qu'il n'est pas.

Vis-à-vis de l'Union Européenne, il y a cette demande de renégociation de l'accord signé par Theresa May, sur la base de l'abandon du "backstop" qu'il juge inacceptable. A cette demande, l'Union Européenne répond par une fin de non recevoir, malgré une menace de Johnson qui s'apparente à du chantage : celle de ne pas payer les 39 milliards d'euro qu'avait acceptés Theresa May au titre des projets engagés avant le Brexit. A cela,  la France a déjà répondu : toute nouvelle négociation est impossible tant que la Grande-Bretagne n'a pas payé la somme qu'elle doit à   l'Europe. au titre des projets engagés. Du côté de l'Allemagne, Boris Johnson est desservi par son image de marque : "Johnson incarne tout ce que les allemands détestent : le dilettantisme, l'imprévisibilité, le non-respect de la parole donnée". Mais les dirigeants allemands ne ferment pas la porte à une nouvelle négociation et déclarent, par la voix d'un de leurs hauts diplomates : "De nouvelles élections, voire un nouveau référendum ou une modification des lignes rouges britanniques, pourraient justifier un nouveau report. Il faut faire le maximum pour éviter un no deal sans se laisser piéger par le chantage du nouveau chef des tories". Autant dire qu'une reprise des négociations se ferait une fois Boris Johnson écarté du pouvoir. Il y a aussi l'Union Européenne qui n'entend pas revenir sur le backstop et oppose une fin de non-recevoir aux demandes de renégociation britanniques. Mais, selon la nouvelle présidente de la commission, pour laquelle "un brexit sans accord aurait des conséquences négatives pour les deux côtés, sans parler de ce que cela signifierait pour l'Irlande", il fait tout faire pour un "Brexit ordonné". Par conséquent, "s'il y a de bonnes raisons de la part de nos amis britanniques pour un report, je suis prête à les entendre". Elle ne précise pas quelles seraient ces "bonnes raisons". Mais là aussi, on peut penser qu'une nouvelle reprise du dialogue ne pourrait se faire qu'une fois Boris Johnson écarté.

L'éventualité n'est pas à exclure que celui-ci ne passe pas l'automne et c'est même à souhaiter. Car les revers se succèdent pour le premier ministre à peine installé : sa majorité parlementaire fond comme neige au soleil et se réduit aujoud'hui à une voix à la suite d'une élection partielle au pays de Galles. Ceci survient dans un contexte économique défavorable, marqué par une révision à la baisse des prévisions de croissance pour 2019 et 2020 et par une chute de la livre Sterling proche de son niveau historique le plus bas. Il est donc en position défavorable. L'Europe doit donc exploiter cette position de force qui est la sienne et refuser des concessions à un dirigeant qui, à l'instar de son complice Donald Trump, ne rêve que de la détruire. Il faut seulement espérer que le front uni qu'a su, jusqu'à maintenant, présenter l'Europe contre les prétentions britanniques ne se fissurera pas en raison d'intérêts économiques divergents des pays qui la composent.

 

 

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