Pierre Sassier
Abonné·e de Mediapart

569 Billets

0 Édition

Billet de blog 5 juin 2022

Rapport Meadows 13 : vers une refondation complète de la société

C'est l'idée d'une croissance sans restrictions qui est remise en cause dans le titre même du rapport Meadows. Aussi, dans cette dernière rencontre du podcast, Audrey Boehly interroge-t-elle Dominique Meda sur l'historique de l'idée de croissance, le PIB et ses limites, ainsi que les possibilités pour remplacer ou compléter cet indice qui, selon le mot d'Audrey, "nous mène dans le mur".

Pierre Sassier
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Audrey Boehly

Le bilan dressé à la lumière des épisodes précédents suscite une question : peut-on encore croire aux bienfaits de la croissance lorsque le rapport Meadows nous en démontre les limites, que six des "points de bascule" écologiques évoqués par Aurélien Boutand sont déjà dépassés ou en passe de l'être, que Matthieu Auzanneau évoque une production à multiplier par six jusqu'à la fin du siècle à la seule fin de préserver l'emploi ?

Le profond bouleversement de la crise COVID et les récessions économiques qu'elle a entrainées sont suivis, une fois cette

Dominique Méda

crise passée, par des plans de relance qui ont pour seul objectif le retour de la croissance. Celle-ci est donc bien, de plus en plus,  la boussole de notre santé économique, ce qui amène à la question du cheminement intellectuel par lequel on est arrivé à faire de la croissance l'objet central de notre société. L'histoire commence dès le 17ème siècle avec l'économiste William Petty qui suggère l'idée d'une comptabilité nationale pour évaluer la richesse d'un pays. La sociologue mentionne ensuite l'ouvrage d'Adam Smith "Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations"; C'est aussi là qu'apparaît la théorie de la "main invisible" comme pilote automatique de l'économie, dont dériverait la théorie du ruissellement, non validée scientifiquement, mais qui justifie les politiques de creusement des inégalités.
C'est dans les années 1930 que se concrétise l'idée de la comptabilité nationale, avec l'apparition du PIB, défini et calculé comme la somme de la création de richesses à l'échelle d'un pays. D'abord appliqué au secteur marchand, cet indice est étendu ensuite aux activités non-marchandes (administrations, fonctionnaires, services publics) en 1976.

Si, au cours des trente glorieuses, la croissance a pu être associée, au moins dans les pays riches, avec de réels progrès humains : augmentation de l'espérance de vie, de la santé, de l'éducation, des revenus, on note aujourd'hui un "rendement décroissant de la croissance" : au delà d'une certaine richesse, la croissance s'accompagne d'une disparition des progrès cités ci-dessus, à l'exemple des États-Unis où s'accroissent les inégalités (voir graphiques ci-dessous) en même temps que l'espérance de vie plafonne. Ainsi, la croyance selon laquelle le niveau de vie augmente en même

PIB (en milliards de dollars) vs inégalités (coefficient de Gini) entre 1981 et 2010.

temps que la croissance n'est rien d'autre qu'une idée reçue propagée par les économistes : on peut observer le même niveau de croissance que l'accès à la consommation soit équitablement réparti ou non, que le taux chômage soit bas ou non. Cette constatation invalide, s'il en était besoin, la théorie du ruissellement et montre que le PIB ne peut être en aucun cas un indice de prospérité. Dans ses deux derniers livres (le capitalisme au 21ème siècle, capitalisme et idéologie), Thomas Piketty montre, graphiques à l'appui, une croissance des inégalités de revenu et

de patrimoine pour l'ensemble de la population, mais aussi à l'intérieur même du décile le plus riche.

Le créateur du PIB, Simon Kutznet, disait ne pas savoir lui même ce qu'il devait y intégrer. De fait, le PIB n'est rien d'autre qu'une convention qui chiffre en valeur monétaire l'activité économique d'un pays, mais qui est impuissant à y inclure les valeurs non-monétaires. Le PIB est né du rejet du rapport Meadows par William Nordhaus, qui reproche aux auteurs de n'y avoir pas intégré les prix, comme si l'argent était une ressource renouvelable. Cette thèse  est qualifiée de "hors sol" par Dominque Méda, comme elle l'a déjà été par Gaël Giraud dans le premier épisode de la série. C'est l'adhésion des économistes néoclassiques aux thèses de Nordhaus qui est à l'origine de l'approche PIB, qui nous a fait perdre cinquante ans. Le PIB est un paramètre qui nous "mène dans le mur", en conclut la journaliste, avant de questionner la sociologue sur l'existence d'indicateurs plus fiables qui pourraient le remplacer ou le compléter. Ainsi, le coût des destructions environnementales (forêts, terres agricoles, biodiversité) et de l'hyperconsommation des ressources (énergie, métaux, pêche), non évalué par le PIB, est inclus dans l'indicateur de progrès véritable (IPV) évoqué par Dominique Méda comme une alternative au PIB, ainsi que le travail non productif aux yeux des économistes, tel que le bénévolat, les activités domestiques, le militantisme syndical ou associatif. 

La démonstration est ainsi faite que l'approche PIB "nous mène dans le mur", conclut la journaliste avant de questionner la sociologue sur l'existence d'indicateurs alternatifs plus fiables. Oui, il en existe beaucoup, répond-t-elle avant de mentionner que l'activité de son équipe inclut un inventaire de ces indices et de leurs caractéristiques, pour tenter de comprendre ceux qui sont les plus aptes à compléter ou à remplacer le PIB. L'IPV et son frère jumeau, l'indice de bien-être durable, sont une alternative, mais Dominique Méda se méfie des indices qui finissent par se traduire par une valeur monétaire, qu'elle considère comme dangereux. Elle propose plutôt d'associer le PIB à deux indices qui existent déjà : l'un pour rendre compte de l'évolution de la santé sociale, l'autre étant l'empreinte carbone pour évaluer la dégradation du patrimoine naturel. Une éventuelle dégradation de ces deux indicateurs serait un signal d'alarme qui inciterait à modérer l'évolution du PIB. Une telle régulation est absolument nécessaire mais, à supposer qu'elle soit possible, ce monde post-croissance est un véritable changement de paradigme qui suppose la sobriété de la consommation déjà présentée par le rapport Meadows comme le seul moyen d'éviter l'effondrement. Cinquante ans après, l'ADEME décrit ainsi quatre scénarios pour atteindre la neutralité carbone en 2050, dont deux misent sur la sobriété appliquée de façon brutale ou plus douce. Mais dans les deux cas, les mesures de sobriété exigées s'adressent aux pays les plus riches et aux classes les plus aisées. Mais dans ces deux scénarios, ce sont les pays les plus riches et leurs ressortissants les plus aisés qui doivent s'inscrire dans la nouvelle cosmologie, c'est-à-dire renoncer à certains modes de consommation qui font partie de leur statut social, parce qu'ils sont pour eux une façon d'affirmer leur liberté individuelle et comme une expression de leur positionnement social, qui peut se perpétuer à l'infini, alors que c'est précisément avec cet infini qu'il faut rompre. l'exemple des voyages en avion est significatif car si on ne peut nier que l'avion s'est démocratisé, ce sont toujours les plus aisés qui y ont recours et l'acceptabilité de pratiques restreignant ces voyages ne sera acquise que si elles sont partagées par tous. La réduction des inégalités est une condition incontournable de réussite. Une autre est le retour d'une qualité de vie que les habitants des cités modernes ont perdue : c'est plus de bien-être, moins de pollution, plus d'air respirable, plus de temps libre. C'est rompre avec la recherche obsessionnelle de productivité associée à notre modèle économique, synonyme 'd'intensification du travail, de mal-être des travailleurs en surchauffe et de mauvaise qualité des prestations et des services. Ce sont des impératifs qui sont complètement occultés par la pensée économique dirigeante, dont les outils d'évaluation sont encore à l'état embryonnaire.

C'est un vaste chantier à mettre en route, avec une première question concernant l'emploi : comment est-il possible de résorber le chômage dans un monde post-croissance ? La bonne nouvelle, répond Dominique Méda, c'est que les secteurs que nous allons devoir fermer sont les moins intensifs en main d’œuvre. Par contre, dans des domaines comme l'agriculture et le bâtiment, nous allons avoir besoin d'emplois pour nourrir la population et mettre l'habitat actuel aux normes compatibles avec les impératifs de sobriété énergétique, assurer la transition vers les énergies renouvelables. Ces mêmes impératifs vont nous pousser à renoncer aux machines non-indispensables, mais très dévoreuses d'énergie. C'est donc un besoin accru de travail qui s'annonce dans les secteurs primaire et secondaire de l'économie. Mais encore faut-il pouvoir anticiper et gérer ces mutations professionnelles, ce qui n'a jamais été le cas dans le contexte de l'économie libérale.

Cette gestion de l'emploi n'est qu'un élément du plan gigantesque de transformation de la société à mettre en œuvre : de façon concrète, seul un commissariat général, de composition élargie à l'ensemble des forces vives de la société (instances régionales, associations, syndicats...) pourra faire des propositions concrètes pour un réaménagement complet du territoire : relocalisation de la production, démétropolisation qui redistribue l'activité et l'emploi sur l'ensemble du territoire, réorganisation des moyens de transports en ce sens, mais aussi dans une vision écologique qui développe des alternatives à l'automobile, vers une revitalisation des réseaux ferrés pour un report modal de l'avion vers le train.

La crise environnementale est une opportunité historique pour une rupture complète avec les modes de fonctionnement de la société capitaliste, à initialiser en même temps à tous les niveaux, national, européen et international, non par des révolutions à caractère idéologique qui ont toujours été des échecs, mais par la réflexion et la concertation. C'est un moment-clé, dit Dominique Méda, où l'on peut choisir une autre voie, mais les signes précurseurs de ce changement ne sont pas encore visibles.

LIEN VERS LE PODCAST : https://podcasts-francais.fr/podcast/dernieres-limites/-12-vivre-autrement-dominique-meda

POUR EN SAVOIR PLUS :

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Afrique
La crise climatique attise les tensions au Kenya
Les questions d’écologie sont absentes des discours des candidats aux élections générales du mardi 9 août. Pourtant, avec un régime de pluies devenu « imprévisible », le pays subit fortement les conséquences du dérèglement climatique, qui aggrave des tensions existantes.
par Gwenaelle Lenoir
Journal — Afrique
Le pays suspendu à un scrutin à haut risque
Mardi 9 août se déroulent au Kenya des élections générales. Alors que la population fait face à une crise économique et à une forte hausse des prix, ce scrutin risque de déstabiliser ce pays clé de l’Afrique de l’Est. 
par Gwenaelle Lenoir
Journal — Écologie
Petits canaux contre « idéologie du tuyau », une guerre de l’irrigation
Très ancrés dans les territoires montagneux du sud de la France, prisés par les habitants, les béals sont encore vitaux pour de nombreux agriculteurs. Mais cette gestion collective et traditionnelle de l’eau se heurte à la logique de rationalisation de la ressource des services de l’État.
par Mathieu Périsse (We Report)
Journal
Climat : un été aux airs d’apocalypse
Record de sécheresse sur toute la France, feux gigantesques en Gironde, dans le sud de l’Europe et en Californie, mercure dépassant la normale partout sur le globe… Mediapart raconte en images le désastre climatique qui frappe le monde de plein fouet. Ce portfolio sera mis à jour tout au long de l’été.
par La rédaction de Mediapart

La sélection du Club

Billet de blog
Pour la rentrée, préparons la riposte !
Bientôt, les vacances seront terminées. Et beaucoup se demandent maintenant de quoi sera fait leur avenir avec un gouvernement qui n’a concédé presque rien aux salariés, aux retraités et aux chômeurs en termes de pouvoir d’achat.
par Philippe Soulié
Billet de blog
La grosse entourloupe de l'AAH
Alors qu'on parle de la victoire de la déconjugalisation de l'AAH, alors qu'on cite les augmentations de ce minima social comme une exception du macronisme, personne ne parle d'une des plus grandes entourloupes des dernières années : la suppression du complément de ressources de 180 euros pour les nouveaux admis dans le système.
par Béatrice Turpin
Billet de blog
Loi pouvoir d'achat : Macron & Borne veulent prolonger notre ébriété énergétique
[REDIFFUSION] 42°C en Gironde. 40°C en Bretagne. 20 000 hectares partis en fumée. Lacs, rivières et sols s'assèchent. Les glaciers fondent. Que fait-on à l'Elysée ? On reçoit le président des Emirats Arabes Unis pour importer plus de gazole. A Matignon ? On défend un projet de loi « Pouvoir d'achat » qui vise à importer plus de gaz du Qatar et des Etats-Unis. Où est la sobriété ?
par Maxime Combes
Billet de blog
Le pouvoir d'achat des fonctionnaires vampirisé par quarante ans de néolibéralisme
Lorsque la spoliation du pouvoir d'achat des fonctionnaires devient une institution sous la Cinquième République...
par Yves Besançon