Barroso : le bilan

Il y a quelques mois, j'ai écrit cette contribution sur un forum, en réaction à un article de Médiapart concernant monsieur Barroso. Ce texte peut servir aujourd'hui pour décrire ce que je pense de son bilan. Nous ne le regretterons donc pas. La conclusion de ce message peut aussi se comprendre comme une adresse à son successeur. Mais celui-ci fera-t-il mieux, lui qui a fait de son petit pays un paradis fiscal au coeur de l'Europe ?

Le maoïste que tu étais naguère a bien viré sa cuti ! Mais, comme disait Claude Bernard : "la culture, c'est ce qui reste quand on a tout oublié". La tienne, c'est la philosophie du petit livre rouge : tout pour le dogme, rien pour la réflexion et vive une pensée unique qui n'est même pas la tienne !

Depuis le début de la crise de l'euro, tu as fondé les politiques de sauvetage de la Grèce, de l'Espagne, de l'Irlande et de l'Italie sur un seul mot d'ordre : austérité à n'importe quel prix ! Tu l'as fait en te fondant sur des études qui s'avèrent aujourd'hui erronées et malgré les mises en garde d'un grand nombre d'économistes, dont deux prix Nobel, pour lesquels les exigences d'austérité sont mortifères pour l'économie. Aujourd'hui, même le FMI reconnaît avoir gravement sous-estimé les effets pervers de l'austérité sur les rentrées fiscales, mais tu n'en as cure et prétends continuer à imposer ton catéchisme ultralibéral !

Charlatan digne des médecins de Molière, tu as, avec la complicité d'un autre Diafoirus psychorigide, madame Merkel, imposé les traitements de cheval qui plongent les grecs dans la misère et font douter les jeunes espagnols d'avoir un avenir. Tu as prétendu délester les épargnants chypriotes d'une partie de leurs dépôts bancaires au profit des banques responsables de la crise (l'ultralibéralisme, c'est la possibilité de spolier qui on veut, quand on veut, où on veut). Mais cela ne te suffisait pas : tu veux aujourd'hui imposer ton délire obsessionel de "réformes structurelles" à n'importe quel prix à l'ensemble des pays de l'Union Européenne. Et, pire que cela, lorsque l'état grec vend un des fleurons de son économie - le port du Pirée - à des investisseurs chinois, cela ne semble pas t'interpeller. Mais quelle est, au juste, ta conception de l'indépendance économique de l'Europe ?

Pour toi, si l'Espagne s'enfonce dans la dépression, ce n'est pas parce que le clystère que tu lui as imposé a aggravé la maladie, c'est parce que le pays n'a pas assez paupérisé sa population, pas fait assez de coupes sombres dans les services publics, pas assez renoncé à son système de protection sociale. Après le lavement, tu prescris la saignée ! En résumé, tes préconisations ont mis ce pays au bord du gouffre et tu lui demandes de faire un pas en avant ! Rien n'est jamais assez pour toi et tu ne seras content que lorsque l'Europe sera au niveau économique et social du Bengladesh !


Aujourd'hui, auto-promu donneur de leçons en chef, tu t'attaques à tous les états européens et aucun ne trouve grâce à tes yeux ! ni l'Espagne, qui a pourtant imposé des sacrifices démesurés à sa population, ni l'Italie, dont le marché du travail n'est pas encore assez flexible, ni la Belgique, dont tu épingles le système de fixation des salaires, ni les Pays Bas ou la Finlande, dont les réformes des retraites sont jugées insuffisantes, ni même l'Allemagne, qui a trop de professions réglementées. Quant à la France, elle cumule toutes les tares : il faut d'urgence une nouvelle réforme des retraites, une remise en cause du statut des professions libérales (médecins, avocats, notaires, vétérinaires et même chauffeurs de taxi), il faut d'urgence renoncer à nos services publics pour les ouvrir au dogme (encore un !) de la "concurrence libre et non faussée" (tu parles !). Il faut, en bref, accepter la destruction de tout ce qui faisait que, selon l'expression des allemands, on était heureux comme Dieu en France. Et tu t'étonnes qu'une part grandissante de nos concitoyens vomissent l'Union Européenne !

Et, au fait, avec quelle légitimité prétends-tu nous imposer tout cela ? Celle d'une Commission Européenne non pas élue, mais "cooptée" par les marchandages entre gouvernements et, de surcroît, vérolée par tous les lobbies et la corruption qu'ils véhiculent. Ne te sens-tu pas un peu loin des peuples ? D'ailleurs, ta conception de la démocratie, tu la livres dans une boutade que tu crois spirituelle et qui ne fait rire que toi : "les pays européens peuvent se gouverner eux-mêmes... s'ils suivent les recommandations de la Commission". A quel degré faut-il prendre ton humour pour qu'il devienne supportable ?

Tu prétends imputer les causes de nos difficultés à deux facteurs : le coût du travail et le manque d'innovation. Ne t'est-il jamais venu à l'idée que si la part des dividendes dans la richesse produite a explosé au détriment des richesses distribuées sous forme de salaires, cela affecte à la fois les investissements qui sont source d'innovation et la consommation qui conditionne la croissance ? C'est donc de coût du capital qu'il faudrait parler et ça, il n'y a pas besoin d'être un grand économiste pour le comprendre ! Mais tu es tout juste bon à répéter comme un perroquet ce que te soufflent en coulisse tes amis de la finance, au lieu d'écouter ceux qui proposent d'autres solutions !

Le résultat de tes délires obsessionnels, il est visible jusqu'en Allemagne, où l'on commence à voir des mendiants dans les rues, ce qui n'existait pas il y a seulement cinq ans. Quand François Hollande, en bon flagorneur, fait publiquement l'éloge de Schroeder et de ses réformes, il "oublie" simplement de mentionner que celles-ci ont fait exploser le nombre de pauvres dans le pays, jusqu'à 22% selon l'union des syndicats allemands. Il s'inscrit dans ta logique de lécher les bottes aux financiers, alors qu'il faudrait les faire passer sous les fourches caudines de réformes musclées, afin de leur retirer leur pouvoir de nuisance. Bien plus, avec le délai que lui a accordé Bruxelles, il s'imagine avoir la situation bien en main, alors qu'il n'a probablement pas mesuré l'ampleur des exigences de la Commission que tu présides. Et, ayant déjà, grâce à l'AMI, les outils légaux pour réduire les salaires, il va ajouter une purge sévère pour les retraites des salariés, votée par des élus carriéristes au régime outrageusement privilégié, sans même que les effleure l'odeur du scandale !

Alors est-il trop te demander de sortir un peu de ta cloche à fromage et d'accepter de réfléchir à partir de l'idée que l'économie n'est pas faite pour les marchés financiers, mais pour les hommes ? Est-il trop te demander de comprendre qu'on ne peut résoudre les problèmes avec l'approche qui les a engendrés ? Est-il trop te demander d'écouter ceux qui proposent des solutions alternatives ? Car c'est cela aussi la démocratie !

 

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