Les français sont -ils des fainéants ? Est-ce la faute aux 35 heures ?

Il y a eu Taylor, qui a mêlé la provocation à l'insulte  : les ouvriers français, selon lui, ne travaillent que trois heures par jour. Ca ne mérite pas de commentaires : comme disait Talleyrand, tout ce qui est excessif est insignifiant !

Il y a également Rexecode : pour la deuxième fois, cet organisme publie une étude comparative des temps de travail dans les différents pays d'Europe : on y apprend que les français ne sont que des fainéants. Le Huffington Post en rajoute même une couche en parlant d'un "rapport accablant pour les français".

A cela, plusieurs observations :
- d'après une source AFP, les salariés français travaiilent 39.5 heures par semaine, soit beaucoup plus que la durée légale du travail. Il est donc vain de vouloir responsabiliser les 35 heures, même si beaucoup reconnaissent qu'il s'agit d'une loi mal ficelée ! L'étude Rexecode compare avec les autres pays d'Europe, pour établir que les salariés à temps complet travaillent en moyenne 1661 heures par an, occupant l'avant dernière place  juste devant la Finlande (1648 heures) mais loin derrière l'Allemagne (1847 heures), l'Italie (1781 heures) et le Royaume-Uni.
- Une comparaison portant sur la durée de travail effectif des seuls salariés à temps plein ne rend pas pleinement compte du temps de travail d'une société : lorsqu'on réintègre les temps partiels, les écarts se réduisent de façon spectaculaire : ainsi, l'Allemagne compte 27% de temps partiel contre 18% en France. Le temps de travail effectif toutes catégories confondues est de 1536 heures par an contre 1580 heures en Allemagne (cette différence étant présentée dans l'étude comme la marge d'erreur statistique). La "vertueuse" Angleterre connaît la baisse la plus spectaculaire de 1900 heures à 1637 heures.
Comment celà s'explique-t-il ? Les 35 heures ont été mises en place pour permettre un meilleur partage du temps de travail. Avec une méthodologie différente, l'Allemagne a mis en place le "Kurzarbeit" (réduction  du temps de travail pour permettre aux entreprises en difficulté de ne pas licencier) et l'Angleterre les "contrats 0 heures", qui maintiennent le salarié en régime d'astreinte non payée jusqu'à ce que son employeur décide de l'employer, ne serait-ce que quelques heures par mois (ce qui permet accessoirement de dégonfler les statistiques du chômage). Il est bien évident que ces différences d'approche introduisent un biais important dans les analyses statistiques, qui interdit toute comparaison valable entre les pays.
- La méthodogie de l'enquête de Rexecode fait appel à un questionnaire et c'est une nouvelle source de biais statistique : un article de Libération pointe qu'une façon de présenter les questionnaires différente de chaque côté du Rhin pourrait amener les sondés allemands à omettre certains congés. Et l'article de conclure : "bref, l'un dans l'autre, les français semblent travailler, pour l'ensemble des salariés, la même durée sur l'année que les allemands".

- L'article de Libération cité plus haut révèle également que, sur plusieurs années, la tendance est à la hausse en France et à la baisse en Allemagne et que les deux courbes, dans un avenir proche, pourraient bien se croiser.

Et puis il y a la question,  omise dans l'étude de Rexecode, de la productivité : les statistiques montrent que la productivité française par heure travaillée est une des meilleures du monde, de 45.4 euro en France contre 37 dans la zone euro. Mentionnons le cas d'un autre pays souvent pris en modèle, les Etats-Unis : la productivité horaire y est de 41.5 euro, ce qui suggère que, même si le temps de travail y est supérieur à celui des français, une partie non négligeable de la journée de travail se passerait devant la machine à café !

En conclusion, vouloir conclure à partir des résultats partiels d'une enquête qu'en France, on travaille moins que dans les autres pays ne relève que d'une approche "tayloriste" visant seulement à donner mauvaise conscience aux salariés français. C'est le procédé familier patronal lorsqu'il veut parler de "coût du travail" en omettant la notion de "coût du capital".

Cette contribution évoquant le problème du partage du travail, nous rappellons qu'une vidéo de Nouvelle Donne motive et énonce les positions du mouvement sur ce problème sociétal clé. 

 

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