La victoire de Syriza ne pourra que réjouir tous ceux qui pensent que l'inepte politique d'austérité conduite en Europe nous mène tout droit à notre perte !
Il faut remonter au début des années 80 pour comprendre les déboires que subit non seulement la Grèce, mais toute l'Europe : ces années là, Ronald Reagan et Margaret Tatcher arrivent au pouvoir. Ils arrivent sur fond d'une intense spéculation sur les monnaies dont Nixon a donné le coup d'envoi en désindexant le dollar de l'étalon or. Ils vont imposer au monde entier la totale dérégulation de la finance qui, alors, se met à faire n'importe quoi et commence à inciter à l'endettement des particuliers et des états. Car il est très important de comprendre que, sur un fond de baisse continuelle des salaires, le capitalisme ne peut survivre sans une consommation, qui est soutenue par un taux d'endettement élevé.
La propagande capitaliste se nourrit d'un paradoxe : les établissements financiers poussent à l'endettement, mais, en même temps, culpabilisent les gens d'être endettés ! C'est d'ailleurs un état de fait que l'on retrouve dans les cultures germaniques : en Allemand, "dette" et "faute" se traduisent par le même mot (Schuld). Mais Angela Merkel ferait bien, avant de faire la morale aux "pays du Club Med", de se rappeler qu'en 1953, une certaine conférence de Londres avait effacé la moitié d'une "faute" allemande qui était le prix à payer pour avoir mis l'Europe à feu et à sang pendant six ans, dont 75 milliards d'euro dus à la Grèce.
La dette vient de la pratique suivante : au début de chaque année, l'état établit un budget prévisionnel avec l'argent qu'il n'a pas encore, mais doit rentrer en cours d'année avec les impôts. Pour faire face aux charges de l'année en cours, il doit emprunter. Si les dépenses dépassent les prévisions budgetaires, le pays s'endette mécaniquement du montant de ce dépassement. Lorsque chaque pays avait sa monnaie, cet emprunt de l'état était assuré par les banques nationales (banque de France, Bundesbank, etc...) qui, au besoin, créait de l'argent pour financer ces emprunts. C'était une prérogative des banques nationales qui, éventuellement, créait une inflation de façon contrôlée. Pendant ce qu'il est convenu d'appeler les "trente glorieuses", ce système a fonctionné sans crise majeure et ceci malgré des périodes où l'inflation était beaucoup plus élevée qu'aujourd'hui.
Mais le traité de Maastricht est passé par là : les prérogatives des banques nationales ont été transférées à une banque centrale européenne, qui a seul pouvoir d'emettre de la monnaie et dont la mission se limite à contrôler l'inflation. C'est ainsi que les allemands - dont la mémoire collective porte encore le souvenir des brouettes de marks qu'on trimballait pour aller acheter son pain - ont réussi à imposer un euro aussi fort que le mark qui, jusqu'à maintenant, leur a profité, mais qui est en train de continuer à détruire ce qui reste des économies européennes.
Le traité de Maastricht porte également une clause qui est à l'origine du problème de l'endettement : la Banque Centrale Européenne se voit interdire de prêter aux états, qui vont, pour cela, devoir s'adresser aux banques privées. Or il faut savoir que celles-ci ne possèdent qu'une partie de l'argent qu'elles prètent. Lorsqu'elles prêtent au dessus de ce qu'elles possèdent, elles créent de l'argent à partir de rien. C'est ainsi que le traité de Maastricht a transféré la prérogative de créer la monnaie aux établissements privés, avec une conséquence à long terme déjà évoquée par Thomas Jefferson, troisième président des Etats-Unis qui a écrit :"si le peuple américain permet un jour que les banques privées contrôlent la monnaie, les banques et toutes les institutions qui fleuriront autour priveront les gens de toute possession, d'abord par l'inflation, puis par la récession, jusqu'au jour où leurs enfants se réveilleront sans maison sur la terre de leurs parents".
Cela nous permet de revenir à la Grèce, car ce qui s'y passe ressemble beaucoup aux prévisions de Jefferson : maintenant, ce sont bien les banques privées qui contrôlent la création de monnaie dans tout l'espace européen, avec les mêmes conséquences pour chacun des pays de la zone euro. La Grèce étant le pays économiquement le plus fragile, c'est d'abord elle qui en a, la première, subi les consquences : les "institutions qui fleurissent autour des banques" - regroupées sous le nom de Troika - ont imposé à la Grèce une politique d'austérité qui surpasse tout ce qui se fait dans les autres pays de l'Union : licenciement des fonctionnaires, baisse du salaire minimum et des pensions (ce qui, en termes de pouvoir d'achat, a les mêmes conséquences qu'une inflation galopante) , mise à mort du système de santé, problèmes d'accès à la santé et à la culture, etc... En même temps, le remboursement de la dette ayant été sacralisé par la Troika, la Grèce se voit obligée de vendre - on devrait plutôt dire de brader - ses "bijoux de famille" à des entreprises privées. C'est ainsi que le port du Pirée a été en partie vendu aux chinois avant que le nouveau gouvernement Tsipras n'arrète le massacre ! Cela en dit long par ailleurs sur la conception de l'indépendance économique de l'Europe que portaient monsieur Barroso et sa clique !
Et maintenant ? L'état des lieux au moment où le nouveau gouvernement Tsipras prend le pouvoir est loin d'être réjouissant : il prend la tête d'un pays ravagé par le chômage (26% de la population) avec un chômage desmoins de 25 ans proche de 60%. C'est ainsi qu'un pays sacrifie sa jeunesse pour satisfaire des organismes financiers ! Certains proclament que le problème grec est en voie de solution, mais on peut considérer cela comme une imposture, au simple vu du taux d'endettement du pays, qui était en 2013 de 175% du PIB, soit le plus fort que la Grèce ait eu dans la dernière décennie. Mais, comme le souligne Pierre Larouturou dans un débat, les sacrifices démentiels imposés au peuple grec ont eu au moins pour effet de les faire revenir en "excédent budgétaire primaire", ce qui signifie que si la Grèce pouvait aller sur les marchés au même taux que la France (0,4%) au lieu des 9% qui lui sont imposés par les banques, elle serait en équilibre budgétaire. La situation de la Grèce est d'autant plus scandaleuse que les banques qui lui prètent à 9% se financent auprès de la BCE au taux de 1%. On constate ici toute l'aberration de cette clause qui interdit à la banque centrale de prêter aux états et qui, dans les faits, n'enrichit que les banquiers privés.
Alors comment aider la Grèce ? Dans le débat mentionné plus haut, plusieurs mesures possibles sont suggérées, tant par Pierre Larouturou lui même que par son interlocuteur : effacement d'une partie de la dette, réechelonnement dans le temps des remboursements du reste, baisse des taux d'intérêts élevés qui n'ont plus de raison d'être si les risques liés à la Grèce sont moindres. D'autres solutions sont proposées par un ministre des finances grec qui fait preuve d'imagination. Notamment, des obligations indexées sur la croissance qui, selon l'économiste allemand Marcel Fratzcher, seraient "une bonne solution pour sortir de l'impasse".
Un des problèmes de la Grèce est que l'évasion - voire la fraude fiscale - est un sport national, dont les armateurs et l'église orthodoxe seraient les champions. Il n'y aura pas d'assainissement possible tant que cet état de choses perdurera. Sans mettre en cause sa souveraineté comme ça a été le cas jusqu'à maintenant, il serait possible, pour les européens, de fournir à la Grèce les moyens techniques qui lui permettraient de recenser les biens ou de dépister les tentatives d'évasion fiscale, parmi lesquels la mise en place d'un cadastre pour recenser les biens immobiliers ou les échanges interbancaires pour dépister l'évasion fiscale.
Quant au désendettement à long terme, nous terminerons en laissant la parole à Thomas Picketty (le capitalisme au 21eme siècle) : il y a trois moyens d'effacer une dette : l'inflation - mais nous savons que ce sont les classes populaires qui souffrent le plus d'un taux d'inflation incontrôlé et par ailleurs, cette solution n'est pas possible puisque c'est la BCE qui est le maître du jeu ; l'austérité mais nous avons sous les yeux les ravages qu'elle a fait sur la Grèce qui a servi de laboratoire d'essai pour tout le continent ; enfin, un impôt sur le patrimoine, rendu d'autant plus légitime que grâce à l'évasion fiscale, les biens ne cessent de se concentrer entre les mains du 1% les plus riches. C'est vers cette solution, associée à une lutte sans merci contre les paradis fiscaux, qu'il faut aller. Sinon, c'est toute l'Europe qui connaîtra le sort de la Grèce. La résolution des problèmes de cette dernière n'est donc qu'une question de solidarité bien comprise, n'en déplaise à madame Merkel et à monsieur Junker.